A Dubaï, au forum de l’école « WAOUH! »

Tony Blair, Bill Clinton, Bill Gates et Hillary Clinton en duplex video, des délégations venues de tous les coins de la planète, deux jours de conférences de haut vol dans des conditions matérielles et logistiques que l’on a peine a imaginer: non je n’ai pas couvert le G20, mais bien un sommet mondial sur…l’éducation: le Global Education and Skills Forum, à Dubaï. Cette conférence internationale est organisée par la Varkey Foundation, la fondation philanthropique du groupe GEMS, premier groupe prive d’éducation au monde. Ne me demandez pas comment ma comparse Louise Tourret et moi-même nous sommes retrouvées là, seules Françaises parmi les participants:  cela reste assez mystérieux pour nous. Mais au terme de ces deux jours de rencontres et de débats, force est de reconnaitre que nous avons pris un coup.

Distinguer le meilleur prof au monde (et accessoirement le doter d’un million de dollars), tel est le prétexte de ce sommet(1). Le « meilleur prof du monde »: voilà un concept qui peut faire sourire tant il est étranger à notre culture. Les dix finalistes retenus portaient tous un projet éducatif fort pour leur communauté, en Inde, en Afghanistan, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Afrique, au Cambodge et en Haïti. Dans la plupart des cas, il s’agit d’écoles privées destinées à scolariser des enfants pauvres dans des pays émergents ou à promouvoir de nouvelles pédagogies dans des pays développés. Voilà pour l’intention. Mais ce qui m’a frappée c’est l’extraordinaire positivité et la gravité des enjeux attachés à l’éducation. Rendez-vous compte: des personnalités internationales de premier rang et un niveau d’investissement de plusieurs millions de dollars pour remettre un prix à un enseignant! On est loin, très loin de nos débats français où l’éducation est systématiquement ramenée a son coût, sinon a son irrémédiable déclin.

L’école est un investissement vital

Dans cette ambiance un peu étrange d’Awards de l’école, il n’est pas surprenant de visionner un film a la gloire du « teacher », d’entendre la voix de Bill Clinton s’étrangler au souvenir de ses enseignants, ou de reprendre une ode aux profs chantée par un choeur d’enfants. Tout cela est éminemment déstabilisant pour des journalistes françaises, plus habituées à couvrir les congrès syndicaux. Peut-on imaginer un seul instant Nicolas Sarkozy, main dans la main avec un investisseur prive (Liliane Bettencourt et sa fondation par exemple) célébrer l’école et ses enseignants devant un parterre de chefs d’Etats internationaux?

Il faut le rappeler avec force: l’éducation est une valeur et, dans ce domaine,  l’on ne peut raisonner qu’en terme d’investissement dans un capital immatériel indispensable a la croissance économique et au rayonnement d’une nation. Ce forum m’a donc rappelé à quel point les enseignants méritent l’enthousiasme et les superlatifs américains. Pendant ces deux jours, le prof capable de faire réussir ses élèves, convaincu du potentiel de chaque enfant, partageant ses innovations pédagogiques, devenait tout à coup la personne la plus importante au monde. Les enseignants français devraient participer en masse a des congrès comme celui-ci, pour reprendre du souffle, rompre avec la grisaille de nos débats éducatifs, et surtout s’affranchir de cette réserve commune à bien des enseignants: bien faire son métier, sans tambours ni trompettes, avec l’humilité de l’artisan.

mais l’éducation n’est pas un marché

Ne soyons pas naïfs pour autant: il s’agit aussi de promouvoir la libéralisation de l’éducation, au niveau mondial. Les termes de marché et de profit appliqués à l’école reviennent à longueur de conférences, et lorsqu’un intervenant (Michael Block économiste américain et fondateur d’un groupe d’éducation privé) affirme que « l’éducation est trop importante pour être laissée à la régulation de l’Etat », personne n’élève la voix, ou ne cherche à porter la contradiction. L’avenir de l’éducation s’écrit ici en lettre « Capital »: c’est une évidence pour tous les intervenants, puisque « l’école publique ne fonctionne pas et que l’Etat ne peut pas tout », assure Dino Varkey, directeur de GEMS. Dans une sorte de confiance parfois béate dans la vertu du  marché, l’on nous explique ici que puisqu’une entreprise cherche la performance, elle seule peut créer les conditions de l’excellence dans le secteur éducatif…

Il a manqué quelques experts français pour défendre notre modèle éducatif, laïc et gratuit, qui, il y a un siècle encore faisait figure de standard mondial. Ce temps-là est manifestement derrière nous.

(1) C’est Nancie Atwell, une enseignante américaine qui a remporté cette année le prix. Elle a fondé en 1990 le «Center of Teaching and Learning» (CTL), une école expérimentale  qui pratique des formes d’apprentissages ludiques et développe le goût de la lecture chez les enfants.

 

 

 

Meirieu: Attila des savoirs ou Dalaï Lama?

10 ans de journalisme sur l’école sans jamais rencontrer Philippe Meirieu. J’ai honte de l’avouer. Adulé comme le Dalaï Lama pour les uns, Attila des savoirs pour les autres, Meirieu est pourtant le seul pédagogue à avoir mis les mains dans le cambouis médiatique. J’ai réparé mon ignorance et fini par partager un déjeuner avec Philippe Meirieu, à la veille de son départ en retraite.

Philippe Meirieu

Meirieu, coupable idéal

Je voulais en dire un mot ici parce qu’il me semble que Meirieu résume à lui seul les impasses du débat éducatif en France. J’ai été frappée, en le rencontrant, par la totale incompréhension de sa pensée que révèle la caricature qui en est faite, et la manière dont ses détracteurs, les Brighelli, Finkielkraut et consorts, se trompent d’homme. Voire de combat. Meirieu pour ses détracteurs, c’est le grand coupable: celui qui veut apprendre a lire aux enfants sur les notices de machine à laver, celui dont les théories pédagogiques ont ruiné l’école et conduit au « désastre » éducatif dans lequel se trouve notre pays. Bref, Meirieu pour une partie de la pensée dite « républicaine » sur l’école, c’est le mal.

Or ce discours et cette forme de défaitisme sur l’état de l’école dont Meirieu serait le symptôme sinon la cause, sont d’excellentes raisons pour biaiser le débat et ne pas regarder la seule chose dont parle celui qui a inventé les IUFM : les pratiques pédagogiques, la manière dont un enseignant fait classe, l’épaisseur de la relation entre l’enseignant et son élève.

Un débat éducatif en noir et blanc

Que dit Meireu? L’institution a délaissé depuis les années 80 ses ressources humaines, à savoir la formation durant leur vie professionnelle de ceux dont le métier est précisément de former! Que dit Meirieu? Que le génie d’Alain Savary, ministre de l’Education de 1981 à 1984, est d’avoir créé dans chaque académie, aux côtés du recteur, un poste dédié à la formation continue des maîtres.  Que dit Meirieu? Qu’à cette époque les enseignants sacrifiaient une partie de leurs vacances d’été dans des séminaires de formation, qui voyaient affluer des milliers d’enseignants.

Donner la priorité à la formation continue des enseignants, à la gestion de cette ressource humaine indispensable à notre pays que sont les enseignants, n’a plus été affiché dans les priorités gouvernementales depuis le début des années 80. A l’ère de la com à outrance, ce discours n’a aucune chance de passer le mur d’un bureau de la Rue de grenelle. Pas vendeur. Et pourtant terriblement vital.

Ne pas entendre cette urgence, restreindre le débat éducatif à un tableau en noir et blanc: pédagogues contre républicains, droite contre gauche, progressistes contre réacs, privé contre public, c’est pratique et ça empêche de penser .