Comment la réforme du bac est devenue possible

Un lycée plus modulaire, un bac réduit à 4 épreuves terminales pour plus de contrôle continu, un grand oral calqué sur celui de Sciences Po : il y a 10 ans ces propositions relevaient encore de l’éduc-fiction.  Et aucun ministre ne se serait risqué sur ce terrain réputé miné. « Le baccalauréat, c’est comme la Tour Eiffel, ça ne sert à rien mais c’est impossible à démonter » aimait dire le ministre Xavier Darcos. Comme son prédécesseur François Fillon, affaibli par plusieurs mois de manifestations lycéennes contre l’instauration du contrôle continu au baccalauréat, Xavier Darcos avait bien réformé le lycée, mais en renonçant à toucher au « monument national ».

C’était en 2008. Dix ans plus tard, les propositions de Pierre Mathiot, chargé d’une mission de refonte du bac et du lycée, ont rencontré un accueil globalement positif, sans provoquer de tollé général. Changement d’époque ? Cette année qui commence présente en réalité une fenêtre d’opportunité sans précédent pour une réforme d’ampleur du système éducatif….jusqu’au bac. Un peu comme si un verrou venait de sauter.

Cela tient à plusieurs raisons : la première procède d’APB, l’ex- système d’entrée dans le supérieur. C’est peut-être précisément parce qu’APB a progressivement « démonétisé » le bac, que l’opinion est aujourd’hui prête à une réforme de cet examen. Le fonctionnement d’APB a décorélé l’affectation dans le supérieur des résultats du bac, les étudiants ayant la réponse à leurs choix d’affectation avant même de passer leur examen ! Les années lycée s’ordonnent ainsi entre deux calendriers désynchronisés : celui de l’examen final, et celui de l’orientation et de l’intégration dans le Supérieur, plus angoissant et plus sélectif. Et pour certaines familles, prêtes à payer de coûteuses prépas pour intégrer telle ou telle formation supérieure, le bac s’apparente désormais à une simple formalité. Donner plus de poids au baccalauréat dans les choix d’orientation est une des pistes du rapport Mathiot, pour mieux articuler les deux « fils rouges » du lycée, l’orientation et la préparation de l’examen, en redonnant sa valeur certificative au bac.

Ni une question de loi, ni une question de moyens

La seconde tient aux choix politiques des quinquennats précédents. La mandature socialiste s’est illustrée par un large recours à des moyens supplémentaires : les 60 000 postes surprise de François Hollande, mais aussi tout un arsenal de mesures catégorielles à destination des  personnels de l’Education nationale. Cette politique budgétaire généreuse ne semble pas avoir pour autant permis de relever le niveau du système éducatif, ou de corriger les inégalités, comme le montrent les études internationales PIRLS ou PISA. De la même manière, les politiques d’économies et de non remplacement des départs en retraite de la présidence Sarkozy n’ont pas fait la preuve de leur efficacité sur la performance du système.  Enfin,les deux grandes lois sur l’école votées en 15 ans, la loi de 2005 et celle de 2012, n’ont pas plus amélioré la qualité de l’éducation. Il semble donc aujourd’hui  que le relèvement du système éducatif ne soit ni une question de loi, ni une question de moyens, mais bien de cohérence de la politique éducative, centrée sur l’efficacité, et de cohésion autour d’un projet pour l’école. C’est en tout cas le pari de Jean-Michel Blanquer

La troisième tient à ces « filtres » ou corps intermédiaires. La configuration politique exceptionnelle de ce début de quinquennat bouleverse le jeu de l’action publique. L’effondrement des partis politiques traditionnels, l’atonie des oppositions de « droite » ou de « gauche », paraissent trouver un écho chez les syndicats qui peinent à mobiliser et à trouver le ton juste face au nouveau pouvoir (on l’a vu dans d’autres secteurs, par exemple sur les ordonnances réformant le code du travail) . C’est aujourd’hui la réforme de « Parcoursup », le nouveau système d’affectation dans le supérieur qui commence à cristalliser les mécontentements. Des assemblées générales sont organisées dans certaines universités et un appel à la mobilisation est lancé pour le 1er février. Cette contestation naissante fera-t-elle tâche d’huile dans les lycées ? Les organisations lycéennes ont-elles conservé la même capacité de mobilisation dans ce paysage politique bouleversé ? Les prochaines semaines le diront.

La dernière raison tient à la stratégie déployée par Jean-Michel Blanquer lui-même: le ministre s’est employé à construire un socle d’adhésion dans l’opinion publique, chez les parents et même chez les enseignants qui, pour partie, lui sont gré de l’abandon de la très contestée réforme du collège. Pour le ministre, l’alliage entre des réformes sociales, comme celle du dédoublement des classes de CP et CE1 ou de « devoirs faits », et un attachement à une restauration de l’autorité pédagogique -fondamentaux, repères annuels au sein des logiques de cycle – crée les conditions d’un rassemblement au-delà des clivages idéologiques traditionnels (pédago/républicains, droite/gauche, progressistes ou conservateurs…). L’ambition est bien de s’appuyer sur cette base, sur laquelle il devient possible de conduire des réformes beaucoup plus délicates….Comme celle du bac.