Comment le ministère compte revoir l’évaluation en maternelle

Qui se souvient de la polémique sur le « fichage » des enfants de maternelle? En 2011, un document de travail estampillé « direction générale de l’enseignement scolaire » est communiqué à la presse. Il prévoit un protocole d’évaluation des enfants en fin d’école maternelle, notamment pour repérer les élèves en difficulté dans l’acquisition des bases de la lecture. Devant le tollé provoqué par l’information, le directeur général de l’enseignement scolaire, Jean-Michel Blanquer est fermement pris à partie, et sommé d’expliquer qu’il ne s’agissait que d’un « outil à disposition des maîtres, destiné à les aider dans un travail que, par ailleurs, ils font déjà : repérer des difficultés pour y répondre au plus tôt ». Le projet, dans sa forme initiale, est alors abandonné.

Une évaluation obligatoire mais un format libre

Quatre ans plus tard, la question de l’évaluation des enfants de maternelle est de nouveau posée. Selon un document interne de la direction générale de l’enseignement scolaire auquel nous avons eu accès, le ministère entend revoir ses modalités. « Il est nécessaire que les enseignants du cycle des apprentissages premiers puissent transmettre aux enseignants du cycle suivant un état des acquis de leurs élèves à l’issue de la scolarité obligatoire« , justifie-t-on.  Ce suivi des acquis, obligatoire, « doit permettre d’identifier des points d’alerte et de repérer des difficultés spécifiques, sans bien sûr établir de diagnostic« , est-il précisé. Pour cela, l’enseignant devra remplir un « carnet de suivi des apprentissages« , qui remplace le livret d’évaluation en vigueur aujourd’hui.

La direction de l’enseignement scolaire laisse ouverte la forme que peut prendre ce carnet de suivi tout en signalant bien son caractère obligatoire: « La tenue du carnet de suivi est obligatoire mais le format du document est laissé à l’appréciation des enseignants », insiste-t-on. Le ministère avance tout de même quelques suggestions: « pour garder trace du parcours d’apprentissage de chaque élève et le valoriser aux yeux de l’enfant et de ses parents, les enseignants collectent des productions, des témoignages de réussite sous forme de photographies prises au cours d’activités, de dessins, d’écrits, d’enregistrements, etc. »

Une évaluation mal assumée?

Une synthèse des acquis scolaires de chaque enfant de maternelle est également prévue, à la fin de l’année de grande section. Cette synthèse s’appuie sur un document national, réalisé pour faciliter la communication des ces éléments pédagogiques « quels que soient la commune, le département ou l’académie dans lesquels se situent l’école« . Cette synthèse, qui ne « donne pas lieu à la passation préalable d’épreuves spécifiques » relève de la « responsabilité de l’équipe pédagogique« . Le ministère insiste enfin sur la communication du carnet aux parents -au moins deux fois par an-, précisant : « On sera particulièrement attentif aux modalités de transmission de ce carnet aux familles peu familières de l’écrit« .

Dans une formule étrange, la Dgesco souligne toutefois que le « temps de l’évaluation en maternelle ne saurait se substituer à celui de l’enseignement« . Un peu comme si l’évaluation des enfants dès la maternelle et le repérage des difficultés n’étaient pas pleinement assumés à ce stade de la scolarité. La maternelle ne fait d’ailleurs pas partie de la réforme de l’évaluation, la semaine dernière par Najat Vallaud Belkacem.

Edit 1: Vous pouvez réécouter la chronique d’actualité de Rue des écoles, sur France Culture, qui revient sur cette information.

Edit 2: Sur Twitter, Jean-Michel Blanquer a sobrement commenté:  « C’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt »

 

 

 

Rythmes scolaires: la culture de l’évaluation fait son chemin à l’Education nationale (ou presque)

Il s’est passé quelque chose hier. Quelque chose d’inhabituel. Le ministère de l’Education nationale, premier budget de la Nation, s’est plié à l’exercice d’évaluation de ses politiques publiques. Le ministère a en effet présenté un point d’étape sur la réforme des rythmes scolaires, principale mesure éducative du quinquennat, et une des réformes les plus contestées de ces dernières années -avec, peut-être, la réforme du collège-.

Est-ce du au fait que la ministre actuelle n’est pas à l’origine de cette réforme, et qu’elle n’a pas à en assumer pleinement le poids politique?  Pour une fois, l’évaluation n’est pas entièrement détournée à des fins de propagande gouvernementale. Mieux: la recherche est désormais mobilisée pour évaluer l’impact de cette mesure, sous tous ses aspects: économiques, sociétaux, éducatifs.

La recherche enfin associée à la décision publique!

– La DEPP, la direction de l’évaluation et de la prospective, va ainsi engager deux « protocoles d’évaluation » 2015-2017 pour mesurer l’impact de cette nouvelle organisation du temps scolaire sur les apprentissages.

– Une recherche sera engagée à partir de l’année 2015-2016 dans un échantillon d’écoles d’une académie afin de faire l’analyse comparative des rythmes de vie des enfants fréquentant les écoles élémentaires dont les emplois du temps diffèrent, et mesurer la fatigue des élèves.

– Un travail de recherche mené par l’observatoire des politiques locales d’éducation et de la réussite éducative et l’Institut français de l’éducation pour évaluer les projets éducatifs territoriaux (PEDT) et élaborer des outils de formation et des référentiels utilisables par les communes.

– une étude d’impact de la réforme des rythmes scolaires sur l’offre de travail des femmes, ménée par une équipe de chercheuse de l’Ecole d’Economie de Paris, affiliées à l’Institut des Politiques Publiques : « cette étude s’intéresse aux arbitrages des femmes en termes de temps travaillé et de jours travaillés avant et après réforme, en utilisant les différentes organisations des temps scolaires par communes et l’Enquête Emploi de l’INSEE », nous indique le ministère.

Saluons l’intention. On pourra vraiment se réjouir quand toutes ces études d’impact et protocoles d’évaluation seront publiés et accessibles. Ce ministère avait en effet, jusqu’à une époque récente, l’habitude de laisser dans les tiroirs les rapports internes (rapports d’inspection générale, notes de la Depp) dévaluant ou fragilisant la politique engagée. Une pratique qui entérine l’idée que l’évaluation des politiques publiques doit être suffisamment positive pour être rendue publique. Or c’est une erreur politique : cette posture commode a surtout laissé le champ libre depuis une dizaine d’années à d’autres instances d’évaluation, comptables celles-ci : la Cour des comptes et l’Inspection des finances. L’évaluation pédagogique elle est morte, ou quasi. …

On pourra, en outre, vraiment se réjouir quand ce type  d’évaluation sera le préalable systématique de la décision politique. Pourquoi en effet ne pas tester, évaluer les effets d’une politique publique de cette ampleur avant de la généraliser? Il est dommage que cette démarche d’évaluation de la réforme des rythmes intervienne près de deux ans après sa mise en oeuvre…

Des chiffres gonflés ?

Mais il reste encore un travers à l’Education nationale: la culture du chiffre légèrement gonflé.

Le ministère communique en effet sur 80% de projets éducatifs territoriaux ou PEDT (cette démarche concertée des collectivités pour proposer un parcours éducatif de qualité à l’enfant pendant les temps libérés par la réforme) conclus à la rentrée 2015. « Au 17 juin 2015, près de 14 000 communes sont déjà couvertes par un PEDT », assure le ministère.

Les chiffres affichés ici ne correspondent pas vraiment à ceux mentionnés dans le document de la Direction générale de l’Enseignement scolaire communiqué aux recteurs le 12 mai dernier. Selon ce document, auquel nous avons eu accès, seules 43,2% des communes sont concernées à cette date par un PEDT, soit 10165 communes; 6 471 communes ont signé une convention de PEDT avec le Préfet ; 3 694 ont un projet de PEDT n’ayant pas encore donné lieu à la signature d’une convention avec le Préfet.

Ce document rappelle en outre aux recteurs l’objectif de 100% de PEDT signés à la fin de l’année 2015, en se réjouissant d’une « tendance haussière ». En vue du point d’étape présenté hier, les recteurs étaient ainsi incités à transmettre pour la fin mai leurs prévisions de rentrée. Une forme de pression aux résultats qui pourrait expliquer cet écart entre les chiffres affichés début mai et ceux rendus publics un mois et demi plus tard…

 

 

 

La fin des notes à l’école, ce running gag

Tous les ans le sujet nourrit un débat passionné. Débat que tout le monde a oublié trois jours plus tard, précisément au moment où j’écris. Le sujet sur la suppression des notes a toutes les qualités pour prendre la lumière : « concernant », il renvoie à une culture scolaire commune et largement partagée, binaire, il oppose des pros et des antis, anxiogène, il ravira les déclinistes de l’école, qui voient dans la fin de la note la fin de l’école.

Que savent vraiment les élèves?

Mais que le débat public se focalise à ce point sur les notes est assez symptomatique de la place que celles-ci occupent dans nos représentations sur l’école. Car les notes ne sont que la traduction simpliste d’une réflexion plus ambitieuse sur l’évaluation des élèves : que savent vraiment les élèves ? qu’ont-ils acquis ? comment ces acquis sont-ils mesurés ? Ces questions, chaque parent se les pose à l’aune des souvenirs de son propre bagage scolaire, à l’âge de ses enfants. Ce réflexe correspond à la croyance selon lequel le savoir, enfermé dans une boîte, serait gardé bien au chaud par un corps professoral portant la barbe et délivré intact à des générations d’enfants. Comme toutes les croyances, elle se trouve bousculée par la réalité.

En 2005, l’inspecteur général Roger-François Gauthier publiait un rapport au titre un peu obscur « Les acquis des élèves, pierre de touche de la valeur de l’école ? ». L’inspecteur lâchait tranquillement cette petite bombe : le système ignore ce que savent vraiment ses 12 millions d’élèves ! « La plupart des acteurs privilégient souvent d’autres centres d’intérêt, comme l’atteinte d’indicateurs quantitatifs globalisés, de moyennes individuelles et de succès aux examens dont on ne connaît pas toujours le sens véritable en termes des acquis qu’ils seraient censés prouver ou certifier ». Le rapport vilipendait la « religion obscurantiste et tyrannique de la « moyenne »» et proposait que «  les acquis des élèves deviennent le référentiel central autour duquel l’ensemble de l’école se définisse et s’évalue ».

Des oraux « bienveillants » pour entrer dans les grandes écoles?

Voilà donc le vrai sujet. Et en ce sens, le rapport du Conseil supérieur des programmes -instance consultative dont fait partie Monsieur Gauthier-  a loupé sa sortie, en proposant une « évaluation bienveillante » et un barème de 4 à 6 niveaux. Très bien mais ne fallait-il pas aller un peu plus loin ? Et qu’est-ce que cela change ? La réponse de Carole Diamant, prof de philo et déléguée générale de la Fondation Egalité des Chances à cette question est la plus convaincante. Interrogée sur ce sujet par Louise Tourret dans l’émission Rue des Ecoles sur France Culture,  l’enseignante a ouvert de grands yeux. Puis raconté qu’elle avait ENCORE passé une matinée à consoler une lycéenne victime d’une mauvaise note. Elle avait beau lui expliquer que sa note ne voulait rien dire, que cela ne « comptait pas », elle n’avait pu l’empêcher de sécher ses larmes. Un E ou un « 6 » plutôt qu’un 8/20 aurait-il changé la donne?

De fait, il est peut-être trop tard pour changer le réacteur. La culture de la note irrigue l’ensemble de notre système de l’école élémentaire à l’entrée dans le monde du travail. Si l’on veut vraiment prendre cette proposition au sérieux, voyons les choses en grand: plus de notes au bac, plus de dossier scolaire à l’entrée en seconde, plus de notes dans l’Enseignement supérieur, plus de classement de sortie à l’ENA, et des concours d’entrée aux grandes écoles remplacés par des oraux « bienveillants ». Sinon rendez-vous dans six mois pour le prochain débat sur la note.