La fin des notes à l’école, ce running gag

Tous les ans le sujet nourrit un débat passionné. Débat que tout le monde a oublié trois jours plus tard, précisément au moment où j’écris. Le sujet sur la suppression des notes a toutes les qualités pour prendre la lumière : « concernant », il renvoie à une culture scolaire commune et largement partagée, binaire, il oppose des pros et des antis, anxiogène, il ravira les déclinistes de l’école, qui voient dans la fin de la note la fin de l’école.

Que savent vraiment les élèves?

Mais que le débat public se focalise à ce point sur les notes est assez symptomatique de la place que celles-ci occupent dans nos représentations sur l’école. Car les notes ne sont que la traduction simpliste d’une réflexion plus ambitieuse sur l’évaluation des élèves : que savent vraiment les élèves ? qu’ont-ils acquis ? comment ces acquis sont-ils mesurés ? Ces questions, chaque parent se les pose à l’aune des souvenirs de son propre bagage scolaire, à l’âge de ses enfants. Ce réflexe correspond à la croyance selon lequel le savoir, enfermé dans une boîte, serait gardé bien au chaud par un corps professoral portant la barbe et délivré intact à des générations d’enfants. Comme toutes les croyances, elle se trouve bousculée par la réalité.

En 2005, l’inspecteur général Roger-François Gauthier publiait un rapport au titre un peu obscur « Les acquis des élèves, pierre de touche de la valeur de l’école ? ». L’inspecteur lâchait tranquillement cette petite bombe : le système ignore ce que savent vraiment ses 12 millions d’élèves ! « La plupart des acteurs privilégient souvent d’autres centres d’intérêt, comme l’atteinte d’indicateurs quantitatifs globalisés, de moyennes individuelles et de succès aux examens dont on ne connaît pas toujours le sens véritable en termes des acquis qu’ils seraient censés prouver ou certifier ». Le rapport vilipendait la « religion obscurantiste et tyrannique de la « moyenne »» et proposait que «  les acquis des élèves deviennent le référentiel central autour duquel l’ensemble de l’école se définisse et s’évalue ».

Des oraux « bienveillants » pour entrer dans les grandes écoles?

Voilà donc le vrai sujet. Et en ce sens, le rapport du Conseil supérieur des programmes -instance consultative dont fait partie Monsieur Gauthier-  a loupé sa sortie, en proposant une « évaluation bienveillante » et un barème de 4 à 6 niveaux. Très bien mais ne fallait-il pas aller un peu plus loin ? Et qu’est-ce que cela change ? La réponse de Carole Diamant, prof de philo et déléguée générale de la Fondation Egalité des Chances à cette question est la plus convaincante. Interrogée sur ce sujet par Louise Tourret dans l’émission Rue des Ecoles sur France Culture,  l’enseignante a ouvert de grands yeux. Puis raconté qu’elle avait ENCORE passé une matinée à consoler une lycéenne victime d’une mauvaise note. Elle avait beau lui expliquer que sa note ne voulait rien dire, que cela ne « comptait pas », elle n’avait pu l’empêcher de sécher ses larmes. Un E ou un « 6 » plutôt qu’un 8/20 aurait-il changé la donne?

De fait, il est peut-être trop tard pour changer le réacteur. La culture de la note irrigue l’ensemble de notre système de l’école élémentaire à l’entrée dans le monde du travail. Si l’on veut vraiment prendre cette proposition au sérieux, voyons les choses en grand: plus de notes au bac, plus de dossier scolaire à l’entrée en seconde, plus de notes dans l’Enseignement supérieur, plus de classement de sortie à l’ENA, et des concours d’entrée aux grandes écoles remplacés par des oraux « bienveillants ». Sinon rendez-vous dans six mois pour le prochain débat sur la note.