Emmanuel Macron, choisissez un ministre de l’Education qui connait son sujet!

Emmanuel Macron vient d’être élu Président de la République. Quelles conséquences pour l’école ? Et quelle feuille de route entend-il suivre ? Au vu de son programme, largement nourri des travaux de l’Institut Montaigne, s’esquissent les grandes lignes de la transformation à venir du système éducatif. Tout au long de la campagne, il a pourtant été difficile pour les journalistes d’identifier des interlocuteurs spécialisés sur ce thème dans l’entourage du candidat, et habilités à parler à la presse. De ce point de vue aussi, la campagne et le fonctionnement d’En Marche étaient atypiques. Thierry Coulhon, président de Paris Sciences et Lettres, Catherine Moisan, ancienne directrice de la DEPP (direction de l’évaluation et de la prospective du ministère) comptent parmi les personnalités qui ont pu fournir des notes au candidat. Les propositions de Jean-Michel Blanquer, directeur de l’Essec ont aussi trouvé echo dans le programme du candidat. Fin connaisseur de l’école et défenseur de la priorité à l’école primaire, Laurent Bigorgne, le directeur de l’Institut Montaigne a, on le sait, joué un rôle de premier plan.

Parmi les marqueurs du programme éducatif d’Emmanuel Macron : la réduction de la taille des classes à 12 élèves en CP et CE1 de l’éducation prioritaire, le renforcement de l’autonomie des établissements, avec la possibilité, pour les collèges qui le souhaitent de rétablir l’enseignement des langues anciennes et les classes bilangues, enfin l’abandon, pour les collectivités volontaires, de la réforme des rythmes scolaires. D’autres mesures ont été largement moins médiatisées, dans une campagne saturée par les affaires : le bac en contrôle continu et des épreuves limitées à quatre disciplines, une prime de 3000 euros pour les enseignants de REP+, la création d’une plateforme d’orientation en ligne pour renseigner les lycéens sur les débouchés et les formations, l’ouverture de 100 000 places dans les filières courtes professionnalisantes et le développement de l’alternance. A l’université, le président entend permettre aux établissements de recruter librement des enseignants chercheurs, en se passant du CNU. Autre proposition phare : l’affichage de prérequis à l’entrée en licence, première brique de la sélection à l’université, et l’abandon du tirage au sort jugé « injuste et inefficace ». Les droits d’inscription ne devraient, en revanche, pas augmenter.

Un ministre « pur politique » et qui ne connait rien à l’école serait une catastrophe

La grande inconnue de cette feuille de route reste la personnalité qui sera chargée de porter et d’incarner ces réformes, communément désignée sous le terme de « ministre ». La question agite le microcosme éducatif depuis plusieurs semaines et quelques noms commencent à circuler. Ce choix est déterminant pour l’école, saturée des revirements successifs des majorités au pouvoir depuis 20 ans, usée par des lois qui font puis défont ce que d’autres gouvernements ont construit, écoeurée par les débats idéologiques entre plus ou moins de moyens, pédagos et anti-pédagogos, anti et pro de tous poils…: une école prise dans ce décalage croissant entre la communication politique qui s’écrit dans les couloirs des cabinets minisitériels, et les réalités de terrain : difficultés croissantes des enfants des quartiers défavorisés, relations avec les parents parfois difficiles, manque de suivi et d’évaluation du travail quotidien des enseignants, perte de sens ….la liste serait si longue.

Voilà où nous en sommes. Alors, oui, ce choix est crucial. Et le raisonnement consistant à placer, une fois de plus, à la tête de ce ministère un « pur politique » qui ne connait rien au sujet, en se disant que deux ou trois inspecteurs en conseillers techniques feront bien l’affaire serait une catastrophe. S’il faut faire plaisir au Modem, à l’Udi ou à quelque autre parti avec ce maroquin généralement peu convoité car réputé très difficile, alors l’école, une fois de plus passera son tour et subira cinq ans de plus les annonces, les plans com, les effets de manche et les circulaires absurdes, jusqu’à ouvrir un boulevard au développement du privé « hors contrat ».

J’ai trop entendu ce type de conjectures dans la constitution des gouvernements, trop vu de ministres qui écarquillaient de grands yeux au moment de la passation de pouvoir, et dont le premier discours soulignait la méconnaissance des enjeux comme des codes de l’Education nationale. La situation est trop alarmante pour se permettre le luxe de ne faire « que » de la politique en se jouant de l’avenir des enfants et du quotidien des profs.

Décider d’une mesure parce qu’on sait qu’elle fonctionne

De ce point de vue, la question du programme est finalement assez accessoire. «  La seule politique éducative valable ne relève pas du contenu mais du soutien aux acteurs. Il n’y a plus de politique éducative nationale. Le salut viendra des expérimentations et de la capacité d’écoute des acteurs et des innovateurs ». Cette analyse très juste et que je partage ici vient de quelqu’un qui a pris en pleine figure l’impossibilité de réformer, le poids des lobbys et des intérêts corporatistes, et les échecs des « purs politiques » à la tête du ministère. Ce quelqu’un c’est Claude Thélot, infatigable animateur du Grand Débat qui a préfiguré la loi de 2005, et auteur d’un diagnostic sur l’école qui n’a rien perdu de son actualité.

Si l’on suit cette analyse, outre le ou la ministre, il reste une autre inconnue à l’équation qui se joue dans les semaines à venir : la méthode de gouvernement. Le programme et les déclarations d’intentions sont une chose. Mais, dans ce ministère, la nature et la conception du dialogue social, la capacité à affronter et contourner les rapports de force avec les organisations syndicales pour placer le bien de l’élève comme aiguillon de chacune des décisions sont absolument décisifs. La méthode, c’est aussi la capacité à identifier les mesures prioritaires et celles qui sont plus accessoires, celles qui sont urgentes et celles qui peuvent attendre, celles qui ne risquent pas de gaspiller le capital réformateur d’une équipe toute neuve et celles qui sont explosives. Enfin la méthode c’est l’évaluation systématique des politiques publiques avec un principe tout simple : décider d’une mesure parce qu’on sait qu’elle fonctionne et qu’elle fait du bien aux élèves, en s’appuyant sur les données de la recherche et les leçons des évaluations.

Car je crois qu’il n’est pas envisageable de rater ce nouveau rendez-vous avec l’école.

« Et si on tuait le mammouth ? » : comprendre l’immobilisme pour enfin en sortir

« Et si on déniaisait le prochain ministre? » : tel aurait pu être le titre de l’ouvrage de Soazig Le Nevé et Bernard Toulemonde, publié aux éditions de l’Aube. Quel que soit son appartenance politique, le futur locataire de la Rue de Grenelle trouvera dans ce livre une peinture crue et sans tabou de l’Education nationale : les renoncements des différents ministres de Lionel Jospin à Najat Vallaud Belkacem et les coulisses peu reluisantes des politiques éducatives, les compromissions avec les syndicats, les assauts des lobbys en tous genre, la gabegie financière au détriment d’une amélioration du niveau des élèves, les incessants effets de yoyo d’une politique sans changement en profondeur des modes de gouvernance du système…pour le plus grand bien de l’enseignement privé. Ainsi déniaisé, le ou la prochaine ministre aura soit à cœur de s’attaquer une bonne fois pour toutes au « mammouth » pour l’intérêt des élèves, …ou de prendre ses jambes à son cou tant la tâche s’avère difficile.

Réhabilitation de Claude Allègre

Le livre se propose en effet non pas de réformer mais de tuer le « mammouth », une expression inventée par l’un des auteurs, Bernard Toulemonde, ancien recteur, et popularisée par le ministre Claude Allègre (dont il fut le directeur de l’enseignement scolaire). Le mammouth désigne ainsi avec humour la masse inamovible de la machine Education nationale et de son administration. A ce titre, il faut alors voir comme un excellent signe les attaques dont l’ouvrage fait l’objet depuis quelques jours sur les réseaux sociaux ou sur le site militant du Café pédagogique ! Car le mammouth tremble…Le livre a en effet de quoi déranger certains syndicalistes quand il relate quelques épisodes bien connus des observateurs de l’école.

Pour ne prendre qu’un exemple, les auteurs s’attachent à montrer, d’un ministre à l’autre, les dégâts de la « revalorisation sans contrepartie ». Ils racontent la « faute originelle » de Lionel Jospin qui à l’orée des années 90, sous la pression de la FEN a augmenté les profs en renonçant in extremis à réformer le métier enseignant. « Estomaqué, le ministre du Budget Michel Charasse ne signe les décrets qu’en glissant un « Avec regrets » à côté de son nom », relatent les auteurs.

La FSU trahit toujours!

Et à chaque ministre, le scenario se répète : le système de cogestion dont pâtit l’Education nationale aboutit immanquablement à un allongement des vacances scolaires ou un raccourcissement du temps scolaire (je le précise pour Jean-Rémi Girard du Snalc qui attire mon attention sur ce point) et à une revalorisation des salaires sans modification de la gestion du temps de travail des enseignants. Résultat : les syndicats sont satisfaits, le ministre croit être tiré d’affaire et promis à un bel avenir politique et patatra…le voilà trahi par la FSU qui tout en fréquentant assidument les couloirs des cabinets, pousse élèves et profs dans la rue jusqu’à faire sauter le malheureux ministre. Et on recommence.

Le passage qui fait le compte des jours de vacances concédés par les différents ministres est ainsi particulièrement savoureux. « Faute d’argent pour augmenter les salaires, on donne des congés supplémentaires aux enseignants, autant de jours de travail en moins pour les élèves ! (…) Avec la réforme des rythmes scolaires de Vincent Peillon en 2013, on assiste à un joli tour de passe-passe. Le ministre étale les 24 heures de classe de la semaine sur cinq jours au lieu de quatre, et sans tambour ni trompette, il transforme l’appellation  « aide personnalisée » en « activités pédagogiques complémentaires » dont on réduit le volume annuel de 60 à 36 heures (une heure par semaine) soit l’équivalent de 14 000 postes perdus ! ».

Privilèges secrets

Le livre rappelle aussi la politique de privilèges accordée à bas bruit à certaines catégories de personnels. « A Paris, on bat des records de privilèges indus aux frais du contribuable. Les directeurs d’école bénéficient tous d’une décharge totale de service alors que leurs collègues de France et de Navarre n’y ont droit qu’à partir de 14 classes ! De même tous les instituteurs y sont assistés (remplacés ?) par des maîtres rémunérés par la Ville de Paris pendant six heures par semaine, soit le quart de leurs heures de classe ».

Le diagnostic porté sur l’école est sans appel : « En vérité tous les ingrédients de l’immobilisme sont là pour que rien ne change : un pouvoir politique, en la personne du ministre, très faible, qui intègre vite son impuissance à modifier le cours des choses ; des syndicats puissants qui, dans leur majorité, sont arc-boutés sur leurs privilèges hérités du passé et refusent tout changement, des enseignants qui cherchent à bien faire, mais qui sont mal formés, mal gérés, englués dans un système bureaucratique qui fait tout pour les désespérer. Et pendant ce temps-là, si il y a une chose qui ne change pas, c’est qu’on continue quand même à déverser des milliards d’euros ».

Des solutions et une méthode

L’ouvrage ne se contente pas de décrire les dysfonctionnements du système et d’en analyser les causes, il propose des solutions : l’autonomie des établissements, régionalisation du recrutement des profs, statut des écoles primaires, publication des résultats des établissements scolaires et publication de leurs résultats, définition des heures de service en heures de présence dans les établissements, lancement d’un plan de création de bureaux et salles de travail, transfert aux régions volontaires des formations professionnelles et agricoles, notamment.

Les solutions sont doublées d’une méthode d’action : surtout pas de grande loi mais un cap clairement fixé et « une volonté de fer » pour des « décisions ultrarapides  dans les quelques semaines qui suivent les élections », « confiance au terrain mais point trop aux syndicats (la preuve est faite, peu tiennent parole) ».

Outre le caractère extrêmement bien documenté de l’ouvrage, sa force tient à son humour. Les auteurs savent rendre limpides voire amusantes le décryptage des rapports annuels de performances ou les plus arides documents budgétaires. On sent à la fois l’expertise et la technicité de la journaliste Soazig Le Nevé mais aussi la clairvoyance de « vieux renard de l’Education nat » de Bernard Toulemonde (qui me pardonnera cette expression), grand serviteur de l’Etat mais lucide sur toutes les absurdités dont il a été témoin et soucieux de les rendre publiques.

C’est donc et il faut le souligner, un livre courageux qui a le mérite de montrer au grand jour ce que tous ceux qui ont travaillé à l’Education savent et parfois, taisent. Indispensable.

 

Jean-Michel Blanquer, ministre de « L’Ecole de demain » ?

Il est des livres qui accusent et qui détruisent l’école, il y en a d’autres qui proposent et espèrent. Le dernier livre de Jean-Michel Blanquer, directeur général de l’ESSEC et ancien numéro 2 du ministère de l’Education nationale est de ceux-là. L’Ecole de Demain (Odile Jacob) trace une voie originale de transformation du système éducatif qui se veut résolument optimiste, confiante dans la capacité de chaque être humain à apprendre et à se dépasser, balayant tranquillement les clivages et querelles idéologiques sur l’école.

Et c’est précisément dans ce positionnement dépassionné que les propositions esquissées par Jean-Michel Blanquer font mouche. Il ne s’agit pas ici de régler des comptes avec la majorité en place, ni de dénigrer de façon systématique l’action éducative de la gauche pour un haut fonctionnaire ayant servi sous la droite, au nom d’une forme de libéralisme à calquer sur l’école. Ce qui est intéressant dans la démarche du directeur de l’Essec c’est le caractère méthodique de sa pensée et de sa façon de concevoir l’action publique. Le livre est ainsi découpé en plan d’action pour l’école primaire, le collège et le lycée. Les propositions d’action à chacun de ces niveaux découlent d’une analyse de la situation, d’une mise à l’épreuve des comparaisons internationales puis de la science d’où l’auteur tire, en dernier lieu, une dizaine de mesures clé.

Une autre manière de concevoir l’action publique

Cela vous paraît sans doute très logique. Justement non. Aucune politique publique sur l’école ne se conçoit aujourd’hui de cette manière, avec cette démarche intellectuelle en trois temps : où en sommes-nous? qu’est ce qui marche ailleurs? que dit la recherche ? La finalité de l’action publique en matière éducative n’est pas d’essayer à tout prix de faire rentrer l’école d’aujourd’hui dans les concepts de sa famille politique, mais bien d’inscrire l’école dans la modernité en prenant en compte notre histoire et nos spécificités et en mettant l’épanouissement de l’enfant et l’éducation à la liberté au cœur du projet.

Parmi les propositions à retenir, en commençant par le collège : l’autonomie de l’usage des horaires laissés aux établissements, le renforcement du pilotage pédagogique et managérial du collège et du lycée autour du chef d’établissement, l’évolution de l’inspection vers des audits d’établissements rendus publics et le « sas » d’intégration d’un mois à l’entrée en collège pour bien en comprendre les usages. Pour l’école primaire, l’accent est mis sur les savoirs fondamentaux avec 20 heures de cours dédiés en français et en mathématiques. L’ouvrage recommande la construction de ressources pédagogiques et l’évolution des pratiques en fonction des résultats de la recherche, et prône l’évalution « transparente » des écoles en fonction des performances et des acquis des élèves. En outre, pour lutter contre la déperdition des apprentissages pendant les vacances scolaires, l’Education nationale mettrait en place des stages de remise à niveau pendant l’été. Au lycée, enfin, on retiendra le contrôle continu au baccalauréat pour la majeure partie des épreuves, à l’exception de « quatre matières fondamentales », et le transfert des lycées professionnels aux régions pour les connecter aux besoins économiques des bassins d’emploi. Pour les enseignants, les mesures proposées accompagnent logiquement le développement de l’autonomie des établissements : annualisation du temps de travail, travail en équipe, recrutements sur profil, allongement à 5 ans de la durée de présence dans un poste et formation continue renforcée via le digital. 

Jean-Michel Blanquer propose dans un dernier chapitre d’accélérer la déconcentration des structures de gouvernance de l’Education nationale, en misant sur l’expérimentation locale, la contractualisation entre les établissements et l’académie, et en rapprochant les tutelles pédagogique (les inspections pédagogiques) et administrative (les IEN) à l’échelle d’une nouvelle entité la « circonscription scolaire », en charge de l’école fondamentale (école-collège).

Une personnalité écoutée par tous les candidats à la primaire

Ces propositions font la synthèse de manière argumentée et méthodique de tout ce que les administrateurs l’Education nationale, qu’ils soient toujours en poste ou qu’ils l’aient été, défendent…parfois à bas bruit. La question qui se pose aujourd’hui est celle de leur faisabilité et on peut sans doute regretter que Jean-Michel Blanquer qui connait très bien ces difficultés ne propose pas, du moins dans ce livre, sa vision des leviers de changement à actionner au coeur de la machine « Grenelle »: comment négocier ces propositions avec les organisations syndicales? Comment faire adhérer l’opinion et les professeurs à ce renversement de culture ? Comment résister à la pression du politique et aux impératifs de plus en plus prégnants de communication qui pèsent sur les cabinets ministériels et dévoient l’action publique?

Enfin, le devenir de ces propositions sera à regarder avec attention. Jean-Michel Blanquer a été consulté et écouté par tous les candidats à la primaire des Républicains, sans se rallier à l’un d’entre eux. Le gagnant en fera-t-il son ministre en préférant un profil d’expert aguerri à un profil de pur politique ? La question est ouverte.

 

 

 

 

Refondation de l’école : vers une territorialisation de l’éducation

L’heure est au bilan. A un an de l’élection présidentielle, le ministère de l’Education orchestre son propre débrief : deux jours dédiés à la « refondation de l’école », du nom de la loi dite Peillon votée en juillet 2013.Cet événement et sa mise en scène font étrangement écho au grand raout de l’été 2012 : à l’appel de Vincent Peillon toutes les forces vives de l’éducation nationale avaient été sollicitées pour réfléchir, dans le cadre d’ateliers thématiques, à la future loi. Comme si le temps de l’action éducative était désormais suspendu, la séquence se referme aujourd’hui. Que retenir de ce presque quinquennat en matière d’éducation ?

L’élan brisé

Du point de vue de la gouvernance éducative, un tournant décisif a été pris. La réforme des rythmes scolaires, annoncée très vite, dès le lendemain de l’élection de François Hollande, en est la manifestation la plus évidente. Cette réforme, qui a modifié le quotidien de millions de familles, restera comme LE marqueur du quinquennat. Paradoxalement, alors que les collectivités avaient été très peu concertées, la réforme des rythmes incarne la montée en puissance du local dans l’organisation du temps scolaire.… tout autant que l’élan brisé des ambitions éducatives du gouvernement. Elan brisé parce que les lourdes difficultés de mise en œuvre de la réforme, son report d’une année au bout de plusieurs mois de discussions ont mécontenté parents et enseignants et valu à Vincent Peillon son limogeage brutal du gouvernement. Le GPS éducatif du quinquennat s’en est trouvé désorienté si bien que le bénéfice de réformes coûteuses –comme le rétablissement de la formation des enseignants – a quasi disparu des radars et des mémoires !

Mais c’est justement par là où elle a pêché – l’insuffisante prise en compte des collectivités- que cette réforme est intéressante et marque le changement majeur du quinquennat. Contraintes d’organiser les activités périscolaires, d’investir symboliquement les cours d’école, les gymnases et les salles de classe, les collectivités sont désormais des partenaires éducatifs du quotidien. Et cette implication locale, visible de tous, a des conséquences très concrètes sur l’offre éducative, différente d’un territoire et d’une ville à l’autre. Sans être tout à fait une nouveauté, ces dernières années ont rendu visible par le plus grand nombre cette forme de territorialisation de l’éducation. Et cela ne s’arrête pas aux écoles : la réforme territoriale, la création de grandes régions aux compétences élargies, la nomination de « supers recteurs » aux pouvoirs élargis sont autant de signes du poids des territoires dans une Education nationale de plus en plus éclatée. Sur le terrain, les acteurs en ont pris conscience : la décision politique éducative centralisée et descendante n’imprime plus. En fermant leurs établissements pris pour cible pendant les manifestations contre la loi travail, contre les consignes du ministère, les proviseurs parisiens en ont fourni une illustration éclatante. De la même façon, la réforme du collège, qui acte une plus grande autonomie des établissements officialise aussi l’idée d’une offre éducative variable selon les territoires, les villes et les établissements. En témoigne le maintien de classes bilangues à Paris et dans l’académie de Strasbourg….

Changement de logiciel

Au fond, l’idée d’une organisation à tête unique, gérant 800 000 enseignants et 12 millions d’élèves de manière totalement centralisée a définitivement vécu. Le quotidien de l’école se construit désormais dans un dialogue et un partage de responsabilités plus ou moins apaisé entre les autorités académiques et les collectivités. En miroir, l’autonomie des universités, l’internationalisation et les évolutions très rapides de l’Enseignement supérieur, obligent le secondaire à se transformer rapidement. Chacun le sait, les prochaines étapes de cette lente mutation seront l’autonomie des établissements et la transformation du lycée et du bac en lien avec les exigences du niveau licence. Les projets des candidats à l’élection présidentielle se liront à l’aune de ces enjeux.

Que faut-il attendre de cette lente territorialisation ? Le niveau local, celui de l’établissement, va gagner en autonomie et en agilité, loin des logiques centralisatrices. La puissance de transformation du numérique éducatif, en grande partie financé par les collectivtés, va accélérer ce mouvement. Les logiques horizontales vont progressivement supplanter les logiques pyramidales et descendantes. Cette forme de contournement des rigidités et des blocages de l’Education nationale a été pensée de longue date -dès les premières vagues décentralisatrices des années 80- par des experts et des haut fonctionnaires, tous conscients du caractère irréformable de la machine. Nous sommes à présent arrivés au bout d’un cycle. Les prochaines années nous diront si cette transformation, assumée ou non par les gouvernements successifs, permettra d’améliorer l’état de l’école. Ce n’est pas d’une refondation de l’école dont il est question aujourd’hui, mais plus profondément, d’un changement de logiciel.

Les palmarès des lycées ou une forme ancienne de disruption de l’éducation

Pourquoi publier un palmarès des lycées ? Quel rôle un media joue-t-il en proposant de classer l’offre de formation du secondaire en fonction de la capacité des établissements à faire réussir les élèves ? L’exercice n’est pas neuf et depuis une dizaine d’années, le nombre de publications se prêtant à l’exercice s’est considérablement étoffé. L’Etudiant a été l’un des premiers à proposer ce type de traitement éditorial consistant à classer des données du ministère de l’Education nationale. Une approche qui a pu, à plusieurs reprises, susciter la polémique. Car l’idée de classement heurte de plein fouet trois croyances de l’école républicaine: l’égal accès de tous à une même offre de formation, du moins jusqu’au bac, l’absence de concurrence entre établissements, et le choix d’un établissement scolaire en fonction de la proximité géographique.

Ca c’était avant. La réception de cette forme journalistique a considérablement évolué au fil des années, au point de s’imposer comme l’un des marronniers de l’année. Le potentiel polémique de ces classements est ainsi aujourd’hui en partie désamorcé et ce pour plusieurs raisons. Cela tient en premier lieu à la campagne de communication du ministère et de son service statistique, la Depp, à la manœuvre, pour la publication des données. Le ministère donne accès aux medias qui le réclament aux indicateurs de « valeur ajoutée » des établissements, c’est-à-dire un taux de réussite au baccalauréat pondéré par l’origine sociale et scolaire des élèves. Le service statistique insiste bien sur ce point, qui permet de relativiser les seuls taux de réussite au baccalauréat et de mettre en lumière la capacité à faire réussir les élèves hors des grands lycées de centre-ville.

La seconde raison d’une réception plus apaisée de ces classements est liée à internet et aux nouveaux modes de consommation. Trouver la bonne information au bon moment, comparer avant de se lancer, s’informer pour faire les bons choix préexistent désormais aux décisions, des plus quotidiennes aux plus engageantes: se soigner, se loger, s’informer et bien sûr, se former. L’offre d’éducation de ce point de vue n’échappe pas à cette forme de disruption. La demande des parents a accompagné cette évolution et, comme pour les « news », la multiplication et l’éclatement des informations disponibles sur l’orientation et les cursus scolaires a paradoxalement rendu plus forte encore la demande d’une information de qualité, vérifiée, et directement utile pour les familles.

Troisième raison de cette moindre intensité polémique : la fin d’un certain nombre de mythes autour de notre système éducatif. La montée en puissance et l’implication des collectivités, la publication de comparaisons internationales comme Pisa, les programmes d’égalité des chances qui se sont développé dans les années 2000 et le succès de l’enseignement privé ont peu à peu imposé l’idée d’une éducation à plusieurs visages, et parfois à plusieurs vitesses. Que l’on soit dans un grand lycée de centre-ville ou dans un petit établissement rural, dans une ZEP ou dans un établissement élitiste, l’offre de formation n’est pas tout à fait la même et s’adapte au public accueilli et aux caractéristiques propres à l’établissement. D’une certaine manière, la décision du ministère d’exploiter des « IVAL » ou indicateurs de valeur ajoutée est une façon de prendre acte de cette réalité et de mettre en valeur le vrai pouvoir des pédagogues : faire réussir tous les élèves, quel que soit leur environnement.

NB: Vous pouvez retrouver dès demain en ligne sur letudiant.fr notre palmarès 2016 des lycées.

 

 

Comment le ministère compte revoir l’évaluation en maternelle

Qui se souvient de la polémique sur le « fichage » des enfants de maternelle? En 2011, un document de travail estampillé « direction générale de l’enseignement scolaire » est communiqué à la presse. Il prévoit un protocole d’évaluation des enfants en fin d’école maternelle, notamment pour repérer les élèves en difficulté dans l’acquisition des bases de la lecture. Devant le tollé provoqué par l’information, le directeur général de l’enseignement scolaire, Jean-Michel Blanquer est fermement pris à partie, et sommé d’expliquer qu’il ne s’agissait que d’un « outil à disposition des maîtres, destiné à les aider dans un travail que, par ailleurs, ils font déjà : repérer des difficultés pour y répondre au plus tôt ». Le projet, dans sa forme initiale, est alors abandonné.

Une évaluation obligatoire mais un format libre

Quatre ans plus tard, la question de l’évaluation des enfants de maternelle est de nouveau posée. Selon un document interne de la direction générale de l’enseignement scolaire auquel nous avons eu accès, le ministère entend revoir ses modalités. « Il est nécessaire que les enseignants du cycle des apprentissages premiers puissent transmettre aux enseignants du cycle suivant un état des acquis de leurs élèves à l’issue de la scolarité obligatoire« , justifie-t-on.  Ce suivi des acquis, obligatoire, « doit permettre d’identifier des points d’alerte et de repérer des difficultés spécifiques, sans bien sûr établir de diagnostic« , est-il précisé. Pour cela, l’enseignant devra remplir un « carnet de suivi des apprentissages« , qui remplace le livret d’évaluation en vigueur aujourd’hui.

La direction de l’enseignement scolaire laisse ouverte la forme que peut prendre ce carnet de suivi tout en signalant bien son caractère obligatoire: « La tenue du carnet de suivi est obligatoire mais le format du document est laissé à l’appréciation des enseignants », insiste-t-on. Le ministère avance tout de même quelques suggestions: « pour garder trace du parcours d’apprentissage de chaque élève et le valoriser aux yeux de l’enfant et de ses parents, les enseignants collectent des productions, des témoignages de réussite sous forme de photographies prises au cours d’activités, de dessins, d’écrits, d’enregistrements, etc. »

Une évaluation mal assumée?

Une synthèse des acquis scolaires de chaque enfant de maternelle est également prévue, à la fin de l’année de grande section. Cette synthèse s’appuie sur un document national, réalisé pour faciliter la communication des ces éléments pédagogiques « quels que soient la commune, le département ou l’académie dans lesquels se situent l’école« . Cette synthèse, qui ne « donne pas lieu à la passation préalable d’épreuves spécifiques » relève de la « responsabilité de l’équipe pédagogique« . Le ministère insiste enfin sur la communication du carnet aux parents -au moins deux fois par an-, précisant : « On sera particulièrement attentif aux modalités de transmission de ce carnet aux familles peu familières de l’écrit« .

Dans une formule étrange, la Dgesco souligne toutefois que le « temps de l’évaluation en maternelle ne saurait se substituer à celui de l’enseignement« . Un peu comme si l’évaluation des enfants dès la maternelle et le repérage des difficultés n’étaient pas pleinement assumés à ce stade de la scolarité. La maternelle ne fait d’ailleurs pas partie de la réforme de l’évaluation, la semaine dernière par Najat Vallaud Belkacem.

Edit 1: Vous pouvez réécouter la chronique d’actualité de Rue des écoles, sur France Culture, qui revient sur cette information.

Edit 2: Sur Twitter, Jean-Michel Blanquer a sobrement commenté:  « C’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt »

 

 

 

Dictée à l’école: arrêtons de politiser la pédagogie

Dictée à l’école deux points. Vous vous apprêtez donc à lire un billet sur le sujet explosif de l’exercice de la dictée à l’école. Il s’est en effet passé quelque chose ce vendredi dans l’hémisphère Nord: une ministre en exercice a recommandé aux enseignants de pratiquer des dictées quotidennes à l’école. Une initiative qui témoigne d’un courage politique rare, ou d’un goût du risque frisant la provocation.
 

En quoi la dictée serait-elle réac?

J’arrête. Car de quoi parle-t-on ? D’une recommandation pédagogique formulée par la personne en charge de l’Education nationale, Najat Vallaud Belkacem: à savoir faire faire des dictées quotidiennes aux élèves. Les réactions suscitées par cette annonce dépassent encore une fois l’entendement. Cette polémique est en effet doublement absurde : d’abord parce que la dictée est largement pratiquée dès le CP dans les écoles françaises. Ce grand défouloir qu’est devenu Twitter livrait vendredi des paroles de profs témoignant de leur pratique quotidienne de la dictée (n’est-ce pas @yannhoury?). La seconde absurdité est d’idéologiser le débat : certaines organisations syndicales réformistes ont immédiatement dénoncé un « cadeau aux réacs« , une odieuse atteinte à la liberté pédagogique totémisée par un retour aux fondamentaux – lire écrire et compter comme objectifs de la scolarité primaire-.
 
Attendez les gars: on parle de la dictée là…: comment apprendre autrement l’orthographe que par la dictée? Vous avez mieux? En quoi la dictée serait-elle réac, voire de droite? Quand en finira-t-on avec ce réflexe pavlovien de repeindre les pédagogies en rouge ou bleu? N’importe quel enseignant sait que la réussite d’un enfant est plus subtile que cela, qu’elle repose sur un mélange de personnalisation, d’astuce, de connaissance de sa classe et d’expérience. Bref ce que l’on appelle « l’effet enseignant » (1) et que montre aussi la plus grande étude jamais réalisée sur les méthodes de lecture présentée cette semaine en avant-première par l’Association des journalistes éducation, avec l’Institut français de l’Education .
 

Brouiller les lignes au gré des sondages

L’injonction à la dictée relève un peu du décorum et ne changera pas, dans le fond, les pratiques des profs, qui fort heureusement ne manquent ni de mémoire ni de bon sens. Rappelons que les ministres Gilles de Robien (2006) ou Xavier Darcos (2008) ont prôné en leur temps le retour aux fondamentaux en suscitant les plus vives critiques… du parti socialiste.
 
Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas la dictée, mais l’habillage et la mise en musique de cette réforme. La ministre, qui est bonne élève, n’a pas souhaité reproduire les erreurs commises lors de la présentation de la première mouture de ces programmes au printemps. Cette fois c’est elle qui tire la première, via une tribune dans Le Monde où elle déroule quelques convictions pédagogiques. Plus question de soulever le capot pour montrer la mécanique -forcément jargonnantes et illisible- des programmes. Il s’agit de tracer un cap, aussi inattendu soit-il, d’affirmer une ligne destinée à rassurer l’opinion échaudée. Le problème reste que la ligne en question -le retour aux fondamentaux- semble en contradiction avec le réacteur de la réforme du collège : l’interdisciplinarité, l’innovation, l’autonomie. De ce point de vue, ce n’est pas la dictée qui est critiquable mais cette façon de brouiller les lignes au gré des sondages.
 
En quelque sorte, cette histoire de dictée n’est rien d’autre que du papier cadeau. Un élément parmi d’autres d’un arsenal de communication. En faire un épouvantail, un cadeau aux réacs c’est faire grand cas d’une recommandation pas si bête, dont chaque enseignant fera bien ce qu’il voudra. Point final.
 
NB: Ma consoeur de l’Etudiant Isabelle Maradan (@leducentete) me fait remarquer que cette étude pointe davantage « l’effet classe » que « l’effet enseignant »: merci à elle pour cette utile précision et pardon à l’Ajeduc de ne pas avoir rappelé dans ma première version l’initiative de la présentation de cette étude. C’est réparé!
 

Réforme du collège: le ministère sonne la mobilisation générale

C’est la première « vraie » rentrée de la ministre Najat Vallaud-Belkacem et c’est aussi la plus difficile. Malgré la publication au forceps du décret et de l’arrêté sur le collège, l’opposition à la reforme reste tenace. Une grève est programmée dès le 17 septembre. Le syndicat des chefs d’établissement n’est guère enthousiaste… sans compter l’opinion publique. Comme je le racontais dimanche sur le plateau de Rue des écoles sur France Culture, un sondage confidentiel commandé cet été par le Service d’Information générale du gouvernement (le « SIG » chargé d’observer l’humeur des Français et d’appuyer la communication ministérielle), montre que les trois quart des Français ont une opinion défavorable de la réforme du collège.

En réalité, les sondés ne comprennent pas cette réforme : ils ont le sentiment que les choix d’enseignements sont réduits (moins de classes bilangues, moins de langues anciennes) et surtout que l’interdisciplinarité menace les disciplines fondamentales. Les sondés ont ainsi repris à leur compte l’argumentaire déployé par les opposants à la réforme, qui a plus « imprimé » que celui du ministère. L’échec est bien dans une bataille de communication qui a joué en faveur des anti-réforme.

Opération conviction

En attendant au ministère, la contre-attaque se met en place et passe par une mobilisation de tous les étages de la pyramide Education nationale. Ce plan de bataille est exposé dans un document remis aux recteurs lors de leur réunion de rentrée, en Sorbonne, le 24 août dernier.

Et le ministère mouille la chemise. Dès la rentrée, la directrice générale de l’enseignement scolaire, Florence Robine, se déplacera dans toutes les académies pour expliciter auprès des cadres et des formateurs eux-mêmes les enjeux de cette réforme.

« Il s’agit à la fois de diffuser les fondamentaux de la réforme (sens et opérationnalisation), de constituer un réseau de cadres et de formateurs à même d’assurer le déploiement en académie, de faire l’état des besoins en terme d’accompagnement et de production de ressources. »

Les membres des conseils pédagogiques, sont particulièrement visés : pour ceux qui le veulent une « université d’automne » spéciale réforme du collège sera organisée pendant les vacances de Toussaint.

« Pour permettre, au sein de chaque collège, une construction collective de l’organisation des enseignements avant le retour attendu de la dotation horaire globale, il importe que les  membres  du  conseil  pédagogique  aient  une  bonne  connaissance  des  marges d’autonomie  offertes  par  la  réforme  mais  aussi  des  contraintes  à  respecter. »

Dans chaque académie, un « groupe d’appui » sera constitué avec des chefs d’établissement et des profs ayant participé aux groupes de travail qui ont préfiguré la réforme.

Mais le plus gros de ce plan de bataille, ce sont les enseignants : les équipes seront formées par vagues successives, de janvier à juin, selon une « logique de proximité » et à raison de 5 jours par personne. Au cœur de leur formation, les nouveaux programmes (deux jours….) mais surtout les « axes structurants » de la réforme: « accompagnement personnalisé, enseignements pratiques interdisciplinaires, différenciation pédagogique, pédagogie de projet, usages pédagogiques du numérique, pratiques d’évaluation ».

Priorité à la communication auprès des familles

Le ministère liste pour finir un certain nombre de « points de vigilance » sur cette réforme, auquel la hiérarchie de l’Education nationale devra être attentive:

« La nécessité de communiquer auprès des familles sur les enjeux de la réforme ainsi que sur les modifications éventuelles des emplois du temps des élèves pour l’année en cours »

« L’utilité d’associer l’enseignement privé au plan de formation, selon les modalités jugées les plus opportunes »

« La possibilité, pour la réorganisation des emplois du temps entre janvier et juin, de mobiliser des partenaires extérieurs, de mettre en place des activités, du soutien, etc…

de cibler plus particulièrement les semaines où les classes de 3ème sont en stage »

« Enfin, il serait utile d’inviter les directeurs des ESPE (les centres de formation des profs) aux réunions de rentrée afin qu’ils aient connaissance des enjeux de la réforme du collège et des modalités de formation ».

Et l’autonomie dans tout ça?

A la lecture de ce document, on comprend que la partie est loin d’être gagnée. La réforme, quoi qu’on en pense, est finalement bien imposée par le haut, dans une logique « top down »  remise en cause par tous les stratèges en organisation depuis des années. Mais le plus étonnant, c’est que cette logique descendante est en totale contradiction avec le réacteur de cette réforme: l’autonomie des établissements. Au vu de ce plan de bataille, les établissements scolaires,  abreuvés de notes, de circulaires et d’injonctions,  sont bien les derniers maillons de cette chaîne de commandement. C’est pourtant sur eux que repose la réussite -ou non- de cette réforme.

Rythmes scolaires: la culture de l’évaluation fait son chemin à l’Education nationale (ou presque)

Il s’est passé quelque chose hier. Quelque chose d’inhabituel. Le ministère de l’Education nationale, premier budget de la Nation, s’est plié à l’exercice d’évaluation de ses politiques publiques. Le ministère a en effet présenté un point d’étape sur la réforme des rythmes scolaires, principale mesure éducative du quinquennat, et une des réformes les plus contestées de ces dernières années -avec, peut-être, la réforme du collège-.

Est-ce du au fait que la ministre actuelle n’est pas à l’origine de cette réforme, et qu’elle n’a pas à en assumer pleinement le poids politique?  Pour une fois, l’évaluation n’est pas entièrement détournée à des fins de propagande gouvernementale. Mieux: la recherche est désormais mobilisée pour évaluer l’impact de cette mesure, sous tous ses aspects: économiques, sociétaux, éducatifs.

La recherche enfin associée à la décision publique!

– La DEPP, la direction de l’évaluation et de la prospective, va ainsi engager deux « protocoles d’évaluation » 2015-2017 pour mesurer l’impact de cette nouvelle organisation du temps scolaire sur les apprentissages.

– Une recherche sera engagée à partir de l’année 2015-2016 dans un échantillon d’écoles d’une académie afin de faire l’analyse comparative des rythmes de vie des enfants fréquentant les écoles élémentaires dont les emplois du temps diffèrent, et mesurer la fatigue des élèves.

– Un travail de recherche mené par l’observatoire des politiques locales d’éducation et de la réussite éducative et l’Institut français de l’éducation pour évaluer les projets éducatifs territoriaux (PEDT) et élaborer des outils de formation et des référentiels utilisables par les communes.

– une étude d’impact de la réforme des rythmes scolaires sur l’offre de travail des femmes, ménée par une équipe de chercheuse de l’Ecole d’Economie de Paris, affiliées à l’Institut des Politiques Publiques : « cette étude s’intéresse aux arbitrages des femmes en termes de temps travaillé et de jours travaillés avant et après réforme, en utilisant les différentes organisations des temps scolaires par communes et l’Enquête Emploi de l’INSEE », nous indique le ministère.

Saluons l’intention. On pourra vraiment se réjouir quand toutes ces études d’impact et protocoles d’évaluation seront publiés et accessibles. Ce ministère avait en effet, jusqu’à une époque récente, l’habitude de laisser dans les tiroirs les rapports internes (rapports d’inspection générale, notes de la Depp) dévaluant ou fragilisant la politique engagée. Une pratique qui entérine l’idée que l’évaluation des politiques publiques doit être suffisamment positive pour être rendue publique. Or c’est une erreur politique : cette posture commode a surtout laissé le champ libre depuis une dizaine d’années à d’autres instances d’évaluation, comptables celles-ci : la Cour des comptes et l’Inspection des finances. L’évaluation pédagogique elle est morte, ou quasi. …

On pourra, en outre, vraiment se réjouir quand ce type  d’évaluation sera le préalable systématique de la décision politique. Pourquoi en effet ne pas tester, évaluer les effets d’une politique publique de cette ampleur avant de la généraliser? Il est dommage que cette démarche d’évaluation de la réforme des rythmes intervienne près de deux ans après sa mise en oeuvre…

Des chiffres gonflés ?

Mais il reste encore un travers à l’Education nationale: la culture du chiffre légèrement gonflé.

Le ministère communique en effet sur 80% de projets éducatifs territoriaux ou PEDT (cette démarche concertée des collectivités pour proposer un parcours éducatif de qualité à l’enfant pendant les temps libérés par la réforme) conclus à la rentrée 2015. « Au 17 juin 2015, près de 14 000 communes sont déjà couvertes par un PEDT », assure le ministère.

Les chiffres affichés ici ne correspondent pas vraiment à ceux mentionnés dans le document de la Direction générale de l’Enseignement scolaire communiqué aux recteurs le 12 mai dernier. Selon ce document, auquel nous avons eu accès, seules 43,2% des communes sont concernées à cette date par un PEDT, soit 10165 communes; 6 471 communes ont signé une convention de PEDT avec le Préfet ; 3 694 ont un projet de PEDT n’ayant pas encore donné lieu à la signature d’une convention avec le Préfet.

Ce document rappelle en outre aux recteurs l’objectif de 100% de PEDT signés à la fin de l’année 2015, en se réjouissant d’une « tendance haussière ». En vue du point d’étape présenté hier, les recteurs étaient ainsi incités à transmettre pour la fin mai leurs prévisions de rentrée. Une forme de pression aux résultats qui pourrait expliquer cet écart entre les chiffres affichés début mai et ceux rendus publics un mois et demi plus tard…

 

 

 

Deux événements incontournables pour penser autrement l’éducation

Et si on parlait d’autre chose? Depuis des semaines, la réforme du collège, les nouveaux programmes, l’interdisciplinarité, la « survie » de la culture humaniste et le « roman national » saturent l’espace médiatique. Force est de constater que Manuel Valls avec son coup du décret a réussi à faire baisser le débat en intensité…et peut-être sauvé sa ministre. Passons. A l’écart de ces débats d’éditorialistes ou de politiques qui une fois l’an se passionnent pour l’école, deux événements (auxquels je me fais une joie de participer)  viennent renouveler le débat sur l’éducation, avec une manière légèrement décalée d’interroger ce qu’est la transmission: l’opération « Cartes blanches » de Lea Peersman et la French Touch de l’éducation organisée par Antoine Amiel.

Décloisonner et innover

La première, qui a piloté la chaire Edgar Morin de l’Essec, passée par la fondation Rothschild et son « école de la philanthropie » vient de créer l’association « Cartes blanches ». Observatrice de la révolution digitale, Lea Peersman a eu l’idée de créer un espace de réflexion et de collaboration autour de la problématique de l’orientation, ou plus largement du choix de vie. L’originalité de son projet tient à son décloisonnement, au coeur de l’ADN d’internet: parents, enseignants, chefs d’entreprises, citoyens sont associés dans un espèce de grand « shaker » avec le même objectif: faire partager leur expérience pour aiguiller les générations futures, informer pour lutter contre les inégalités d’accès aux formations, remettre la liberté au centre des parcours de vie. Cette ambition se concrétisera les 4 et 5 juin à Paris autour d’un « Hackaton » pour l’orientation.

Le second est un entrepreneur de 25 ans. Il est le fondateur de Learnassembly, l’université collaborative dédiée à l’entrepreneuriat et au digital. Il organise deux fois par an ce qu’il a très opportunément baptisé la « French Touch de l’éducation ». La aussi le décloisonnement, la capacité à rassembler des acteurs d’horizons divers  (start up,  grandes écoles, universités, experts et entreprises) est au coeur de son projet. L’idée est, à chaque édition, de réfléchir aux bouleversements du numérique sur l’écosystème éducatif et de mettre en avant les stratégies d’innovation des acteurs. Une sorte de grand « benchmark », grandeur nature, des pratiques innovantes en matière de formation. La valorisation de la filière edtech française et la transformation digitale des professionnels de la formation sont les thèmes de cette nouvelle édition, les 3 et 4 juin à la Sorbonne à Paris.

Il est où le ministère?

Etonnamment, le ministère de l’Education nationale n’est présent à aucun de ces deux événements. Ce qui se joue là est pourtant loin d’être anecdotique. Ce type d’initiatives, avec les accélérations et le renversement des barrières permises par internet, est en train de secouer les fondations de l’éducation, de questionner ses acteurs en remettant la question du sens, de la liberté et de la créativité au coeur de ce qui fait l’école. Bien sûr derrière ces événements on trouve des entreprises privées (Orange par exemple pour Cartes blanches), mais je me dis que l’Education nationale devrait vraiment jeter un oeil à ce qui se dit et s’échange dans ces cénacles. Histoire de comprendre que les réformes les plus durables ne viennent jamais d’en haut.