Juppé peut-il sauver l’école?

Ce que la gauche aurait pu faire, Alain Juppé l’a fait. Du moins en pensée. L’ancien Premier ministre qui sera ce mardi l’invité du 20H de TF1 publie un livre programmatique sur l’école « Mes chemins pour l’école » (JC Lattes). L’ouvrage, qui se veut le démarrage de « l’offensive Juppé » en vue des primaires des Républicains, est un ovni dans la pensée de droite sur l’école. C’est un livre en quelque sorte « désidéologisé » et c’est ce qui fait du bien. Démonstration.

D’abord Alain Juppé démarre par l’école (« la mère des réformes » se plait-il à répéter). « Faire de l’école une majeure dans une campagne n’a jamais été fait à droite : c’est une première », nous explique Benoist Apparu, député « Les Républicains » de la Marne et l’un des inspirateurs de ce projet (1). Affirmer que la droite, en panne depuis plusieurs années sur ce sujet, se réintéresse à l’école c’est en soi une façon de brouiller les frontières idéologiques et de casser les représentations sur le vote enseignant. « L’école n’est pas pour nous un outil de conquête du pouvoir mais bien d’exercice du pouvoir », assure Benoist Apparu. L’équipe Juppé ménage tout de même les syndicats enseignants, consultés un à un sur ce projet.

Ensuite le projet s’assoit résolument sur les sujets qui fâchent. « Les rythmes scolaires c’est un sujet sur lequel on peut faire l’impasse. Pour nous, il ne fait pas levier et ne produit pas de résultat. Juppé est vraiment dans une logique ‘je construis quelque chose pour pouvoir vraiment le mener à bien’ », assure Benoist Apparu. Même chose pour l’actuelle réforme du collège, pourtant cible d’une virulente campagne à droite ces derniers mois. De ce point de vue, le livre ne parle pas aux militants en délaissant les deux marqueurs de la politique menée par François Hollande (rythmes et collège).

Se débarrasser des dadas de la droite

Le programme Juppé, ambitieux, témoigne d’une vraie connaissance du système éducatif: ses blocages, ses spécificités, ses ressorts. Débarrassé des dadas traditionnels de la droite (nostalgie de l’âge d’or, uniformes, retour à l’autorité, anti-pédagogisme), il s’attaque à de vrais leviers de transformation du système : la concentration des moyens sur les débuts de la scolarisation (maternelle-CP), le statut et le salaire des enseignants, la gouvernance et l’évaluation. Les débuts de la campagne de 2012 avaient déjà souligné l’importance de ces leviers, à gauche comme à droite. Le débat a été entièrement mangé par les 60 000 postes sortis du chapeau de François Hollande laissant définitivement de côté ces questions. La loi Peillon, occasion formidable de réformer le système mais coquille vide, a finalement écarté ces pistes.

Dans le détail, je retiens 3 propositions innovantes

– la revalorisation sur 5 ans de 10 % du salaire des enseignants via les primes, contre une annualisation de leur temps de travail, donc une réforme de leur statut

– la pleine autonomie des établissements : une DHG (dotation horaire globale) annualisée et globalisée que le chef d’établissement pourra utiliser en fonction des besoins de ses élèves

– la création d’une agence indépendante d’évaluation du système, des enseignants et des établissements.

Autre élément convaincant, le projet est chiffré. « Ce programme, évalué à 3 milliards d’euros, sera mené à moyens constants, par redéploiement. Nous proposons de réformer le bac pour cette raison, cela nous permettra de générer 250 millions d’économies », détaille Benoist Apparu. Ainsi le débat centré depuis dix ans sur la question des moyens alloués à l’école, dans un mouvement de balancier entre suppressions et créations, se déplace sur celle de leur -bonne- utilisation. L’équipe Juppé prépare à ce titre une note  détaillée sur le financement de ces mesures.

Enfin ce projet est bien inspiré. L’Institut Montaigne, les propositions du directeur de l’Essec et ancien Dgesco Jean-Michel Blanquer dans son livre paru en 2014, et le travail de fonctionnaires (budgétaires, inspecteurs, recteurs) ont guidé ces propositions.

Un bémol finalement : que ce projet soit trop expert pour susciter le débat dont se nourrit immanquablement une campagne.

 

(1)…Il en sait quelque chose Benoist Apparu, l’un des rares parlementaires à droite à avoir vraiment travaillé sur les questions éducatives (rapport parlementaire sur la réforme du lycée, propositions de loi sur l’établissement public du premier degré, loi sur l’autonomie des universités…).

Belkacem, Bartolone et le « 93 »

Fallait-il faire « cas », au sens propre du terme, de la Seine-Saint-Denis ? La question a agité le cabinet de la ministre Najat Vallaud-Belkacem pendant plusieurs semaines. En débloquant 500 postes supplémentaires, et en créant un concours spécifique pour faire face à la pénurie d’enseignants, la ministre a répondu oui. Et ce n’est pas sans poser problème.

Certes, la situation l’exige plus que jamais. Et peut-être davantage qu’en 1998 où 3000 postes avaient été créés pour ce territoire. Les conditions d’enseignement dans ce département d’Ile-de-France se sont fortement dégradées ces dernières années. Les cabinets redoutent le caractère explosif de la situation : les  mouvements de grève enseignants partent invariablement de Seine-Saint-Denis. Dans ce département qui cumule tous les handicaps, les absences chroniques de profs ou les suppressions d’emplois – y compris des Rased, dédiés aux élèves les plus fragiles – de la mandature Sarkozy y étaient ressenties plus durement qu’ailleurs.

Bartolone a fait le forcing

Alors, oui. 500 postes en plus c’est bien. Mais cela crée un précédent sur lequel il sera difficile de revenir. Il est donc désormais admis qu’une situation exceptionnelle (et exceptionnellement pourrie dans le cas qui nous occupe) peut nécessiter des moyens exceptionnels. Mais créer un concours spécifique en plus du concours national, là c’est un verrou qui saute, le verrou de la sainte « égalité républicaine » et de l’égalité entre les territoires. La ministre y était réticente, mais le président de l’Assemblée Claude Bartolone, le baron de la Seine-Saint-Denis, a convaincu l’Elysée. Mais que feront demain les présidents de départements ruraux ? Ou de régions touchées par la désindustrialisation ? Faudra-t-il créer un concours spécifique pour la Lorraine, la Creuse ou la Lozère ?

Second problème: ce plan défait tout le système des Espé, les écoles supérieures du professorat, en envoyant en alternance les futurs profs dès l’obtention du Master 1 (sans attendre la fin du M2 comme c’est la règle depuis 2012). Vincent Peillon avait eu à cœur de « réparer » la formation enseignante, détricotée par la droite. De ce point de vue, on ne peut qu’être surpris qu’un gouvernement de gauche emprunte à la droite en renforçant l’apprentissage dans le parcours de formation des professeurs du 93…

On le voit bien : les totems de l’Education à la française, égalité entre les territoires, programmes, concours et formation nationaux, ne fonctionnent plus. Sans le vouloir (ou pas?), avec la Seine-Saint-Denis, Najat Vallaud- Belkacem a ouvert la voie à une territorialisation de l’éducation.