Programmes scolaires: projet bouillu, projet foutu!

« Comment vous faites quand vous vous prenez deux jours de suite une double page du Figaro? Hein comment vous faites? ». Il est bien embêté Michel Lussault. A sa sortie de l’émission Rue des écoles, mercredi chez Louise Tourret, le président du Conseil supérieur des programmes balayait d’un revers de menton les critiques dont ses programmes sont la cible. En l’écoutant expliquer que « non la grammaire n’est pas un dieu« , ou que ces programmes s’adressaient d’abord aux familles, j’ai eu le sentiment que le CSP n’avait peut-être pas pris la mesure de ce qui était en train de se passer. Et que d’une certaine manière, le Conseil creusait sa propre tombe.

La campagne de dénigrement dont ces programmes sont la cible est d’une rare violence. Elle est aussi pleine de mauvaise foi (l’exercice consistant à sortir de son contexte quelques items et d’en moquer le caractère jargonnant aurait pu être fait à chaque nouvelle mouture de programmes). Mais ce n’est pas en en rajoutant une couche sur la désacralisation de la grammaire que le CSP va éteindre l’incendie (1)! En s’enfermant dans une posture défensive, le président du Conseil échoue à recréer du consensus autour de son projet. A aucun moment, le président du CSP ne s’interroge sur ce qui provoque une réaction aussi brutale de certains intellectuels et d’une partie de l’opinion. Le sentiment de confiscation du bien commun qu’est l’école par une communauté d’experts? L’école vue comme le dernier rempart de la civilisation? Oui c’est absurde. Oui c’est exagéré. Oui la plupart des contempteurs de ces programmes ne les ont pas lus. Mais on ne peut pas ouvrir de grands yeux, se désoler de la méchanceté du monde et faire comme si tout cela ne remettait pas profondément en cause ce projet. Le fait est que ces programmes, censés être plus lisibles, censés enfin mettre en musique le socle commun, ne sont pas compris et à mesure que les jours passent,  ont de moins en moins de chances de susciter l’adhésion de la communauté éducative.

Le risque: pourrir la réforme du collège

Mais il y a plus embêtant. Après lecture de ces programmes, et notamment les programmes de français du cycle 4 (projets de programme du Cycle 4 p.11), je crois que l’effet recherché produit exactement l’inverse. L’organisation thématique des enseignements (« Dire l’amour », « Individu et société, confrontation de valeurs »…) est par exemple beaucoup plus exigeante qu’une approche par auteurs: elle nécessite un « background » culturel déjà important. Sous couvert d’égalité, ces programmes, de par leur approche conceptuelle, risquent de perdre une partie des élèves, du moins ceux qui n’ont pas le capital culturel requis. Et recréent de l’inégalité. Les intellectuels qui crient au renoncement à l’excellence n’ont rien compris: c’est tout l’inverse: ces programmes n’ont jamais été aussi exigeants.

Enfin, l’effet de collusion entre la réforme du collège (dont les fondamentaux sont bons, et en premier lieu l’autonomie des établissements) et la réforme des programmes risque d’entrainer la ministre dans le « trou noir » de l’Education nationale. Quand toutes les interventions medias du monde ne parviennent ni à faire taire les rumeurs de salles des profs, ni à désamorcer des critiques infondées. Et quand on en vient, de guère lasse, à débrancher une réforme.

 

 

 

(1) @Philippewatrelot: c’est ce que j’appelle une « provocation idéologique ». J’aurais aussi pu citer le fait que Saint Louis ne s’appelle plus Saint Louis. mais Louis tout court (p.40 des projets de programme de cycle 3). Dans les programmes de 2008, on avait gardé le Saint. Anecdotique, mais ça en dit pas mal.

(2) @C_Cailleaux professeur d’histoire-géo me fait remarquer: « On parle de Louis IX depuis un moment car 1/il a été canonisé après sa mort, or on étudie son règne »

 

Collège et programmes: les trois failles d’une réforme

Les nouveaux programmes, la réforme du collège et avec eux la ministre Najat Vallaud-Belkacem sont entrés dans une zone de turbulence comme l’Education nationale en produit tous les ans. Alors que le débat autour des questions éducatives ronronnait gentiment depuis les rythmes scolaires, le voilà ravive autour d’une question essentielle: que doivent savoir les enfants? Pour trois raisons, l’incendie va être difficile à éteindre : le débat d’experts est devenu politique, le calendrier de la réforme est mauvais et la notion même de programme est en passe de devenir obsolète.

La discipline, gage de la survie d’une civilisation

Depuis une semaine, hommes politiques, intellectuels, écrivains se jettent à corps perdu dans un débat, qui, au fond n’a pas grand chose à voir avec la question posée. Car comment expliquer que la menace sur les classes bilangues ou l’apprentissage des langues anciennes mobilisent subitement une partie de la classe politique? Le souvenir scolaire et les trajectoires personnelles sont plus en jeu ici que la réforme elle-même. C’est bien le problème de l’école: tout le monde a un avis parce que tout le monde y est passé. L’école défendue est alors une école rêvée, fidèle au souvenir que l’on en garde et au parcours suivi. Et c’est pour cela qu’on trouvera dans nos élites plus de défenseurs des classes prépas, des enseignements traditionnels, que de sauveurs des Zep… La discipline à sauver excède ce qu’elle est, pour devenir l’allégorie d’une querelle des anciens contre les modernes, l’étendard de la survie d’une civilisation voire de la République! Le mécanisme fut le même au moment ou fut mise en place la réforme du lycée en 2009. Le débat portait alors sur l’histoire géographie en terminale S. Les mêmes arguments étaient avances pour déplorer un changement susceptible de mettre en péril l’avenir du pays. Mais le gouvernement était de droite.

Autre point: était-il vraiment stratégique en terme de calendrier de faire coïncider la validation de la réforme du collège avec celle des programmes, deux chantiers explosifs? Pour mener une réforme, la maîtrise du temps (médiatique, politique) est essentielle. Et force est de constater qu’il est mal maitrisé.

C’est la notion même de programmes qu’il faut interroger

Enfin sur le fond, le conseil supérieur des programmes compte suffisamment d’experts des questions pédagogiques pour que leur travail ne soit pas condamné dans un mouvement unanime. Il me semble que les principes qui y ont présidé : valorisation des compétences, lisibilité et interdisciplinarité ne sont pas mauvais. Mais le résultat est-il à la hauteur de ces objectifs? Et surtout la notion de programmes a-t-elle encore un sens au vu des inégalités de plus en plus criantes du système éducatif? Il est en effet peu probable que ces programmes soient enseignés dans les mêmes conditions à Montfermeil et à Henri IV. Tout le monde le sait et joue la pantomime de l’égalitarisme….Alors pourquoi ne pas alléger significativement les programmes pour laisser aux chefs d’établissement et à leurs équipes plus d’autonomie et plus de liberté pour mener des projets en fonction des élèves qu’ils accueillent? De ce seul point de vue, la part d’autonomie laissée aux établissements dans la réforme est un signe, timide certes, mais plus important je crois que le latin, les classes bilangues et les décomptes d’heures par disciplines.

Nb: Latiniste et helléniste, je déplore à titre personnelle la diminution de l’apprentissage de la langue latine au profit d’un enseignement de la culture latine. Mais je ne suis pas convaincue que l’enjeu de la réforme du collège se situe à ce niveau.