« La transition digitale de l’éducation: une urgence économique »

Le développement des technologies appliquées à l’éducation, les edtech, est l’une des conséquences du tournant qu’est en train de vivre l’éducation. La technologie, et internet en particulier, bouleversent le rapport au savoir, ses modes de production, de diffusion et de distribution, et rendent possible l’éducation pour tous, notamment dans les pays émergents. Pourtant les edtech sont un territoire qui reste encore à explorer pour les investisseurs, les start up et les entrepreneurs. Ces questions, au croisement de l’innovation, du financement et de la qualité de l’éducation sont au cœur du sommet WISE. Pour y voir plus clair, j’ai demande à Benjamin Vedrenne-Cloquet, fondateur de la  plateforme de mise en relation entre investisseurs et entrepreneurs du secteur « Edtech Europe » , de nous livrer son analyse.

Quelle vision portez-vous du développement des edtech aujourd’hui?

Ma vision des edtech est beaucoup plus large que la seule question des outils
Selon moi, lorsqu’on évoque la numérisation dans l’éducation, on parle des contenus enseignes, des interactions ente les professeurs et les élèves et des interactions entre les élèves eux-mêmes. La digitalisation de l’éducation a aussi à voir avec la fragmentation des savoirs et la question de l’actualisation continue des compétences accélérée par la nouvelle économie. Enfin la digitalisation a un impact sur la notion de diplôme qui doit être repensée et découpée en quelque sorte en « compétences clés ». Cette transition digitale de l’éducation correspond en effet à une nécessité économique : 36% des employeurs ne trouvent pas les compétences dont ils ont besoin et 36% des actifs s’estiment sous-employés. Aujourd’hui 4,3 trillions de dollars sont dépenses pour l’éducation au niveau mondial, mais pour un tiers des destinataires, cet argent n’a aucun impact. Un dernier élément à mettre en regard de ces chiffres: 90% des moins de 30 ans vit dans les pays émergents. Ce déficit d’éducation pour une large partie de la population, cette inadaptation croissante entre les compétences utiles demain et les formations proposées aujourd’hui, sont en passe de devenir un problème pour l’économie mondiale, aussi graves qu’une crise financière ou qu’un krach boursier.

Quelles organisations ou gouvernements sont susceptibles d’impulser et d’accompagner cette révolution digitale?

Je pense que ce changement sera systémique : il y aura une crise des talents et des compétences qui vont obliger les entreprises a s’impliquer fortement. Je suis convaincu que l’impulsion viendra des grandes entreprises qui commencent à se rendre compte que recruter des « middle managers » bien formes, disposant de compétences clés, dans les pays émergents est très compliqué. En France par exemple, on voit le secteur de l’enseignement supérieur prive se développer très fortement : les entreprises et les grands groupes d’education privee sont parties prenantes de ce développement.

L’impulsion viendra aussi des pays émergents (Chine, Inde, États africains ) : ils ont l’avantage d’avoir des structures de gouvernance moins lourdes.

Benjamin Vedrenne-Cloquet

Benjamin Vedrenne-Cloquet, fondateur de Edtech Europe

D’une certaine manière, ces pays fonctionnent comme des startups de l’education, à côté de grands pays industrialises plus lents à s’adapter. Ils auront vraiment une carte à jouer et seront mieux placés pour accélérer la transition digitale de l’éducation. Enfin je crois que le prestige des modèles éducatifs français, anglais et américains qui s’exportaient bien jusqu’ici va s’estomper. Est-ce que finalement nous n’aurions pas intérêt à nous inspirer d’autres modèles d’enseignement portés par les pays émergents?

Quels sont les leviers que doit actionner un gouvernement pour encourager la transition digitale ?

C’est une question de moyens et de courage politique, pour arriver à faire évoluer les structures, le management, les modes de gouvernance et remettre en cause les curriculum. Aujourd’hui le coût de l’erreur – erreur de cursus, d’orientation, décrochage scolaire- est encore contenu, mais ce coût risque bien d’exploser à l’avenir.

 

Comment une prof est devenue entrepreneure du web

Il y a quelques mois j’ai croisé le chemin de Julie Kuhn. Lectrice du blog, elle m’adresse un message bourré d’enthousiasme, d’idées et de points d’exclamation. Une de ces filles qui arrive à se rendre sympathique par SMS…suffisamment, en tous cas, pour me donner très envie de la rencontrer. Son parcours donnera à méditer aux enseignants que la pause estivale pousse à s’interroger sur leur métier ou sont régulièrement démangés par l’idée de faire autre chose. Oui mais quoi?

Professeure des écoles, Julie a commencé à enseigner il y a une dizaine d’années, en Allemagne. Elle s’investit beaucoup dans la « pédagogie de projet« , à l’instar de ses collègues. « Les enfants étaient très autonomes, habitués à collaborer, en utilisant l’espace comme bon leur semble ». Enthousiasmée par son expérience à l’étranger, elle revient en France, et retrouve un poste à Paris. « J’y ai trouvé un enseignement très vertical et très traditionnel. Bien sûr la pédagogie de projet existe, mais pas suffisamment à mon sens. La parole du prof reste au centre de l’action pédagogique, et moins celle de l »élève ». Elle a l’idée d’utiliser sa tablette en classe: « c’est un aimant à enfants », constate-t-elle. Via les tablettes, Julie Kuhn développe une pédagogie ludique, ce qu’on appelle la « gamification » (sur ce vaste chapitre, je vous recommande l’excellent blog de Jordan Shapiro sur Forbes). « C’est un outil de stimulation hors pair: on avance dans le jeu en atteignant des niveaux de plus en plus difficiles et on accumule les récompenses. Cela marche très bien pour les tables de multiplication par exemple ». La pédagogie développée via certaines applications pédagogiques adopte de fait les codes du jeu video: l’apprentissage emprunte ainsi le chemin qui va de l’obstacle à la gratification pour l’effort fourni. Depuis,  les applis disponibles sur tablettes ou smartphones se sont largement développées mais restent mal connues des parents (nous parlons bien sûr ici de parents de milieux plutôt favorisés et ultra connectés).

C’est le déclic. Se sentant de moins en moins en phase avec son environnement professionnel, Julie Kuhn décide de quitter l’Education nationale et de lancer son site. « Super Julie » -puisque c’est son nom-  voit le jour à la rentrée 2013. Le principe est tout simple: proposer une sélection éclairée des meilleures applis pédagogiques pour enfants, selon les classes et les disciplines. L’enseignante apporte ainsi son expérience et son savoir-faire aux parents intéressés par ce type d’adjuvant. Le site reste gratuit pour les utilisateurs. Sa conceptrice se rémunère via le système des affiliations (7% du montant d’un téléchargement). « Mon objectif est de devenir la référente des applis pour les parents et pour les profs. J’aimerais à terme identifier un label pour identifier les bonnes applis », ambitionne la jeune femme. Elle vise aussi un développement à l’international, aux Etats-Unis et au Canada, où dit-elle, les taux de téléchargement des applis pour enfants explosent.

Une belle rencontre donc qui m’inspire deux réflexions:

– Bien que liée à une trajectoire et une histoire très personnelle, l’initiative de cette enseignante montre que les compétences enseignantes sont aujourd’hui précieuses. Les éditeurs d’applis ou de logiciels n’ont pas cette capacité et cette crédibilité dans la recommandation. Ce qui est monétisable ici c’est l’expertise pédagogique.

– Le bouillonnement autour des « edtech » (les technologies appliquées à l’éducation) produisent les mêmes besoins et les mêmes effets que dans les médias: l’expertise, l’influence et la recommandation sont aujourd’hui des valeurs en soi pour aider l’internaute à hiérarchiser et à s’orienter dans l’offre d’information….ou de formation.

J’en ajoute une autre : la pédagogie de projet ne se résume pas, évidemment, aux tablettes. L’intérêt de cette histoire n’est pas tant la technologie ou la pédagogie utilisées, mais la capacité pour un enseignant à valoriser son expertise grâce aux opportunités du web.