Jean-Michel Blanquer au défi d’une troisième voie

Les premières semaines de Jean-Michel Blanquer au ministère de l’Education nationale, les réactions à ses premières décisions et la façon dont celles-ci sont mises en oeuvre, illustrent l’une des caractéristiques de ce portefeuille, réputé difficile : le principal levier de la réussite d’un ministre de l’Education reste la communication, interne et externe.

Peu connu du grand public à sa prise de fonction, le nouveau ministre n’a pas lésiné sur l’exposition médiatique, en explicitant sa méthode : redonner confiance et liberté aux acteurs du système, profs, parents et cadres, s’appuyer pour décider sur les comparaisons internationales et sur les évaluations scientifiques.

Cette ligne d’action, longuement mûrie et développée dans son ouvrage, L’Ecole de demain, se heurte à deux écueils, pour partie responsables de ce qu’on désigne avec facilité comme la « résistance au changement de l’Education nationale » : la mécanique médiatique et un mode de gouvernance centralisé.

Une grille d’analyse binaire

Depuis des décennies, et au gré des alternances, le logiciel d’analyse des politiques éducatives dans l’opinion repose sur un code binaire : droite versus gauche, pédagogues versus conservateurs, pilotage par la performance ou par les moyens, lutte contre les inégalités versus égalité des chances, privatisation versus démocratisation, progressisme contre restauration. Ces catégories de pensées fonctionnent comme autant de réceptacles dans lesquels viennent se couler les paroles des ministres. Le meilleur exemple est celui du mot autonomie : à quel camp ce mot appartient-il ? Neuf fois sur dix, la notion est assimilée à une vision libérale d’une école menacée de dérégulation, sans que l’on sache exactement quels sont ses effets et qui est concerné par cette autonomie : les moyens utilisés, les pédagogies choisies, les statuts des chefs d’établissements ?

Cette grille d’analyse quasi institutionnalisée et très politisée rend difficile l’idée d’une troisième voie –si tel est l’objectif du ministre. Tout se passe comme si une annonce relevait d’une intention parfois cachée et qui permettrait de se raccrocher à telle ou telle des catégories de pensées précédemment citées. Redonner de l’autonomie aux collèges en leur permettant de rétablir les classes bilangues, reviendrait par exemple à « détricoter » la politique précédemment mise en œuvre et à appliquer une idéologie conservatrice en matière pédagogique. Dédoubler les classes de CP et CE1 en éducation prioritaire, reviendrait à menacer la pérennité du dispositif « plus de maîtres que de classes », donc à remplacer une politique d’augmentation des moyens pour tous, par une politique de moyens ciblés sur les élèves les plus fragiles. Ajoutons à cela la caisse de résonnance de certains syndicats, sites militants ou « twittos » influents, reprise par les média, et l’on comprend aisément que la machine puisse s’emballer en un instant.

Déconcentration et changement de la culture administrative

Second écueil : le mode de gouvernance centralisé de l’Education nationale. La verticalité des décisions dans l’Education nationale, des bureaux de la « centrale » à Paris, jusqu’aux quatre murs de la salle de classe, dévoie l’objectif de liberté et d’autonomie des acteurs. Ce qui est pensé par la nouvelle équipe comme une incitation à la liberté est paradoxalement traduit en injonctions, en notes et en circulaires…faute de mieux ! Les recteurs, forcément zélés en début de mandature, s’en saisissent, pour à leur tour le traduire en instructions aux établissements dont ils ont la charge. Au final, la philosophie du projet initial se trouve dénaturée, une fois poussée sur la chaine de production des politiques éducatives. S’en dégage sur le terrain le sentiment d’une contradiction, d’un hiatus entre l’intention et sa traduction concrète. Mais sans réforme de ces modes de pilotage verticaux, sans changement de la culture administrative, et sans une forte déconcentration à tous les étages de l’Education nationale ce malentendu originel ne peut que subsister, ferment d’incompréhension et, souvent, de résistance.

Illustration avec l’idée de la rentrée en musique qui prévoit l’accueil des élèves par une chorale ou un orchestre scolaires, associant parents, élèves musiciens, et toute la communauté éducative. Relayée sur les réseaux sociaux, cette lettre du ministre a suscité la stupeur au point que certains observateurs ont cru à un canular, choqués que le ministre puisse ainsi enjoindre les établissements à ce rituel d’accueil. Comment, soulignent-ils, comprendre cette injonction alors que le ministre rejette l’idée d’une école de la verticalité, empilant les circulaires et les réformes ? Les réactions à cette initiative soulignent les blocages et les contradictions de ce ministère. Cette « école de la joie et de la confiance » que le ministre appelle de ses vœux se trouve ici en décalage avec l’état d’esprit du corps enseignant, à tel point qu’une rentrée en musique en vient à choquer ! Ce qui est assez triste au fond, et dénote d’une dissonance entre les profs et leur administration.

Equation budgétaire

Même principe avec la préparation du budget 2018 et la délicate question du financement des classes de CP et CE1 à 12 élèves en éducation prioritaire. Même la mesure la plus sociale, longtemps revendiquée par certains syndicats -réduire les effectifs en éducation prioritaire – provoque, aussitôt annoncée, des résistances. Là encore le problème tient à l’écart entre l’intention et sa réalisation à grande échelle, dans un contexte budgétaire contraint. Le financement des CP à 12, au regard des situations locales, notamment dans les académies qui souffrent de problèmes de remplacement, pose la question de sa faisabilité et risquent d’annuler les bénéfices d’une mesure pourtant réputée positive pour les enfants et les enseignants.

Le défi est donc de taille pour Jean-Michel Blanquer : communiquer en étant compris, ne pas se trouver paralysé par les contraintes budgétaires, et convaincre de la possibilité même d’un nouveau mode de conduite des politiques éducatives, moins vertical et plus agile.