2012- 2017 : pourquoi l’école a changé (et pour longtemps)

15 mai 2012. François Hollande inaugure sa présidence par un discours sur l’école, devant la Statue de Jules Ferry. Dans le jardin des Tuileries, flotte encore un parfum de victoire. Ce jour-là, autour du président tout neuf, le petit monde de l’éducation semble comme en apesanteur. Au premier rang, Vincent Peillon est encadré de deux anciens ministres, Jack Lang et Jean-Pierre Chevénement. Les barrières idéologiques ont sauté : tous, syndicalistes, haut fonctionnaires, inspecteurs généraux se congratulent, s’embrassent, sourire aux lèvres. Confiants.

Comme elle semble irréelle cette parenthèse des Tuileries. Comment expliquer, 5 ans plus tard, ce sentiment de gâchis malgré la création de 60 000 postes, trois ministres, et une grande loi de « refondation » ? Il n’a pas fallu deux jours pour qu’éclate la belle concorde affichée ce jour-là et que la réalité de ce ministère ne reprenne le dessus. En s’empressant d’annoncer la suppression de la semaine de 4 jours dès le lendemain de sa nomination, sans nouvelle concertation ni avec les collectivités, ni avec les syndicats, Vincent Peillon prend son ticket pour l’enfer de la Rue de Grenelle.

C’est à la lumière de ces premiers jours, qu’il faut lire ce quinquennat en matière d’éducation : un effet pshitt, une occasion manquée d’améliorer la qualité du système éducatif pour tous les élèves.

Tout s’est passé comme si cette manne financière tombée sur l’Education nationale avait aspiré le potentiel de réforme profonde de l’école, en privant le ministère de carburant pour d’autres mesures plus structurelles. Avec cette politique budgétaire, la gauche a fait le gros œuvre de la Maison Education nationale, laissant à l’arrêt les travaux d’aménagement….De la même façon que tout le quinquennat Sarkozy avait été parasité par la suppression de 80 000 postes et la réforme de la formation des maîtres, celui de Hollande l’a été par deux mesures inverses de réparation : postes et formation. Quant à la loi de refondation… quel enseignant s’en souvient aujourd’hui ? En quoi a-t-elle marqué le quotidien des profs, des parents, des élèves ? Plus qu’une loi de refondation, c’est une loi de restauration fondée sur un diagnostic sur l’école et un logiciel datés des années 80 : peu de confiance aux territoires et aux expérimentations, une conception du dialogue sociale qui ne prend pas en compte la perte de représentativité des syndicats. Un peu comme si Vincent Peillon avait été nommé par Lionel Jospin.

Pour comprendre de l’intérieur cet échec, il faut lire les textes que vient de mettre en ligne celui qui fut le directeur de cabinet de Vincent Peillon avant d’être nommé recteur : Pierre-Yves Duwoye. Après 40 ans de maison, cette figure incontournable du microcosme éducatif fait son « coming out » et raconte sur son blog les coulisses de la « refondation ». Une démarche totalement inédite dans le monde feutré des hauts fonctionnaires, où l’on pratique plus la confidence que la tribune, et qui en dit long sur le délitement des appareils traditionnels de pouvoir. Un scène jette une lumière crue sur la façon dont les politiques publiques viennent se fracasser sur les ambitions politiques : elle se passe au début du quinquennat. Cette nuit-là, une négociation importante se joue au ministère. Il s’agit d’entériner le droit à l’expérimentation, prévu dans la loi.

Vincent Peillon nous donna un aperçu de ce qu’il appelait « négocier » en novembre 2012 lors d’une rencontre organisée avec les organisations syndicales pour discuter du projet de loi de refondation : véritable happening, permettant au ministre de multiplier bons mots et contrepied, dans un contexte de dramaturgie… spectacle garanti. Tout y était : début tardif des discussions vers 19h, pause sandwichs soit disant improvisée, interruptions de séance artificielles, ministre alternant complicité politique et grandes envolées lyriques…. Et des syndicats comprenant trop bien qu’ils n’étaient là que pour offrir une scène au ministre, sachant que l’on ne peut négocier dans ce type de configuration. Sans en avoir averti personne, il crût bon de déclarer tout de go qu’il souhaitait retirer l’article sur l’expérimentation du projet de loi. Les protestations de l’UNSA et du SGEN furent vives, le SNUI-PP dit qu’il n’y était pas opposé et le SNES marqua sa surprise sans protester de cet abandon. Une interruption de séance eut lieu. Lors de la reprise des débats, l’UNSA et le SGEN crurent avoir trouvé un argument de poids en rappelant au ministre que cette expérimentation n’avait rien de sauvage et serait encadrée notamment par des décrets pris par son administration sous le contrôle du Conseil d’Etat. Sans vergogne, Vincent Peillon eut alors cette phrase qui en dit long : « Mais je n’ai aucune confiance dans mon administration et pas davantage dans le Conseil d’Etat ».

Loin des couloirs de la Rue de Grenelle et des aléas des politiques éducatives, l’école a pourtant changé en cinq ans. Sur le terrain, cinq tendances de fond sont à l’œuvre. Leur prise en compte par les prochaine équipes en place sera décisive pour ne pas se tromper ni de diagnostic, ni d’époque.

La défiance

A coup de mauvaises évaluations internationales, de notes statistiques pointant les baisses de niveau des classes, de débats sur les dégâts supposés de la réforme des rythmes ou sur celle du collège, l’idée que l’école « next door » n’est peut-être pas en mesure de faire réussir son enfant s’est installée dans la tête d’une partie des parents. Ce doute, cette rupture du contrat de confiance entre l’école et les parents, sont un terreau fertile pour une offre éducative alternative : qu’il s’agisse des écoles Montessori, bilingues, des écoles démocratiques ou des écoles espérance Banlieues, financées par des particuliers, des entreprises, ou des fonds d’investissement désormais… Le hors contrat, qui scolarise aujourd’hui 50 à 60 000 élèves, prospère. Certains parents sont prêts à payer plusieurs milliers d’euros par an pour apaiser leurs angoisses, et s’offrir une « garantie » de réussite scolaire. Et ce n’est pas un bon signal, ni pour l’école publique, ni pour le privé sous contrat.

La territorialisation de l’éducation

 C’est justement par là où elle a pêché – l’insuffisante prise en compte des collectivités- que la réforme des rythmes marque le changement majeur du quinquennat. Contraintes d’organiser les activités périscolaires, d’investir les cours d’école, les gymnases et les salles de classe, les collectivités sont désormais des partenaires éducatifs du quotidien. Et cette implication locale, visible de tous, a des conséquences très concrètes sur l’offre éducative, différente d’un territoire et d’une ville à l’autre. Sans être tout à fait une nouveauté, ces dernières années ont rendu visible par le plus grand nombre cette forme de territorialisation de l’éducation. Et cela ne s’arrête pas aux écoles : la réforme territoriale, la création de grandes régions aux compétences élargies, la nomination de « supers recteurs » aux pouvoirs comparables à ceux des préfets sont autant de signes du poids des territoires dans une Education nationale de plus en plus éclatée. Sur le terrain, les acteurs en ont pris conscience : la décision politique éducative centralisée et descendante n’imprime plus. De la même façon, la réforme du collège, qui acte une plus grande autonomie des établissements officialise aussi l’idée d’une offre éducative variable selon les territoires, les villes et les établissements. En témoigne le maintien de classes bilangues dans certaines académies et pas dans d’autres…

L’accélération de la transition numérique de l’école

C’est à mettre au crédit de Najat Vallaud Belkacem. La ministre a très vite compris les enjeux du numérique à l’école : le lancement d’un nouveau plan, l’ouverture de collèges numériques à la rentrée, la multiplication des appels à projets, la création d’une banque de ressources numériques ont permis de sortir d’une logique jusqu’ici tournée vers l’outil pour faire du numérique un moteur d’innovation pédagogique. Certes, ce serait une erreur que de croire que dans le domaine numérique, éminemment horizontal et transversal, tout se décide au ministère. En réalité, c’est surtout, sur le terrain, les initiatives des d’enseignants et le soutien des recteurs et des DAN, qui ont permis l’accélération de cette transition numérique. En témoigne l’extraordinaire vitalité de la filière Edtech française : on recense 242 start up tournées vers l’éducation, et depuis 2 ans, certaines levées de fond ont dépassé la dizaine de millions d’euros. Le mouvement se structure avec la création d’un Observatoire de la Edtech qui recense toute l’offre française en la matière. Cette filière offre aussi de nouveaux débouchés aux enseignants et aux étudiants des « ESPE » : toutes ces sociétés sont à la recherche de compétences en ingéniérie pédagogique pour garantir la qualité et la pertinence des outils développés.

L’enjeu pour demain reste, bien sûr, la formation des maîtres et leur appropriation de ces nouveaux modes d’enseignement. Au-délà, la recherche doit encore faire la preuve que le numérique améliore les apprentissages et la qualité de l’éducation pour tous les enfants. Ce sera le défi des années à venir et le sujet de l’appel à projets EFRAN. Dans deux à trois ans de premiers résultats de recherche permettront de juger de l’efficacité pour les apprentissages des outils numériques.

Un consensus naissant sur l’autonomie

Il est trop tôt pour tirer les effets de la réforme du collège, miroir de celle des rythmes scolaires de par son capital d’impopularité… De mon point de vue, si la suppression des classes bilangues et la dilution de l’enseignement des langues anciennes ont été des erreurs, la réforme a l’immense mérite de permettre aux établissements d’être dotés de moyens en fonction de leurs besoins et du profil des élèves qu’ils accueillent. Bref, d’être plus autonomes. En outre, la réforme a cassé la suprématie de l’enseignement disciplinaire en organisant, au forceps, des enseignements interdisciplinaires. Là encore, l’offre scolaire autour de ces « EPI » sera différente d’un établissement à un autre, mais sur le seul plan idéologique, la réforme propose une vision de l’enseignement plus transversale et plus moderne, orientée sur les compétences et non pas uniquement sur les savoirs. Est-elle réellement plus efficace ? Les prochaines évaluations nous le diront.

Les séquelles des attentats

Les attentats de Charlie Hebdo suivis de ceux du 13 novembre ont rouvert une plaie que depuis 20 ans ni droite ni gauche ne sont parvenues à guérir. Les réactions parfois hostiles de certains élèves, les débats en classe sur les caricatures de Mahomet et la difficile appréhension de la laïcité ont laissé les professeurs bien seuls face à un problème immense, celui de la montée du communautarisme qui heurte de plein fouet notre modèle d’école républicaine. Les exercices de simulation d’attentat dans les classes, les écoles devenues les cibles des terroristes : la peur est désormais inscrite dans nos quotidiens et dans celle de nos enfants. Et l’école, définitivement, n’est plus un sanctuaire.

 

 

 

 

Réforme des Zep, budget des universités: ça va chauffer

L’actualité offre parfois des configurations inédites. Pour ceux qui s’intéressent à l’éducation, le 17 décembre est exemplaire: la ministre Najat Vallaud-Blekacem présentera la nouvelle carte de l’éducation prioritaire. A quelques centaines de mètres, le Sénat examinera en deuxième lecture le projet de loi de finances 2015 et devrait valider le rétablissement des 70 millions retirés en première lecture du budget des universités. Au total par rapport au projet de loi de finances initial, ce sont 86 millions d’euros qui manqueront aux facs en 2015.

L’enjeu est de taille pour cette « jeunesse » dont François Hollande avait fait la priorité de sa campagne : en début de chaîne, au collège et à l’école, il est question d’enlever des moyens aux élèves les moins fragiles parmi les élèves de ZEP, et à l’autre bout de la chaîne, à l’université, les initiatives se multiplient – intense lobbying de la Conférence des présidents d’universités, manifestation de Sciences en marche le 11 décembre– pour dénoncer le délabrement matériel et financier des universités. Le calendrier budgétaire est bien fait : ces annonces interviennent à la veille des vacances de Noël, qui a toujours la vertu d’apaiser, sinon d’endormir les esprits.

La colère monte

Il faut pourtant prendre au sérieux cette humeur que l’on sent monter dans un corps enseignant engourdi, comme ankylosé – en témoigne le taux de participation aux dernières élections professionnelles : 41%. La sortie de l’éducation prioritaire, dans des établissements qui se battent pour la réussite de leurs élèves dans des conditions difficiles est vécue comme une trahison par les profs. Mon amie Aude de Lombares, professeure de français au Collège Jean-Macé de Clichy (Hauts-de-Seine) ne parvient pas à calmer sa colère: elle ne comprend ni les « critères » qui président à cette réforme, ni son sens, ni sa finalité. Jeudi soir, avec d’autres enseignants aussi exaspérés qu’elle, elle a séquestré son principal.

Le principal du collège Jean-Macé de Clichy séquestré. (Compte Twitter des enseignants mobilisés contre la réforme des ZEP)

Même révolte au collège Daniel-Mayer dans le 18ème arrondissement de Paris. En grève à la mi-novembre, les enseignants ont dénoncé des violences à peine croyables : « introduction d’un objet s’apparentant à une arme 9mm au sein de l’établissement, un élève frappé, gazé et poignardé devant le collège, agression d’une CPE… ». Daniel-Mayer demande son classement en REP +, sans succès. Des exemples isolés mais symptomatiques de cette colère froide qui s’empare des salles des profs.

Une réforme à effets différés, avec de gentils fusibles

Revenons en arrière : la réforme de l’éducation prioritaire a été pensée en deux temps. Temps 1 : le 16 janvier 2014, Vincent Peillon présente l’esprit de la réforme : des moyens en plus (300 millions d’euros) et la création d’un nouveau réseau de supers ZEP (les fameux « Rep +  qui regroupent les établissements concentrant les difficultés sociales et scolaires). 102 établissements de ce type ont été labellisés dès la rentrée 2014, ils seront 350 à la rentrée 2015. A cela s’ajoutent  781 établissements classés REP « tout court », soit un total de 1081 réseaux d’éducation prioritaires. L’idée du gouvernement est de passer d’une logique de zonage, de moins en moins lisible, à une logique de réseau – notons que des réseaux ont déjà été mis en place en 2006 avec la réforme « Robien » et encore renforcés avec les réseaux ECLAIR, sortes de super ZEP inventées par Luc Chatel. Bilan de l’opération : 200 nouveaux établissements sont classés « REP »…mais autant en sortent. Temps 2 donc, avec la présentation jeudi de la nouvelle carte de l’éducation prioritaire.

Dès le mois de janvier, la perspective d’une sortie de l’éducation prioritaire était affichée Mais en faisant reposer sur les seuls recteurs le choix des établissements exclus du dispositif, le ministère a gagné du temps tout en se trouvant de gentils fusibles. Or les choses ne se passent pas exactement comme prévu. D’abord les « vertus » de la réforme sont derrière nous. L’opinion se focalise désormais sur les moyens en moins et les écoles qui pâtissent du dispositif. Ensuite, il y a fort à parier qu’en janvier, au moment où les dotations budgétaires seront annoncées aux établissements, le mouvement reparte de plus belle. C’est un mois traditionnellement sensible dans les établissements : les syndicats le savent et s’emploient, pour certains, à souffler sur les braises. Ajoutons à cela, les difficultés budgétaires des universités, l’état de délabrement de certaines facs pointé du doigt par le mouvement Sciences en marche, une mobilisation perlée mais continue chez une partie des étudiants….il n’en faut pas tellement plus pour préfigurer un printemps de la jeunesse. La même jeunesse que celle des discours de campagne de 2012.