Entrée dans le supérieur : le lycée en première ligne

La réforme présentée le 30 octobre par le gouvernement n’a pas réglé mais contourné, plutôt habilement, la question de la sélection à l’entrée à l’université, par deux biais.

En amont d’abord, la réforme confie aux proviseurs et aux recteurs qui présideront les « commissions d’accès à l’Enseignement supérieur », les clés de l’entrée dans l’Enseignement supérieur. Pour le dire autrement, ce sont les lycées qui demain porteront, plus qu’aujourd’hui, la responsabilité de l’orientation et de la « sélection » à l’entrée dans l’Enseignement supérieur, en formulant des vœux et des recommandations aux élèves, que pourront suivre les universités.

Si le rôle du bac comme premier titre de l’Enseignement supérieur se voit confirmé par les annonces gouvernementales, se dessine aussi en creux la future réforme du lycée, conçue comme une propédeutique efficace à l’enseignement supérieur, et consacrant le rôle central des proviseurs mais aussi des professeurs principaux dans l’orientation des élèves.Le centre névralgique de cette réforme se situe donc bien au ministère de l’Education nationale et les enjeux pour les prochains mois sont immenses : il faut réussir une nouvelle réforme du lycée (la dernière date de 2010) et redonner sa valeur prescriptive au bac, relever le défi de la personnalisation de l’information pour des centaines de milliers de lycéens, former les professeurs à l’orientation et aux exigences d’un Enseignement supérieur en plein bouleversement et de plus en plus complexe à décrypter.

Un changement de paradigme pour les universités

En aval ensuite, la réforme de l’accès à l’université propose une synthèse très macroniste entre une université assumant la sélection dans là-plupart des filières, et « en même temps », garantissant le droit à la poursuite d’étude, à travers des dispositifs de remédiation ou des parcours personnalisés. L’un des ressorts de cet équilibre est la revendication de transparence : transparence sur les « attendus », ces fameuses compétences et connaissances exigées à l’entrée dans chaque formation, transparence sur les débouchés et les taux de succès de chaque filière, transparence dans les critères de sélection des étudiants. Une sélection « éclairée » en quelque sorte et un accès à l’Enseignement supérieur dont les règles du jeu seraient enfin connues à l’avance. Mais ne soyons pas naïfs. Les lycéens ont depuis longtemps intégré et anticipé la grande sélectivité de l’Enseignement supérieur, qu’elle s’exerce au niveau hexagonal ou international. Refuser de parler ouvertement de sélection est certainement prudent au regard des positions de certains syndicats étudiants et du piège idéologique de ce mot, mais les faits sont là : avec 60% d’échec en licence, l’université française pratique une sélection quasi équivalente à certains concours de grandes écoles.

L’autre levier de la réforme est une approche revendiquant le sur mesure et la personnalisation des parcours des étudiants. Pour la première fois depuis longtemps dans l’Enseignement supérieur, il est question non plus de flux d’étudiants, ni d’affectation, ni de pourcentage d’une classe d’âge, mais de projet, d’accompagnement, de pédagogie. Pour ce seul changement de lexique et de point de vue, les annonces peuvent être saluées car elles placent l’étudiant et son parcours au cœur de la mission des universités. Ce tournant n’est pas sans conséquence sur la gouvernance et le fonctionnement des universités, occupées depuis dix ans à candidater pour des appels à projets centrés sur leurs activités de recherche, au gré des numéros de PIA.

Le contrat de réussite avec l’étudiant, les missions des futurs directeurs d’étude qui en assureront le suivi, et la reconnaissance dans les carrières des enseignants-chercheurs de leur investissement dans la pédagogie, marquent un changement de paradigme pour les universités.

L’expérience étudiante, axe central des politiques d’établissement

Cette réforme suppose en effet d’engager pour de bon la transformation numérique des universités. Les Mooc ou les cours à distance de remise à niveau n’en sont qu’un aspect. Pour accompagner chaque étudiant et personnaliser son suivi et ses apprentissages, les espaces de cours, les modes et les temps d’enseignement, les procédures d’évaluation doivent être entièrement repensées. Sans être magiques, les outils numériques (analyse des données d’apprentissages pour plus de personnalisation, blended learning ou alternance de cours numériques et présentiels…) offrent des réponses concrètes à cette nouvelle donne, qui fait de la qualité de l’expérience étudiante –pédagogique, intellectuelle, matérielle – un axe central des politiques d’établissements.

Si les universités jouent le jeu et si, bien sûr, elles sont dotées de moyens très importants (bien au-delà des 500 millions d’euros affichés), cela pose la question d’un deuxième acte de l’autonomie des universités leur permettant de différencier les conditions d’accompagnement des étudiants et les parcours de formation, mais surtout de piloter librement leurs données et leurs ressources. Tels sont les véritables « attendus » de cette réforme.

Jean-Michel Blanquer au défi d’une troisième voie

Les premières semaines de Jean-Michel Blanquer au ministère de l’Education nationale, les réactions à ses premières décisions et la façon dont celles-ci sont mises en oeuvre, illustrent l’une des caractéristiques de ce portefeuille, réputé difficile : le principal levier de la réussite d’un ministre de l’Education reste la communication, interne et externe.

Peu connu du grand public à sa prise de fonction, le nouveau ministre n’a pas lésiné sur l’exposition médiatique, en explicitant sa méthode : redonner confiance et liberté aux acteurs du système, profs, parents et cadres, s’appuyer pour décider sur les comparaisons internationales et sur les évaluations scientifiques.

Cette ligne d’action, longuement mûrie et développée dans son ouvrage, L’Ecole de demain, se heurte à deux écueils, pour partie responsables de ce qu’on désigne avec facilité comme la « résistance au changement de l’Education nationale » : la mécanique médiatique et un mode de gouvernance centralisé.

Une grille d’analyse binaire

Depuis des décennies, et au gré des alternances, le logiciel d’analyse des politiques éducatives dans l’opinion repose sur un code binaire : droite versus gauche, pédagogues versus conservateurs, pilotage par la performance ou par les moyens, lutte contre les inégalités versus égalité des chances, privatisation versus démocratisation, progressisme contre restauration. Ces catégories de pensées fonctionnent comme autant de réceptacles dans lesquels viennent se couler les paroles des ministres. Le meilleur exemple est celui du mot autonomie : à quel camp ce mot appartient-il ? Neuf fois sur dix, la notion est assimilée à une vision libérale d’une école menacée de dérégulation, sans que l’on sache exactement quels sont ses effets et qui est concerné par cette autonomie : les moyens utilisés, les pédagogies choisies, les statuts des chefs d’établissements ?

Cette grille d’analyse quasi institutionnalisée et très politisée rend difficile l’idée d’une troisième voie –si tel est l’objectif du ministre. Tout se passe comme si une annonce relevait d’une intention parfois cachée et qui permettrait de se raccrocher à telle ou telle des catégories de pensées précédemment citées. Redonner de l’autonomie aux collèges en leur permettant de rétablir les classes bilangues, reviendrait par exemple à « détricoter » la politique précédemment mise en œuvre et à appliquer une idéologie conservatrice en matière pédagogique. Dédoubler les classes de CP et CE1 en éducation prioritaire, reviendrait à menacer la pérennité du dispositif « plus de maîtres que de classes », donc à remplacer une politique d’augmentation des moyens pour tous, par une politique de moyens ciblés sur les élèves les plus fragiles. Ajoutons à cela la caisse de résonnance de certains syndicats, sites militants ou « twittos » influents, reprise par les média, et l’on comprend aisément que la machine puisse s’emballer en un instant.

Déconcentration et changement de la culture administrative

Second écueil : le mode de gouvernance centralisé de l’Education nationale. La verticalité des décisions dans l’Education nationale, des bureaux de la « centrale » à Paris, jusqu’aux quatre murs de la salle de classe, dévoie l’objectif de liberté et d’autonomie des acteurs. Ce qui est pensé par la nouvelle équipe comme une incitation à la liberté est paradoxalement traduit en injonctions, en notes et en circulaires…faute de mieux ! Les recteurs, forcément zélés en début de mandature, s’en saisissent, pour à leur tour le traduire en instructions aux établissements dont ils ont la charge. Au final, la philosophie du projet initial se trouve dénaturée, une fois poussée sur la chaine de production des politiques éducatives. S’en dégage sur le terrain le sentiment d’une contradiction, d’un hiatus entre l’intention et sa traduction concrète. Mais sans réforme de ces modes de pilotage verticaux, sans changement de la culture administrative, et sans une forte déconcentration à tous les étages de l’Education nationale ce malentendu originel ne peut que subsister, ferment d’incompréhension et, souvent, de résistance.

Illustration avec l’idée de la rentrée en musique qui prévoit l’accueil des élèves par une chorale ou un orchestre scolaires, associant parents, élèves musiciens, et toute la communauté éducative. Relayée sur les réseaux sociaux, cette lettre du ministre a suscité la stupeur au point que certains observateurs ont cru à un canular, choqués que le ministre puisse ainsi enjoindre les établissements à ce rituel d’accueil. Comment, soulignent-ils, comprendre cette injonction alors que le ministre rejette l’idée d’une école de la verticalité, empilant les circulaires et les réformes ? Les réactions à cette initiative soulignent les blocages et les contradictions de ce ministère. Cette « école de la joie et de la confiance » que le ministre appelle de ses vœux se trouve ici en décalage avec l’état d’esprit du corps enseignant, à tel point qu’une rentrée en musique en vient à choquer ! Ce qui est assez triste au fond, et dénote d’une dissonance entre les profs et leur administration.

Equation budgétaire

Même principe avec la préparation du budget 2018 et la délicate question du financement des classes de CP et CE1 à 12 élèves en éducation prioritaire. Même la mesure la plus sociale, longtemps revendiquée par certains syndicats -réduire les effectifs en éducation prioritaire – provoque, aussitôt annoncée, des résistances. Là encore le problème tient à l’écart entre l’intention et sa réalisation à grande échelle, dans un contexte budgétaire contraint. Le financement des CP à 12, au regard des situations locales, notamment dans les académies qui souffrent de problèmes de remplacement, pose la question de sa faisabilité et risquent d’annuler les bénéfices d’une mesure pourtant réputée positive pour les enfants et les enseignants.

Le défi est donc de taille pour Jean-Michel Blanquer : communiquer en étant compris, ne pas se trouver paralysé par les contraintes budgétaires, et convaincre de la possibilité même d’un nouveau mode de conduite des politiques éducatives, moins vertical et plus agile.

Emmanuel Macron, choisissez un ministre de l’Education qui connait son sujet!

Emmanuel Macron vient d’être élu Président de la République. Quelles conséquences pour l’école ? Et quelle feuille de route entend-il suivre ? Au vu de son programme, largement nourri des travaux de l’Institut Montaigne, s’esquissent les grandes lignes de la transformation à venir du système éducatif. Tout au long de la campagne, il a pourtant été difficile pour les journalistes d’identifier des interlocuteurs spécialisés sur ce thème dans l’entourage du candidat, et habilités à parler à la presse. De ce point de vue aussi, la campagne et le fonctionnement d’En Marche étaient atypiques. Thierry Coulhon, président de Paris Sciences et Lettres, Catherine Moisan, ancienne directrice de la DEPP (direction de l’évaluation et de la prospective du ministère) comptent parmi les personnalités qui ont pu fournir des notes au candidat. Les propositions de Jean-Michel Blanquer, directeur de l’Essec ont aussi trouvé echo dans le programme du candidat. Fin connaisseur de l’école et défenseur de la priorité à l’école primaire, Laurent Bigorgne, le directeur de l’Institut Montaigne a, on le sait, joué un rôle de premier plan.

Parmi les marqueurs du programme éducatif d’Emmanuel Macron : la réduction de la taille des classes à 12 élèves en CP et CE1 de l’éducation prioritaire, le renforcement de l’autonomie des établissements, avec la possibilité, pour les collèges qui le souhaitent de rétablir l’enseignement des langues anciennes et les classes bilangues, enfin l’abandon, pour les collectivités volontaires, de la réforme des rythmes scolaires. D’autres mesures ont été largement moins médiatisées, dans une campagne saturée par les affaires : le bac en contrôle continu et des épreuves limitées à quatre disciplines, une prime de 3000 euros pour les enseignants de REP+, la création d’une plateforme d’orientation en ligne pour renseigner les lycéens sur les débouchés et les formations, l’ouverture de 100 000 places dans les filières courtes professionnalisantes et le développement de l’alternance. A l’université, le président entend permettre aux établissements de recruter librement des enseignants chercheurs, en se passant du CNU. Autre proposition phare : l’affichage de prérequis à l’entrée en licence, première brique de la sélection à l’université, et l’abandon du tirage au sort jugé « injuste et inefficace ». Les droits d’inscription ne devraient, en revanche, pas augmenter.

Un ministre « pur politique » et qui ne connait rien à l’école serait une catastrophe

La grande inconnue de cette feuille de route reste la personnalité qui sera chargée de porter et d’incarner ces réformes, communément désignée sous le terme de « ministre ». La question agite le microcosme éducatif depuis plusieurs semaines et quelques noms commencent à circuler. Ce choix est déterminant pour l’école, saturée des revirements successifs des majorités au pouvoir depuis 20 ans, usée par des lois qui font puis défont ce que d’autres gouvernements ont construit, écoeurée par les débats idéologiques entre plus ou moins de moyens, pédagos et anti-pédagogos, anti et pro de tous poils…: une école prise dans ce décalage croissant entre la communication politique qui s’écrit dans les couloirs des cabinets minisitériels, et les réalités de terrain : difficultés croissantes des enfants des quartiers défavorisés, relations avec les parents parfois difficiles, manque de suivi et d’évaluation du travail quotidien des enseignants, perte de sens ….la liste serait si longue.

Voilà où nous en sommes. Alors, oui, ce choix est crucial. Et le raisonnement consistant à placer, une fois de plus, à la tête de ce ministère un « pur politique » qui ne connait rien au sujet, en se disant que deux ou trois inspecteurs en conseillers techniques feront bien l’affaire serait une catastrophe. S’il faut faire plaisir au Modem, à l’Udi ou à quelque autre parti avec ce maroquin généralement peu convoité car réputé très difficile, alors l’école, une fois de plus passera son tour et subira cinq ans de plus les annonces, les plans com, les effets de manche et les circulaires absurdes, jusqu’à ouvrir un boulevard au développement du privé « hors contrat ».

J’ai trop entendu ce type de conjectures dans la constitution des gouvernements, trop vu de ministres qui écarquillaient de grands yeux au moment de la passation de pouvoir, et dont le premier discours soulignait la méconnaissance des enjeux comme des codes de l’Education nationale. La situation est trop alarmante pour se permettre le luxe de ne faire « que » de la politique en se jouant de l’avenir des enfants et du quotidien des profs.

Décider d’une mesure parce qu’on sait qu’elle fonctionne

De ce point de vue, la question du programme est finalement assez accessoire. «  La seule politique éducative valable ne relève pas du contenu mais du soutien aux acteurs. Il n’y a plus de politique éducative nationale. Le salut viendra des expérimentations et de la capacité d’écoute des acteurs et des innovateurs ». Cette analyse très juste et que je partage ici vient de quelqu’un qui a pris en pleine figure l’impossibilité de réformer, le poids des lobbys et des intérêts corporatistes, et les échecs des « purs politiques » à la tête du ministère. Ce quelqu’un c’est Claude Thélot, infatigable animateur du Grand Débat qui a préfiguré la loi de 2005, et auteur d’un diagnostic sur l’école qui n’a rien perdu de son actualité.

Si l’on suit cette analyse, outre le ou la ministre, il reste une autre inconnue à l’équation qui se joue dans les semaines à venir : la méthode de gouvernement. Le programme et les déclarations d’intentions sont une chose. Mais, dans ce ministère, la nature et la conception du dialogue social, la capacité à affronter et contourner les rapports de force avec les organisations syndicales pour placer le bien de l’élève comme aiguillon de chacune des décisions sont absolument décisifs. La méthode, c’est aussi la capacité à identifier les mesures prioritaires et celles qui sont plus accessoires, celles qui sont urgentes et celles qui peuvent attendre, celles qui ne risquent pas de gaspiller le capital réformateur d’une équipe toute neuve et celles qui sont explosives. Enfin la méthode c’est l’évaluation systématique des politiques publiques avec un principe tout simple : décider d’une mesure parce qu’on sait qu’elle fonctionne et qu’elle fait du bien aux élèves, en s’appuyant sur les données de la recherche et les leçons des évaluations.

Car je crois qu’il n’est pas envisageable de rater ce nouveau rendez-vous avec l’école.

« Et si on tuait le mammouth ? » : comprendre l’immobilisme pour enfin en sortir

« Et si on déniaisait le prochain ministre? » : tel aurait pu être le titre de l’ouvrage de Soazig Le Nevé et Bernard Toulemonde, publié aux éditions de l’Aube. Quel que soit son appartenance politique, le futur locataire de la Rue de Grenelle trouvera dans ce livre une peinture crue et sans tabou de l’Education nationale : les renoncements des différents ministres de Lionel Jospin à Najat Vallaud Belkacem et les coulisses peu reluisantes des politiques éducatives, les compromissions avec les syndicats, les assauts des lobbys en tous genre, la gabegie financière au détriment d’une amélioration du niveau des élèves, les incessants effets de yoyo d’une politique sans changement en profondeur des modes de gouvernance du système…pour le plus grand bien de l’enseignement privé. Ainsi déniaisé, le ou la prochaine ministre aura soit à cœur de s’attaquer une bonne fois pour toutes au « mammouth » pour l’intérêt des élèves, …ou de prendre ses jambes à son cou tant la tâche s’avère difficile.

Réhabilitation de Claude Allègre

Le livre se propose en effet non pas de réformer mais de tuer le « mammouth », une expression inventée par l’un des auteurs, Bernard Toulemonde, ancien recteur, et popularisée par le ministre Claude Allègre (dont il fut le directeur de l’enseignement scolaire). Le mammouth désigne ainsi avec humour la masse inamovible de la machine Education nationale et de son administration. A ce titre, il faut alors voir comme un excellent signe les attaques dont l’ouvrage fait l’objet depuis quelques jours sur les réseaux sociaux ou sur le site militant du Café pédagogique ! Car le mammouth tremble…Le livre a en effet de quoi déranger certains syndicalistes quand il relate quelques épisodes bien connus des observateurs de l’école.

Pour ne prendre qu’un exemple, les auteurs s’attachent à montrer, d’un ministre à l’autre, les dégâts de la « revalorisation sans contrepartie ». Ils racontent la « faute originelle » de Lionel Jospin qui à l’orée des années 90, sous la pression de la FEN a augmenté les profs en renonçant in extremis à réformer le métier enseignant. « Estomaqué, le ministre du Budget Michel Charasse ne signe les décrets qu’en glissant un « Avec regrets » à côté de son nom », relatent les auteurs.

La FSU trahit toujours!

Et à chaque ministre, le scenario se répète : le système de cogestion dont pâtit l’Education nationale aboutit immanquablement à un allongement des vacances scolaires ou un raccourcissement du temps scolaire (je le précise pour Jean-Rémi Girard du Snalc qui attire mon attention sur ce point) et à une revalorisation des salaires sans modification de la gestion du temps de travail des enseignants. Résultat : les syndicats sont satisfaits, le ministre croit être tiré d’affaire et promis à un bel avenir politique et patatra…le voilà trahi par la FSU qui tout en fréquentant assidument les couloirs des cabinets, pousse élèves et profs dans la rue jusqu’à faire sauter le malheureux ministre. Et on recommence.

Le passage qui fait le compte des jours de vacances concédés par les différents ministres est ainsi particulièrement savoureux. « Faute d’argent pour augmenter les salaires, on donne des congés supplémentaires aux enseignants, autant de jours de travail en moins pour les élèves ! (…) Avec la réforme des rythmes scolaires de Vincent Peillon en 2013, on assiste à un joli tour de passe-passe. Le ministre étale les 24 heures de classe de la semaine sur cinq jours au lieu de quatre, et sans tambour ni trompette, il transforme l’appellation  « aide personnalisée » en « activités pédagogiques complémentaires » dont on réduit le volume annuel de 60 à 36 heures (une heure par semaine) soit l’équivalent de 14 000 postes perdus ! ».

Privilèges secrets

Le livre rappelle aussi la politique de privilèges accordée à bas bruit à certaines catégories de personnels. « A Paris, on bat des records de privilèges indus aux frais du contribuable. Les directeurs d’école bénéficient tous d’une décharge totale de service alors que leurs collègues de France et de Navarre n’y ont droit qu’à partir de 14 classes ! De même tous les instituteurs y sont assistés (remplacés ?) par des maîtres rémunérés par la Ville de Paris pendant six heures par semaine, soit le quart de leurs heures de classe ».

Le diagnostic porté sur l’école est sans appel : « En vérité tous les ingrédients de l’immobilisme sont là pour que rien ne change : un pouvoir politique, en la personne du ministre, très faible, qui intègre vite son impuissance à modifier le cours des choses ; des syndicats puissants qui, dans leur majorité, sont arc-boutés sur leurs privilèges hérités du passé et refusent tout changement, des enseignants qui cherchent à bien faire, mais qui sont mal formés, mal gérés, englués dans un système bureaucratique qui fait tout pour les désespérer. Et pendant ce temps-là, si il y a une chose qui ne change pas, c’est qu’on continue quand même à déverser des milliards d’euros ».

Des solutions et une méthode

L’ouvrage ne se contente pas de décrire les dysfonctionnements du système et d’en analyser les causes, il propose des solutions : l’autonomie des établissements, régionalisation du recrutement des profs, statut des écoles primaires, publication des résultats des établissements scolaires et publication de leurs résultats, définition des heures de service en heures de présence dans les établissements, lancement d’un plan de création de bureaux et salles de travail, transfert aux régions volontaires des formations professionnelles et agricoles, notamment.

Les solutions sont doublées d’une méthode d’action : surtout pas de grande loi mais un cap clairement fixé et « une volonté de fer » pour des « décisions ultrarapides  dans les quelques semaines qui suivent les élections », « confiance au terrain mais point trop aux syndicats (la preuve est faite, peu tiennent parole) ».

Outre le caractère extrêmement bien documenté de l’ouvrage, sa force tient à son humour. Les auteurs savent rendre limpides voire amusantes le décryptage des rapports annuels de performances ou les plus arides documents budgétaires. On sent à la fois l’expertise et la technicité de la journaliste Soazig Le Nevé mais aussi la clairvoyance de « vieux renard de l’Education nat » de Bernard Toulemonde (qui me pardonnera cette expression), grand serviteur de l’Etat mais lucide sur toutes les absurdités dont il a été témoin et soucieux de les rendre publiques.

C’est donc et il faut le souligner, un livre courageux qui a le mérite de montrer au grand jour ce que tous ceux qui ont travaillé à l’Education savent et parfois, taisent. Indispensable.

 

Jean-Michel Blanquer, ministre de « L’Ecole de demain » ?

Il est des livres qui accusent et qui détruisent l’école, il y en a d’autres qui proposent et espèrent. Le dernier livre de Jean-Michel Blanquer, directeur général de l’ESSEC et ancien numéro 2 du ministère de l’Education nationale est de ceux-là. L’Ecole de Demain (Odile Jacob) trace une voie originale de transformation du système éducatif qui se veut résolument optimiste, confiante dans la capacité de chaque être humain à apprendre et à se dépasser, balayant tranquillement les clivages et querelles idéologiques sur l’école.

Et c’est précisément dans ce positionnement dépassionné que les propositions esquissées par Jean-Michel Blanquer font mouche. Il ne s’agit pas ici de régler des comptes avec la majorité en place, ni de dénigrer de façon systématique l’action éducative de la gauche pour un haut fonctionnaire ayant servi sous la droite, au nom d’une forme de libéralisme à calquer sur l’école. Ce qui est intéressant dans la démarche du directeur de l’Essec c’est le caractère méthodique de sa pensée et de sa façon de concevoir l’action publique. Le livre est ainsi découpé en plan d’action pour l’école primaire, le collège et le lycée. Les propositions d’action à chacun de ces niveaux découlent d’une analyse de la situation, d’une mise à l’épreuve des comparaisons internationales puis de la science d’où l’auteur tire, en dernier lieu, une dizaine de mesures clé.

Une autre manière de concevoir l’action publique

Cela vous paraît sans doute très logique. Justement non. Aucune politique publique sur l’école ne se conçoit aujourd’hui de cette manière, avec cette démarche intellectuelle en trois temps : où en sommes-nous? qu’est ce qui marche ailleurs? que dit la recherche ? La finalité de l’action publique en matière éducative n’est pas d’essayer à tout prix de faire rentrer l’école d’aujourd’hui dans les concepts de sa famille politique, mais bien d’inscrire l’école dans la modernité en prenant en compte notre histoire et nos spécificités et en mettant l’épanouissement de l’enfant et l’éducation à la liberté au cœur du projet.

Parmi les propositions à retenir, en commençant par le collège : l’autonomie de l’usage des horaires laissés aux établissements, le renforcement du pilotage pédagogique et managérial du collège et du lycée autour du chef d’établissement, l’évolution de l’inspection vers des audits d’établissements rendus publics et le « sas » d’intégration d’un mois à l’entrée en collège pour bien en comprendre les usages. Pour l’école primaire, l’accent est mis sur les savoirs fondamentaux avec 20 heures de cours dédiés en français et en mathématiques. L’ouvrage recommande la construction de ressources pédagogiques et l’évolution des pratiques en fonction des résultats de la recherche, et prône l’évalution « transparente » des écoles en fonction des performances et des acquis des élèves. En outre, pour lutter contre la déperdition des apprentissages pendant les vacances scolaires, l’Education nationale mettrait en place des stages de remise à niveau pendant l’été. Au lycée, enfin, on retiendra le contrôle continu au baccalauréat pour la majeure partie des épreuves, à l’exception de « quatre matières fondamentales », et le transfert des lycées professionnels aux régions pour les connecter aux besoins économiques des bassins d’emploi. Pour les enseignants, les mesures proposées accompagnent logiquement le développement de l’autonomie des établissements : annualisation du temps de travail, travail en équipe, recrutements sur profil, allongement à 5 ans de la durée de présence dans un poste et formation continue renforcée via le digital. 

Jean-Michel Blanquer propose dans un dernier chapitre d’accélérer la déconcentration des structures de gouvernance de l’Education nationale, en misant sur l’expérimentation locale, la contractualisation entre les établissements et l’académie, et en rapprochant les tutelles pédagogique (les inspections pédagogiques) et administrative (les IEN) à l’échelle d’une nouvelle entité la « circonscription scolaire », en charge de l’école fondamentale (école-collège).

Une personnalité écoutée par tous les candidats à la primaire

Ces propositions font la synthèse de manière argumentée et méthodique de tout ce que les administrateurs l’Education nationale, qu’ils soient toujours en poste ou qu’ils l’aient été, défendent…parfois à bas bruit. La question qui se pose aujourd’hui est celle de leur faisabilité et on peut sans doute regretter que Jean-Michel Blanquer qui connait très bien ces difficultés ne propose pas, du moins dans ce livre, sa vision des leviers de changement à actionner au coeur de la machine « Grenelle »: comment négocier ces propositions avec les organisations syndicales? Comment faire adhérer l’opinion et les professeurs à ce renversement de culture ? Comment résister à la pression du politique et aux impératifs de plus en plus prégnants de communication qui pèsent sur les cabinets ministériels et dévoient l’action publique?

Enfin, le devenir de ces propositions sera à regarder avec attention. Jean-Michel Blanquer a été consulté et écouté par tous les candidats à la primaire des Républicains, sans se rallier à l’un d’entre eux. Le gagnant en fera-t-il son ministre en préférant un profil d’expert aguerri à un profil de pur politique ? La question est ouverte.

 

 

 

 

Refondation de l’école : vers une territorialisation de l’éducation

L’heure est au bilan. A un an de l’élection présidentielle, le ministère de l’Education orchestre son propre débrief : deux jours dédiés à la « refondation de l’école », du nom de la loi dite Peillon votée en juillet 2013.Cet événement et sa mise en scène font étrangement écho au grand raout de l’été 2012 : à l’appel de Vincent Peillon toutes les forces vives de l’éducation nationale avaient été sollicitées pour réfléchir, dans le cadre d’ateliers thématiques, à la future loi. Comme si le temps de l’action éducative était désormais suspendu, la séquence se referme aujourd’hui. Que retenir de ce presque quinquennat en matière d’éducation ?

L’élan brisé

Du point de vue de la gouvernance éducative, un tournant décisif a été pris. La réforme des rythmes scolaires, annoncée très vite, dès le lendemain de l’élection de François Hollande, en est la manifestation la plus évidente. Cette réforme, qui a modifié le quotidien de millions de familles, restera comme LE marqueur du quinquennat. Paradoxalement, alors que les collectivités avaient été très peu concertées, la réforme des rythmes incarne la montée en puissance du local dans l’organisation du temps scolaire.… tout autant que l’élan brisé des ambitions éducatives du gouvernement. Elan brisé parce que les lourdes difficultés de mise en œuvre de la réforme, son report d’une année au bout de plusieurs mois de discussions ont mécontenté parents et enseignants et valu à Vincent Peillon son limogeage brutal du gouvernement. Le GPS éducatif du quinquennat s’en est trouvé désorienté si bien que le bénéfice de réformes coûteuses –comme le rétablissement de la formation des enseignants – a quasi disparu des radars et des mémoires !

Mais c’est justement par là où elle a pêché – l’insuffisante prise en compte des collectivités- que cette réforme est intéressante et marque le changement majeur du quinquennat. Contraintes d’organiser les activités périscolaires, d’investir symboliquement les cours d’école, les gymnases et les salles de classe, les collectivités sont désormais des partenaires éducatifs du quotidien. Et cette implication locale, visible de tous, a des conséquences très concrètes sur l’offre éducative, différente d’un territoire et d’une ville à l’autre. Sans être tout à fait une nouveauté, ces dernières années ont rendu visible par le plus grand nombre cette forme de territorialisation de l’éducation. Et cela ne s’arrête pas aux écoles : la réforme territoriale, la création de grandes régions aux compétences élargies, la nomination de « supers recteurs » aux pouvoirs élargis sont autant de signes du poids des territoires dans une Education nationale de plus en plus éclatée. Sur le terrain, les acteurs en ont pris conscience : la décision politique éducative centralisée et descendante n’imprime plus. En fermant leurs établissements pris pour cible pendant les manifestations contre la loi travail, contre les consignes du ministère, les proviseurs parisiens en ont fourni une illustration éclatante. De la même façon, la réforme du collège, qui acte une plus grande autonomie des établissements officialise aussi l’idée d’une offre éducative variable selon les territoires, les villes et les établissements. En témoigne le maintien de classes bilangues à Paris et dans l’académie de Strasbourg….

Changement de logiciel

Au fond, l’idée d’une organisation à tête unique, gérant 800 000 enseignants et 12 millions d’élèves de manière totalement centralisée a définitivement vécu. Le quotidien de l’école se construit désormais dans un dialogue et un partage de responsabilités plus ou moins apaisé entre les autorités académiques et les collectivités. En miroir, l’autonomie des universités, l’internationalisation et les évolutions très rapides de l’Enseignement supérieur, obligent le secondaire à se transformer rapidement. Chacun le sait, les prochaines étapes de cette lente mutation seront l’autonomie des établissements et la transformation du lycée et du bac en lien avec les exigences du niveau licence. Les projets des candidats à l’élection présidentielle se liront à l’aune de ces enjeux.

Que faut-il attendre de cette lente territorialisation ? Le niveau local, celui de l’établissement, va gagner en autonomie et en agilité, loin des logiques centralisatrices. La puissance de transformation du numérique éducatif, en grande partie financé par les collectivtés, va accélérer ce mouvement. Les logiques horizontales vont progressivement supplanter les logiques pyramidales et descendantes. Cette forme de contournement des rigidités et des blocages de l’Education nationale a été pensée de longue date -dès les premières vagues décentralisatrices des années 80- par des experts et des haut fonctionnaires, tous conscients du caractère irréformable de la machine. Nous sommes à présent arrivés au bout d’un cycle. Les prochaines années nous diront si cette transformation, assumée ou non par les gouvernements successifs, permettra d’améliorer l’état de l’école. Ce n’est pas d’une refondation de l’école dont il est question aujourd’hui, mais plus profondément, d’un changement de logiciel.

« Pimprenelle » ou « Peronnelle »: assez de clichés sur les femmes politiques

C’est une information bien calibrée pour le « buzz » : selon L’Opinion, François Hollande, affublerait en privé sa ministre de l’Education du surnom de « Pimprenelle », allusion au personnage féminin et à l’atmosphère léthargique de « Bonne nuit les petits ». La référence, gentillette, fait sourire…sauf qu’il en existe une version beaucoup plus acide. Le surnom de Najat Vallaud Belkacem à l’Elysée ne serait pas « Pimprenelle » mais « péronnelle », un terme qui selon le Larousse désigne une femme « bavarde et sotte ». Un terme bien entendu sans équivalent masculin.

Machisme rhétorique

Impossible à vérifier, cette supposée méchanceté présidentielle pose problème et mérite d’être relevée, quelle que soit l’appréciation portée sur l’action ou le style de la ministre. Ce n’est pas le sujet. Comme l’emploi du prénom pour les seules femmes politiques, le surnom grinçant voire l’assimilation à des animaux de bassecour – souvenons-vous de ce député UMP, Philippe Le Ray caquetant pour moquer sa collège Véronique Massonneau - est une pratique qui visiblement perdure, y compris au sommet de l’Etat. A coup de petites phrases et d’indiscrétions, l’affichage d’un gouvernement paritaire, progressiste, ouvert à une nouvelle génération de femmes jeunes  et ambitieuses, prend un sacré coup dans l’aile. Parité affichée mais machisme rhétorique, progressisme revendiqué mais vocabulaire rétrograde et sexiste.

Pour illustrer ce paradoxe, le documentaire d’Yves Jeuland « Un temps de président », livre plusieurs scènes très explicites sur l’atmosphère bien masculine de l’Elysée. Ce film qui ne met en scène que des hommes essentiellement préoccupés des retombées médiatiques de leur action, livre une séquence glaçante entre le président, la ministre de la Culture Fleur Pellerin fraichement nommée, et Manuel Valls. Encadrée par deux hommes, la jeune femme reçoit avec le sourire les recommandations condescendantes du président et de son Premier ministre : « Vois Jack, il a des idées » « Va au spectacle »…. La scène ne montre pas les bonnes blagues que se sont peut-être échangé les deux hommes après cette discussion, ou le délicieux surnom dont est désormais affublée Fleur Pellerin. Pimprenelle? Péronnelle?

 

NB: Sur ce sujet, nous avons co-écrit avec Louise Tourret une enquête sur les nouvelles formes d’exercice de la maternité en politique et au travail. « Mères, libérez-vou!s », Plon, 2014.

Réforme du collège: le ministère sonne la mobilisation générale

C’est la première « vraie » rentrée de la ministre Najat Vallaud-Belkacem et c’est aussi la plus difficile. Malgré la publication au forceps du décret et de l’arrêté sur le collège, l’opposition à la reforme reste tenace. Une grève est programmée dès le 17 septembre. Le syndicat des chefs d’établissement n’est guère enthousiaste… sans compter l’opinion publique. Comme je le racontais dimanche sur le plateau de Rue des écoles sur France Culture, un sondage confidentiel commandé cet été par le Service d’Information générale du gouvernement (le « SIG » chargé d’observer l’humeur des Français et d’appuyer la communication ministérielle), montre que les trois quart des Français ont une opinion défavorable de la réforme du collège.

En réalité, les sondés ne comprennent pas cette réforme : ils ont le sentiment que les choix d’enseignements sont réduits (moins de classes bilangues, moins de langues anciennes) et surtout que l’interdisciplinarité menace les disciplines fondamentales. Les sondés ont ainsi repris à leur compte l’argumentaire déployé par les opposants à la réforme, qui a plus « imprimé » que celui du ministère. L’échec est bien dans une bataille de communication qui a joué en faveur des anti-réforme.

Opération conviction

En attendant au ministère, la contre-attaque se met en place et passe par une mobilisation de tous les étages de la pyramide Education nationale. Ce plan de bataille est exposé dans un document remis aux recteurs lors de leur réunion de rentrée, en Sorbonne, le 24 août dernier.

Et le ministère mouille la chemise. Dès la rentrée, la directrice générale de l’enseignement scolaire, Florence Robine, se déplacera dans toutes les académies pour expliciter auprès des cadres et des formateurs eux-mêmes les enjeux de cette réforme.

« Il s’agit à la fois de diffuser les fondamentaux de la réforme (sens et opérationnalisation), de constituer un réseau de cadres et de formateurs à même d’assurer le déploiement en académie, de faire l’état des besoins en terme d’accompagnement et de production de ressources. »

Les membres des conseils pédagogiques, sont particulièrement visés : pour ceux qui le veulent une « université d’automne » spéciale réforme du collège sera organisée pendant les vacances de Toussaint.

« Pour permettre, au sein de chaque collège, une construction collective de l’organisation des enseignements avant le retour attendu de la dotation horaire globale, il importe que les  membres  du  conseil  pédagogique  aient  une  bonne  connaissance  des  marges d’autonomie  offertes  par  la  réforme  mais  aussi  des  contraintes  à  respecter. »

Dans chaque académie, un « groupe d’appui » sera constitué avec des chefs d’établissement et des profs ayant participé aux groupes de travail qui ont préfiguré la réforme.

Mais le plus gros de ce plan de bataille, ce sont les enseignants : les équipes seront formées par vagues successives, de janvier à juin, selon une « logique de proximité » et à raison de 5 jours par personne. Au cœur de leur formation, les nouveaux programmes (deux jours….) mais surtout les « axes structurants » de la réforme: « accompagnement personnalisé, enseignements pratiques interdisciplinaires, différenciation pédagogique, pédagogie de projet, usages pédagogiques du numérique, pratiques d’évaluation ».

Priorité à la communication auprès des familles

Le ministère liste pour finir un certain nombre de « points de vigilance » sur cette réforme, auquel la hiérarchie de l’Education nationale devra être attentive:

« La nécessité de communiquer auprès des familles sur les enjeux de la réforme ainsi que sur les modifications éventuelles des emplois du temps des élèves pour l’année en cours »

« L’utilité d’associer l’enseignement privé au plan de formation, selon les modalités jugées les plus opportunes »

« La possibilité, pour la réorganisation des emplois du temps entre janvier et juin, de mobiliser des partenaires extérieurs, de mettre en place des activités, du soutien, etc…

de cibler plus particulièrement les semaines où les classes de 3ème sont en stage »

« Enfin, il serait utile d’inviter les directeurs des ESPE (les centres de formation des profs) aux réunions de rentrée afin qu’ils aient connaissance des enjeux de la réforme du collège et des modalités de formation ».

Et l’autonomie dans tout ça?

A la lecture de ce document, on comprend que la partie est loin d’être gagnée. La réforme, quoi qu’on en pense, est finalement bien imposée par le haut, dans une logique « top down »  remise en cause par tous les stratèges en organisation depuis des années. Mais le plus étonnant, c’est que cette logique descendante est en totale contradiction avec le réacteur de cette réforme: l’autonomie des établissements. Au vu de ce plan de bataille, les établissements scolaires,  abreuvés de notes, de circulaires et d’injonctions,  sont bien les derniers maillons de cette chaîne de commandement. C’est pourtant sur eux que repose la réussite -ou non- de cette réforme.

Pré-rentrée: le temps, ce qu’il reste aux profs

Attention profs pas contents. Un syndicat enseignant - le Snalc- a déposé un préavis de grève pour ce 31 août, jour de la pré-rentrée des enseignants. Ce syndicat parmi les plus conservateurs est « par principe » opposé à un jour de travail en août. Comme le souligne un bon connaisseur de l’Education nationale: « la toile de tente n’a pas fini de sécher ». Jean-Rémi Girard, l’un des responsables du Snalc ne cache pas le ressort « très corporatiste » de cette grève.

« On tient à une certaine durée au niveau des grandes vacances et il y a une limite symbolique qui est celle du mois d’août ».

Le Snalc ne s’attend pas à un mouvement massif, mais prend le risque, en partie par calcul:

« On sait bien que ce n’est pas le genre de chose  bien reçue par une certaine opinion publique…Mais à un moment pour une organisation syndicale il faut savoir être corporatiste« . Ok.

Rappelons que l’affaire de la pré-rentrée en est a son deuxième acte. L’éphémère ministre Benoit Hamon avait fixé la pré-rentrée aux 28 et 29 août 2014, initiative aussitôt suivie d’un préavis de grève du Snes. Le ministre n’avait pas tardé à reculer, invoquant d’obscurs problèmes informatiques et décalant in extremis la rentrée d’une journée, au 2 septembre- tant pis pour les parents. La complaisance de Benoit Hamon vis à vis de certaines revendications corporatistes lui a peu servi : il est débarqué sans même faire sa rentrée. Le drame se rejoue cette année: après d’âpres négociations avec les syndicats sur le calendrier scolaire, le ministère a fixé la pré-rentrée des enseignants au 31 août 2015. En août donc. D’où la colère du syndicat précité qui fait valoir que les stagiaires, nommés le jour de la rentrée, ne seront pas payés la veille…alors autant faire grève. Vous me suivez?

Le temps, composante essentielle de la psychologie enseignante

Outre que ces revendications sont difficilement audibles dans l’opinion, figeant les enseignants dans des caricatures datées, elles sont au fond peu représentatives du véritable état d’esprit des enseignants. Nombre d’entre eux consacrent un bon tiers de leur vacances à préparer leur année -sans compter les corrections du bac début juillet-, sont eux-mêmes parents d’élève, et ne voient pas de problème à reprendre leur activité le dernier jour du mois d’août. La pré-rentrée est même un des moments clé de l’année: il donne le « la », avec le discours du chef d’établissement, les nouveautés réglementaires, les orientations pédagogiques et les derniers réglages des emplois du temps.

« C’est la réunion la plus importante de l’année, le moment où tu sais qui sont les nouveaux inscrits: il y a beaucoup de mouvements dans les écoles. (…) Il y a d’ailleurs plein de gens qui travaillent dans les écoles la semaine avant la rentrée », explique l’enseignant et blogueur Lucien Marboeuf (1) sur L’Express.fr.

« En fait, ça fait généralement plusieurs jours que les instits travaillent pour agencer la façon dont on va organiser l’année, voir ce qu’on va faire les premiers jours. C’est de toute façon ce qu’on fait toute l’année: préparer la semaine d’après ».

En tout état de cause, ces débats sur la date de la pré-rentrée sont préoccupants. Ils soulignent à quel point la profession et ses représentants ont tendance à s’arc-bouter sur ce qu’elle considère comme son dernier privilège: le temps. Au vu de la dégradation des conditions d’exercice du métier, de sa faible valorisation morale et financière, la moindre atteinte au temps de travail (pré-rentrée, mercredi matin, vacances, modification des rythmes scolaires) est vécue comme une violence insupportable. En la matière, le quinquennat de François Hollande, en misant tout sur les créations de postes, aura largement ignoré cette composante essentielle de la psychologie enseignante.

 

(1) Lucien Marboeuf, si vous ne le connaissez pas encore, publie chez Fayard « Vis ma vie de prof« , un des livres à ne pas rater en cette rentrée et une bonne occasion de faire connaissance avec son blog et sa plume.

Juppé peut-il sauver l’école?

Ce que la gauche aurait pu faire, Alain Juppé l’a fait. Du moins en pensée. L’ancien Premier ministre qui sera ce mardi l’invité du 20H de TF1 publie un livre programmatique sur l’école « Mes chemins pour l’école » (JC Lattes). L’ouvrage, qui se veut le démarrage de « l’offensive Juppé » en vue des primaires des Républicains, est un ovni dans la pensée de droite sur l’école. C’est un livre en quelque sorte « désidéologisé » et c’est ce qui fait du bien. Démonstration.

D’abord Alain Juppé démarre par l’école (« la mère des réformes » se plait-il à répéter). « Faire de l’école une majeure dans une campagne n’a jamais été fait à droite : c’est une première », nous explique Benoist Apparu, député « Les Républicains » de la Marne et l’un des inspirateurs de ce projet (1). Affirmer que la droite, en panne depuis plusieurs années sur ce sujet, se réintéresse à l’école c’est en soi une façon de brouiller les frontières idéologiques et de casser les représentations sur le vote enseignant. « L’école n’est pas pour nous un outil de conquête du pouvoir mais bien d’exercice du pouvoir », assure Benoist Apparu. L’équipe Juppé ménage tout de même les syndicats enseignants, consultés un à un sur ce projet.

Ensuite le projet s’assoit résolument sur les sujets qui fâchent. « Les rythmes scolaires c’est un sujet sur lequel on peut faire l’impasse. Pour nous, il ne fait pas levier et ne produit pas de résultat. Juppé est vraiment dans une logique ‘je construis quelque chose pour pouvoir vraiment le mener à bien’ », assure Benoist Apparu. Même chose pour l’actuelle réforme du collège, pourtant cible d’une virulente campagne à droite ces derniers mois. De ce point de vue, le livre ne parle pas aux militants en délaissant les deux marqueurs de la politique menée par François Hollande (rythmes et collège).

Se débarrasser des dadas de la droite

Le programme Juppé, ambitieux, témoigne d’une vraie connaissance du système éducatif: ses blocages, ses spécificités, ses ressorts. Débarrassé des dadas traditionnels de la droite (nostalgie de l’âge d’or, uniformes, retour à l’autorité, anti-pédagogisme), il s’attaque à de vrais leviers de transformation du système : la concentration des moyens sur les débuts de la scolarisation (maternelle-CP), le statut et le salaire des enseignants, la gouvernance et l’évaluation. Les débuts de la campagne de 2012 avaient déjà souligné l’importance de ces leviers, à gauche comme à droite. Le débat a été entièrement mangé par les 60 000 postes sortis du chapeau de François Hollande laissant définitivement de côté ces questions. La loi Peillon, occasion formidable de réformer le système mais coquille vide, a finalement écarté ces pistes.

Dans le détail, je retiens 3 propositions innovantes

– la revalorisation sur 5 ans de 10 % du salaire des enseignants via les primes, contre une annualisation de leur temps de travail, donc une réforme de leur statut

– la pleine autonomie des établissements : une DHG (dotation horaire globale) annualisée et globalisée que le chef d’établissement pourra utiliser en fonction des besoins de ses élèves

– la création d’une agence indépendante d’évaluation du système, des enseignants et des établissements.

Autre élément convaincant, le projet est chiffré. « Ce programme, évalué à 3 milliards d’euros, sera mené à moyens constants, par redéploiement. Nous proposons de réformer le bac pour cette raison, cela nous permettra de générer 250 millions d’économies », détaille Benoist Apparu. Ainsi le débat centré depuis dix ans sur la question des moyens alloués à l’école, dans un mouvement de balancier entre suppressions et créations, se déplace sur celle de leur -bonne- utilisation. L’équipe Juppé prépare à ce titre une note  détaillée sur le financement de ces mesures.

Enfin ce projet est bien inspiré. L’Institut Montaigne, les propositions du directeur de l’Essec et ancien Dgesco Jean-Michel Blanquer dans son livre paru en 2014, et le travail de fonctionnaires (budgétaires, inspecteurs, recteurs) ont guidé ces propositions.

Un bémol finalement : que ce projet soit trop expert pour susciter le débat dont se nourrit immanquablement une campagne.

 

(1)…Il en sait quelque chose Benoist Apparu, l’un des rares parlementaires à droite à avoir vraiment travaillé sur les questions éducatives (rapport parlementaire sur la réforme du lycée, propositions de loi sur l’établissement public du premier degré, loi sur l’autonomie des universités…).