Rythmes scolaires: la culture de l’évaluation fait son chemin à l’Education nationale (ou presque)

Il s’est passé quelque chose hier. Quelque chose d’inhabituel. Le ministère de l’Education nationale, premier budget de la Nation, s’est plié à l’exercice d’évaluation de ses politiques publiques. Le ministère a en effet présenté un point d’étape sur la réforme des rythmes scolaires, principale mesure éducative du quinquennat, et une des réformes les plus contestées de ces dernières années -avec, peut-être, la réforme du collège-.

Est-ce du au fait que la ministre actuelle n’est pas à l’origine de cette réforme, et qu’elle n’a pas à en assumer pleinement le poids politique?  Pour une fois, l’évaluation n’est pas entièrement détournée à des fins de propagande gouvernementale. Mieux: la recherche est désormais mobilisée pour évaluer l’impact de cette mesure, sous tous ses aspects: économiques, sociétaux, éducatifs.

La recherche enfin associée à la décision publique!

– La DEPP, la direction de l’évaluation et de la prospective, va ainsi engager deux « protocoles d’évaluation » 2015-2017 pour mesurer l’impact de cette nouvelle organisation du temps scolaire sur les apprentissages.

– Une recherche sera engagée à partir de l’année 2015-2016 dans un échantillon d’écoles d’une académie afin de faire l’analyse comparative des rythmes de vie des enfants fréquentant les écoles élémentaires dont les emplois du temps diffèrent, et mesurer la fatigue des élèves.

– Un travail de recherche mené par l’observatoire des politiques locales d’éducation et de la réussite éducative et l’Institut français de l’éducation pour évaluer les projets éducatifs territoriaux (PEDT) et élaborer des outils de formation et des référentiels utilisables par les communes.

– une étude d’impact de la réforme des rythmes scolaires sur l’offre de travail des femmes, ménée par une équipe de chercheuse de l’Ecole d’Economie de Paris, affiliées à l’Institut des Politiques Publiques : « cette étude s’intéresse aux arbitrages des femmes en termes de temps travaillé et de jours travaillés avant et après réforme, en utilisant les différentes organisations des temps scolaires par communes et l’Enquête Emploi de l’INSEE », nous indique le ministère.

Saluons l’intention. On pourra vraiment se réjouir quand toutes ces études d’impact et protocoles d’évaluation seront publiés et accessibles. Ce ministère avait en effet, jusqu’à une époque récente, l’habitude de laisser dans les tiroirs les rapports internes (rapports d’inspection générale, notes de la Depp) dévaluant ou fragilisant la politique engagée. Une pratique qui entérine l’idée que l’évaluation des politiques publiques doit être suffisamment positive pour être rendue publique. Or c’est une erreur politique : cette posture commode a surtout laissé le champ libre depuis une dizaine d’années à d’autres instances d’évaluation, comptables celles-ci : la Cour des comptes et l’Inspection des finances. L’évaluation pédagogique elle est morte, ou quasi. …

On pourra, en outre, vraiment se réjouir quand ce type  d’évaluation sera le préalable systématique de la décision politique. Pourquoi en effet ne pas tester, évaluer les effets d’une politique publique de cette ampleur avant de la généraliser? Il est dommage que cette démarche d’évaluation de la réforme des rythmes intervienne près de deux ans après sa mise en oeuvre…

Des chiffres gonflés ?

Mais il reste encore un travers à l’Education nationale: la culture du chiffre légèrement gonflé.

Le ministère communique en effet sur 80% de projets éducatifs territoriaux ou PEDT (cette démarche concertée des collectivités pour proposer un parcours éducatif de qualité à l’enfant pendant les temps libérés par la réforme) conclus à la rentrée 2015. « Au 17 juin 2015, près de 14 000 communes sont déjà couvertes par un PEDT », assure le ministère.

Les chiffres affichés ici ne correspondent pas vraiment à ceux mentionnés dans le document de la Direction générale de l’Enseignement scolaire communiqué aux recteurs le 12 mai dernier. Selon ce document, auquel nous avons eu accès, seules 43,2% des communes sont concernées à cette date par un PEDT, soit 10165 communes; 6 471 communes ont signé une convention de PEDT avec le Préfet ; 3 694 ont un projet de PEDT n’ayant pas encore donné lieu à la signature d’une convention avec le Préfet.

Ce document rappelle en outre aux recteurs l’objectif de 100% de PEDT signés à la fin de l’année 2015, en se réjouissant d’une « tendance haussière ». En vue du point d’étape présenté hier, les recteurs étaient ainsi incités à transmettre pour la fin mai leurs prévisions de rentrée. Une forme de pression aux résultats qui pourrait expliquer cet écart entre les chiffres affichés début mai et ceux rendus publics un mois et demi plus tard…

 

 

 

Non, la prime des recteurs n’est pas un scandale

Scandale, tollé, hystérie sur les réseaux sociaux: la prime versée aux recteurs en cette fin d’année a suscité la première polémique de l’année. De quoi parle-t-on? De l’Indemnité de responsabilité versée chaque année aux recteurs (et aux chefs d’établissement soit dit en passant). Cette prime a été décidée en 2010 sous le gouvernement de François Fillon et par le ministre Xavier Darcos. S’agissant des personnels de direction, elle a été discutée pendant de longs mois avec les organisations syndicales représentatives. Pour les recteurs, la part fixe de cette prime s’élève ainsi cette année à 25 620 € contre 15 200 € en 2013, selon l’arrêté du 23 décembre 2014. Une substantielle revalorisation, ce qui a provoqué l’ire de la toile syndicale.

Cette prime est une sorte de super treizième mois, sachant qu’un recteur gagne en moyenne 7500 euros par mois et bénéficie d’un logement, le plus souvent fort coquet -dans le top 10 je mettrais les appartements de fonction du recteur de Paris, la résidence de celui de Versailles et la jolie villa de Nice que Christian Estrosi voulait vendre.…, mais ce sera pour un post immobilier. Voilà pour les faits. Je ne vais pas me lancer dans une défense indécente du dur métier de recteur, mais il peut être utile de remettre dans son contexte cette information.

Le code a changé

Depuis une dizaine d’années la fonction de recteur a considérablement évolué: le recteur est à l’interface entre l’Etat et les collectivités territoriales qui assument une part croissante de l’offre éducative. Depuis la Loi organique relative aux lois de finances (la Lolf), ils gèrent des budgets considérables, sont soumis à des impératifs de performance et administrent des volumes de personnels numériquement comparables à plusieurs villes (l’académie de Versailles c’est 10% de la population scolaire française). C’est eux qui sont en première ligne pour le « dialogue de gestion », c’est à dire la négociation annuelle sur le nombre de postes qui leur sont attribués. Sans compter la responsabilité des universités. Enfin, politiquement, ils sont des fusibles commodes en cas de difficultés et peuvent « sauter » tous les mercredis en conseil des ministres.

Ces nouveaux paramètres de la fonction ont conduit le ministère à changer,  en 2010 toujours, les conditions de recrutement de ces haut fonctionnaires. Jusqu’alors réservé aux titulaires d’une habilitation à diriger des recherches, le plus haut grade universitaire, le vivier est désormais ouvert, à hauteur de 20%, à des personnels ayant exercé au moins trois ans dans l’administration (secrétaire général de ministère ou de directeur d’administration centrale par exemple). Je conseille à ce titre l’excellent rappel historique que fait Claude Lelièvre dans ce billet et sa mention de l’article de l’ancien recteur Bernard Toulemonde.

A la recherche des supers managers

Au même moment, le ministère lance une mission « hauts potentiels », confiée à l’universitaire Pierre Grégory. L’objectif est d’identifier des profils montants, les managers de l’Education de demain. Ces trois éléments réunis: une prime, de nouvelles conditions de recrutement, et un super chasseur de têtes au ministère sont significatifs de la crise que traverse la fonction. Si je résume, difficile aujourd’hui d’attirer les talents de demain sur ce poste. Pour preuve, le ministère a des difficultés à rajeunir et à féminiser la fonction (11 femmes pour 19 hommes).

(Edit: je précise ici que ce la majorité des recteurs sont des hommes donc, de plus de 50 ans: rajeunir, féminiser et attirer les talents ce sont les enjeux)

Le sujet est pourtant crucial: les évolutions concrètes de l’Education nationale ne se jouent pas au ministère mais dans les rectorats et dans les collectivités. La qualité du management public qui s’exerce à ce niveau est un indicateur indispensable de la qualité de l’éducation dispensée dans nos territoires. Faire venir les meilleurs en réévaluant la fonction et ses conditions d’exercice, n’est peut-être pas très heureux en terme de communication, mais c’est un tournant indispensable.