Charlie Hebdo: ne laissons plus les profs seuls face à ce que nous ne voulons pas voir

« Union et Education ». Ce slogan, inscrit sur une pancarte dans les rassemblements de la journée m’a saisie. Depuis plusieurs jours, je lis, j’entends et je reçois en pleine face -c’est l’expression la plus juste que je puisse trouver – le malaise et la douleur de profs devant l’absence d’empathie de certains élèves après les assassinats de 17 personnes cette semaine. Sonnés, ces enseignants rapportent de sidérantes réactions: « ils [lesjournalistes de Charlie] l’ont bien cherché », « ils  savaient ce qu’ils faisaient », ou des minutes de silence volontairement perturbées – le ministère en a dénombré 70. Mon amie et consoeur Louise Tourret s’en est fait l’echo: elle donne dans cet article de Slate d’utiles clés pour comprendre ce malaise.

Face à ces élèves parfois hostiles ou provocateurs, ces profs sont seuls. Dramatiquement seuls.

Voici ce qu’écrit, le 9 janvier, Aude, enseignante de français au collège Jean-Macé de Clichy sur sa page Facebook, à ses anciens élèves.

« Mes chers élèves

Je ne vous ai plus devant moi en cours mais je continue à penser souvent à chacun d’entre vous. Après ce qu’il s’est passé mercredi, plus rien je crois ne sera comme avant.
Je vous demande de garder la raison et l’esprit critique en alerte car les récupérations politiques et fanatiques de tout ordre ne vont pas tarder, une fois les larmes séchées, à se faire jour. Faites tout votre possible pour raison garder. Ne cédez pas aux théories stupides et condamnables du complot (quelle horreur pour les familles endeuillées), ne cédez pas à la peur, ne cédez pas aux propos enjôleurs des extrémistes de tout poil. Gardez votre libre-arbitre et votre pensée en éveil.(..). Les élèves qui vous ont succédé et que j’ai maintenant devant moi en cours disent souvent « wesh frère » : eh bien là, il faut plus que jamais se dire que nous sommes tous frères et soeurs, fils et filles de la République. Je compte sur vous pour conserver allumé l’esprit des Lumières que Voltaire et ses compatriotes ont défendu bec et ongles il y a trois siècles et à qui l’on doit tant. Je ne vous le redirai jamais assez : lisez, lisez, lisez. Ces grands hommes d’hier (Molière, Hugo, Zola) ont encore tant à nous apprendre aujourd’hui !

Une défaite éducative

Ce soir, je pense à ces 800 000 enseignants, qui reprendront demain leurs cours. Ce qu’ils ont vécu cette semaine, ce que certains relaient ces derniers jours, change la donne, de manière irréversible. Car il ne s’agit pas de savoir « comment » parler aux élèves des crimes abominables commis les 7, 8 et 9 janvier. Il ne s’agit pas d’analyser et de comprendre les réactions de certains élèves, fermés à toute empathie, ou justifiant des actes terroristes. Ce temps là est déjà dépassé. Il s’agit de penser à ce que leurs enseignants leur diront demain, et les jours qui suivront. Car comment, dans ce contexte, transmettre, éduquer au bien commun? Et que veut dire éduquer quand un élève de collège est en capacité de justifier que l’on puisse assassiner sauvagement un autre être humain? C’est un peu comme si le voile s’était déchiré, que la réalité nous sautait à la gorge. Cela fait bien longtemps que l’école n’est plus un sanctuaire, certes. L’école a, dans certains cas, échoué à diffuser des valeurs communes, celles qui font que les membres d’une même Nation peuvent vivre ensemble. Comme le souligne Michel Lussault, président du conseil supérieur des programmes « Ce que nous vivons est une défaite éducative collective. Pas de bouc émissaire. Ce serait trop facile ».

L’école laïque mal.  On ne peut plus laisser les enseignants seuls face à cette faille, ce fossé – culturel, social, religieux – qui se creuse entre une partie de nos enfants et les autres. On ne peut plus cacher la poussière sous le tapis, afficher une « charte de la laïcité » dans les couloirs en pensant que ça fera le boulot.

Cacher la poussière sous le tapis. Oui: car ces trois dernières années, deux rapports ont décrit de manière détaillée des situations alarmantes et similaires:

– Le rapport piloté par l’Institut Montaigne, et coordonné par le spécialiste de l’Islam Gilles Keppel « Banlieue de la République » (octobre 2011), minutieuse enquête menée à Clichy-sous-bois et Montfermeil.

– Les travaux du HCI (Haut conseil à l’intégration remplacé depuis par « L’observatoire de la laïcité ») sur la laïcité à l’école et à l’université notamment.

Ces rapports n’ont dans le premier cas, pas provoqué le sursaut attendu en pleine campagne électorale, et dans le second, été enterrés par le gouvernement après une polémique stérile sur le port du voile à l’université.

L’école doit être notre urgence

En septembre 2013, l’essayiste et membre du HCI Malika Sorel que j’interviewais pour lexpress.fr rappelait ceci : « Face aux questions de laïcité, l’enseignement se trouve dans une situation gravissime. Il s’agit de sujets récurrents dans notre pays, et qui installent dans certains établissements un climat de tension, voire de violence« . Alertant sur une forme de démission de l’administration de l’Education nationale sur les questions de laïcité, elle estimait : « Si l’on ne remédie pas à ces situations, on emprisonne définitivement les enfants dans un destin figé, dans une croyance, ce qui est contradictoire avec les principes de l’école laïque et républicaine qui a, entre autres, pour mission de permettre à chacun de choisir et de construire librement son propre destin ». Les mots de cette essayiste prennent aujourd’hui une résonance toute particulière. Plus que jamais, l’école doit être notre urgence. Et comme l’écrit l’enseignant @Profencampagne sur twitter: « Si l’Ecole (au sens large) poursuit sa route comme si « de rien n’était » alors « janvier 2015″ n’aura servi à rien… »

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Ce soir, j’ai reçu un appel d’Aude, mon amie enseignante . Depuis quatre jours, elle surveille les réseaux sociaux, et tente de raisonner un à un certains de ses élèves.
Aude était affolée. Et pour cause: nombre de ces jeunes qu’elle côtoie et à qui elle enseigne, partageaient le message posté par Dieudonné:

« Sachez que ce soir, en ce qui me concerne, Je me sens CharlieCoulibaly« , l’un des terroristes responsable des attentats de la semaine. « Il faut arrêter ça, me dit-elle. Je ne sais plus comment faire ».
Demain Aude, comme des centaines de milliers d’enseignants sera seule devant sa classe.