Sélection en master: au cœur du débat, la dualité de l’enseignement supérieur

Fallait-il ouvrir la boîte ? En publiant une liste restreinte de masters sélectifs, le gouvernement se retrouve comme Pandore devant son coffret… Le Conseil d’Etat, en confirmant l’illégalité de la sélection à l’université tout en invitant les autorités administratives à lister les masters qui sélectionnent, accule le ministère à une voie étroite, sinon sans issue.

En premier lieu, la décision du Conseil d’Etat est une forme de « ni ni » : elle ouvre une brèche dans le dogme de l’ouverture à tous de l’université, sans pour autant reconnaître franchement la sélection. Cette position en demi-teinte exaspère le monde universitaire et notamment la CPU, dont les membres s’exposent, en l’absence de cadre juridique clair, à des risques contentieux permanents. Mais penser régler la question de la sélection à l’université en dressant la liste des masters sélectifs se révèle être une fausse piste. En témoigne le courrier indigné de cinq présidents d’université, révélé par Educpros, pour dénoncer l’absence d’une partie de leurs masters 2 sur la liste des formations ayant le droit de sélectionner en menaçant de fermer certains de ces cursus.

Non-dits

Second caillou dans la chaussure : le revirement sensible de l’opinion, et notamment des étudiants sur la sélection. Dans une enquête réalisée par L’Etudiant et Educpros, les étudiants interrogés se disent à 57% favorables au principe de sélection à l’université. Une position aux antipodes de celle du syndicat étudiant UNEF, farouchement opposé à toute forme de sélection. Comment donc prendre en compte cette demande sociale nouvelle, celle de diplômes plus qualitatifs car plus sélectifs ? Celle d’autorités universitaires qui de fait actent déjà, par le taux élevé d’échec en licence, la sélection ? Celle de présidents d’universités qui entendent sortir des non-dits pour une reconnaissance explicite d’un système universitaire sélectif.

Sortir de la dualité

Mais si le sujet est aussi sensible c’est peut-être parce que la vraie question posée par la sélection en master est en réalité celle de l’évolution du modèle dual de l’enseignement supérieur français : un système hyper sélectif d’un côté (classe prépas et grandes écoles)  et un système ouvert à tous, du moins à l’entrée, de l’autre (universités). De ce point de vue, le gouvernement a aujourd’hui l’opportunité de réduire ce fossé qui certes nous distingue sur le plan international, mais qui nous divise et nous mine. Au-delà de la question de qui sera ou ne sera pas sur la liste, c’est tout l’avenir de notre système de formation supérieure qui est aujourd’hui en jeu.

 

Réforme des Zep, budget des universités: ça va chauffer

L’actualité offre parfois des configurations inédites. Pour ceux qui s’intéressent à l’éducation, le 17 décembre est exemplaire: la ministre Najat Vallaud-Blekacem présentera la nouvelle carte de l’éducation prioritaire. A quelques centaines de mètres, le Sénat examinera en deuxième lecture le projet de loi de finances 2015 et devrait valider le rétablissement des 70 millions retirés en première lecture du budget des universités. Au total par rapport au projet de loi de finances initial, ce sont 86 millions d’euros qui manqueront aux facs en 2015.

L’enjeu est de taille pour cette « jeunesse » dont François Hollande avait fait la priorité de sa campagne : en début de chaîne, au collège et à l’école, il est question d’enlever des moyens aux élèves les moins fragiles parmi les élèves de ZEP, et à l’autre bout de la chaîne, à l’université, les initiatives se multiplient – intense lobbying de la Conférence des présidents d’universités, manifestation de Sciences en marche le 11 décembre– pour dénoncer le délabrement matériel et financier des universités. Le calendrier budgétaire est bien fait : ces annonces interviennent à la veille des vacances de Noël, qui a toujours la vertu d’apaiser, sinon d’endormir les esprits.

La colère monte

Il faut pourtant prendre au sérieux cette humeur que l’on sent monter dans un corps enseignant engourdi, comme ankylosé – en témoigne le taux de participation aux dernières élections professionnelles : 41%. La sortie de l’éducation prioritaire, dans des établissements qui se battent pour la réussite de leurs élèves dans des conditions difficiles est vécue comme une trahison par les profs. Mon amie Aude de Lombares, professeure de français au Collège Jean-Macé de Clichy (Hauts-de-Seine) ne parvient pas à calmer sa colère: elle ne comprend ni les « critères » qui président à cette réforme, ni son sens, ni sa finalité. Jeudi soir, avec d’autres enseignants aussi exaspérés qu’elle, elle a séquestré son principal.

Le principal du collège Jean-Macé de Clichy séquestré. (Compte Twitter des enseignants mobilisés contre la réforme des ZEP)

Même révolte au collège Daniel-Mayer dans le 18ème arrondissement de Paris. En grève à la mi-novembre, les enseignants ont dénoncé des violences à peine croyables : « introduction d’un objet s’apparentant à une arme 9mm au sein de l’établissement, un élève frappé, gazé et poignardé devant le collège, agression d’une CPE… ». Daniel-Mayer demande son classement en REP +, sans succès. Des exemples isolés mais symptomatiques de cette colère froide qui s’empare des salles des profs.

Une réforme à effets différés, avec de gentils fusibles

Revenons en arrière : la réforme de l’éducation prioritaire a été pensée en deux temps. Temps 1 : le 16 janvier 2014, Vincent Peillon présente l’esprit de la réforme : des moyens en plus (300 millions d’euros) et la création d’un nouveau réseau de supers ZEP (les fameux « Rep +  qui regroupent les établissements concentrant les difficultés sociales et scolaires). 102 établissements de ce type ont été labellisés dès la rentrée 2014, ils seront 350 à la rentrée 2015. A cela s’ajoutent  781 établissements classés REP « tout court », soit un total de 1081 réseaux d’éducation prioritaires. L’idée du gouvernement est de passer d’une logique de zonage, de moins en moins lisible, à une logique de réseau – notons que des réseaux ont déjà été mis en place en 2006 avec la réforme « Robien » et encore renforcés avec les réseaux ECLAIR, sortes de super ZEP inventées par Luc Chatel. Bilan de l’opération : 200 nouveaux établissements sont classés « REP »…mais autant en sortent. Temps 2 donc, avec la présentation jeudi de la nouvelle carte de l’éducation prioritaire.

Dès le mois de janvier, la perspective d’une sortie de l’éducation prioritaire était affichée Mais en faisant reposer sur les seuls recteurs le choix des établissements exclus du dispositif, le ministère a gagné du temps tout en se trouvant de gentils fusibles. Or les choses ne se passent pas exactement comme prévu. D’abord les « vertus » de la réforme sont derrière nous. L’opinion se focalise désormais sur les moyens en moins et les écoles qui pâtissent du dispositif. Ensuite, il y a fort à parier qu’en janvier, au moment où les dotations budgétaires seront annoncées aux établissements, le mouvement reparte de plus belle. C’est un mois traditionnellement sensible dans les établissements : les syndicats le savent et s’emploient, pour certains, à souffler sur les braises. Ajoutons à cela, les difficultés budgétaires des universités, l’état de délabrement de certaines facs pointé du doigt par le mouvement Sciences en marche, une mobilisation perlée mais continue chez une partie des étudiants….il n’en faut pas tellement plus pour préfigurer un printemps de la jeunesse. La même jeunesse que celle des discours de campagne de 2012.