Non, les politiques publiques ne sont pas solubles dans la com

En écoutant Najat Vallaud-Belkacem, invitée cette semaine de l’émission Rue des écoles sur France Culture, dérouler posément ses arguments, sur ce ton
légèrement monocorde qui est sa signature, j’ai été frappée par un de ses propos, à propos de la polémique sur la réforme du collège :

« Ce qu’il y a de nouveau dans ce qu’on a vécu depuis deux mois, c’est le mélange d’approximation et de couverture médiatique des débats qui n’a pas forcément  été à la hauteur des débats possibles autour de la réforme du collège. On a l’impression que le principal débat c’était les classes bilangues : ce n’était pas le principal sujet. »

En somme donc, l’opposition à la réforme du collège repose sur un malentendu. Les médias, relais du projet ministériel, en se focalisant sur les points de crispation
– les classes bilangues ou l’affaiblissement du latin et du grec – n’ont pas été « à la hauteur » du débat. Cet argument est en réalité troublant, parce qu’un peu pervers.

Au fond, la remarque de la ministre pointe un problème de communication. Le projet de réforme n’a pas « imprimé » comme prévu dans l’opinion, car au final,
ce ne sont que quelques-unes des mesures de cette réforme qui ont été mises en avant. La rhétorique ministérielle autour du projet de la réforme du collège (égalitarisme, autonomies des établissements, interdisciplinarité) s’est ainsi retrouvé parasitée par la communication, plus forte, des lobbys disciplinaires d’abord, très vite relayés et dépassés par lcertains éditorialistes, l’opposition puis jusqu’à l’Académie française.

Un échec patent de communication

C’est en réalité un échec patent de communication : dans le timing (collusion entre réforme des programmes et réforme du collège ce qui a décuplé la grogne),
dans la forme (des messages principaux inaudibles et une claire sous-estimation des risques que représentaient la suppression des classes bilangues et l’affaiblissement du latin et du grec), dans la gestion de crise (la seule communication de crise a consisté à publier le décret au lendemain d’un mouvement de grève…on a déjà fait plus subtil).

Ce qui me gêne ici c’est cette idée somme toute facile que les médias pour « bien » faire leur travail devraient coller au tempo et aux argumentaires diffusés par la
puissance publique. S’écarter de cette ligne est ici taxé d’approximation ou de médiocrité. J’aurais aimé que la ministre, plutôt que de pointer la responsabilité
des médias, s’interroge sur la manière dont sa communication a échoué à relayer le cœur de son projet, qui dans ses fondamentaux, n’est pas si mauvais.

Najat Vallaud-Belkacem a peut-être éprouvé ici les limites de la communication politique et de la pensée magique.

Rythmes scolaires: la culture de l’évaluation fait son chemin à l’Education nationale (ou presque)

Il s’est passé quelque chose hier. Quelque chose d’inhabituel. Le ministère de l’Education nationale, premier budget de la Nation, s’est plié à l’exercice d’évaluation de ses politiques publiques. Le ministère a en effet présenté un point d’étape sur la réforme des rythmes scolaires, principale mesure éducative du quinquennat, et une des réformes les plus contestées de ces dernières années -avec, peut-être, la réforme du collège-.

Est-ce du au fait que la ministre actuelle n’est pas à l’origine de cette réforme, et qu’elle n’a pas à en assumer pleinement le poids politique?  Pour une fois, l’évaluation n’est pas entièrement détournée à des fins de propagande gouvernementale. Mieux: la recherche est désormais mobilisée pour évaluer l’impact de cette mesure, sous tous ses aspects: économiques, sociétaux, éducatifs.

La recherche enfin associée à la décision publique!

– La DEPP, la direction de l’évaluation et de la prospective, va ainsi engager deux « protocoles d’évaluation » 2015-2017 pour mesurer l’impact de cette nouvelle organisation du temps scolaire sur les apprentissages.

– Une recherche sera engagée à partir de l’année 2015-2016 dans un échantillon d’écoles d’une académie afin de faire l’analyse comparative des rythmes de vie des enfants fréquentant les écoles élémentaires dont les emplois du temps diffèrent, et mesurer la fatigue des élèves.

– Un travail de recherche mené par l’observatoire des politiques locales d’éducation et de la réussite éducative et l’Institut français de l’éducation pour évaluer les projets éducatifs territoriaux (PEDT) et élaborer des outils de formation et des référentiels utilisables par les communes.

– une étude d’impact de la réforme des rythmes scolaires sur l’offre de travail des femmes, ménée par une équipe de chercheuse de l’Ecole d’Economie de Paris, affiliées à l’Institut des Politiques Publiques : « cette étude s’intéresse aux arbitrages des femmes en termes de temps travaillé et de jours travaillés avant et après réforme, en utilisant les différentes organisations des temps scolaires par communes et l’Enquête Emploi de l’INSEE », nous indique le ministère.

Saluons l’intention. On pourra vraiment se réjouir quand toutes ces études d’impact et protocoles d’évaluation seront publiés et accessibles. Ce ministère avait en effet, jusqu’à une époque récente, l’habitude de laisser dans les tiroirs les rapports internes (rapports d’inspection générale, notes de la Depp) dévaluant ou fragilisant la politique engagée. Une pratique qui entérine l’idée que l’évaluation des politiques publiques doit être suffisamment positive pour être rendue publique. Or c’est une erreur politique : cette posture commode a surtout laissé le champ libre depuis une dizaine d’années à d’autres instances d’évaluation, comptables celles-ci : la Cour des comptes et l’Inspection des finances. L’évaluation pédagogique elle est morte, ou quasi. …

On pourra, en outre, vraiment se réjouir quand ce type  d’évaluation sera le préalable systématique de la décision politique. Pourquoi en effet ne pas tester, évaluer les effets d’une politique publique de cette ampleur avant de la généraliser? Il est dommage que cette démarche d’évaluation de la réforme des rythmes intervienne près de deux ans après sa mise en oeuvre…

Des chiffres gonflés ?

Mais il reste encore un travers à l’Education nationale: la culture du chiffre légèrement gonflé.

Le ministère communique en effet sur 80% de projets éducatifs territoriaux ou PEDT (cette démarche concertée des collectivités pour proposer un parcours éducatif de qualité à l’enfant pendant les temps libérés par la réforme) conclus à la rentrée 2015. « Au 17 juin 2015, près de 14 000 communes sont déjà couvertes par un PEDT », assure le ministère.

Les chiffres affichés ici ne correspondent pas vraiment à ceux mentionnés dans le document de la Direction générale de l’Enseignement scolaire communiqué aux recteurs le 12 mai dernier. Selon ce document, auquel nous avons eu accès, seules 43,2% des communes sont concernées à cette date par un PEDT, soit 10165 communes; 6 471 communes ont signé une convention de PEDT avec le Préfet ; 3 694 ont un projet de PEDT n’ayant pas encore donné lieu à la signature d’une convention avec le Préfet.

Ce document rappelle en outre aux recteurs l’objectif de 100% de PEDT signés à la fin de l’année 2015, en se réjouissant d’une « tendance haussière ». En vue du point d’étape présenté hier, les recteurs étaient ainsi incités à transmettre pour la fin mai leurs prévisions de rentrée. Une forme de pression aux résultats qui pourrait expliquer cet écart entre les chiffres affichés début mai et ceux rendus publics un mois et demi plus tard…

 

 

 

Collège et programmes: les trois failles d’une réforme

Les nouveaux programmes, la réforme du collège et avec eux la ministre Najat Vallaud-Belkacem sont entrés dans une zone de turbulence comme l’Education nationale en produit tous les ans. Alors que le débat autour des questions éducatives ronronnait gentiment depuis les rythmes scolaires, le voilà ravive autour d’une question essentielle: que doivent savoir les enfants? Pour trois raisons, l’incendie va être difficile à éteindre : le débat d’experts est devenu politique, le calendrier de la réforme est mauvais et la notion même de programme est en passe de devenir obsolète.

La discipline, gage de la survie d’une civilisation

Depuis une semaine, hommes politiques, intellectuels, écrivains se jettent à corps perdu dans un débat, qui, au fond n’a pas grand chose à voir avec la question posée. Car comment expliquer que la menace sur les classes bilangues ou l’apprentissage des langues anciennes mobilisent subitement une partie de la classe politique? Le souvenir scolaire et les trajectoires personnelles sont plus en jeu ici que la réforme elle-même. C’est bien le problème de l’école: tout le monde a un avis parce que tout le monde y est passé. L’école défendue est alors une école rêvée, fidèle au souvenir que l’on en garde et au parcours suivi. Et c’est pour cela qu’on trouvera dans nos élites plus de défenseurs des classes prépas, des enseignements traditionnels, que de sauveurs des Zep… La discipline à sauver excède ce qu’elle est, pour devenir l’allégorie d’une querelle des anciens contre les modernes, l’étendard de la survie d’une civilisation voire de la République! Le mécanisme fut le même au moment ou fut mise en place la réforme du lycée en 2009. Le débat portait alors sur l’histoire géographie en terminale S. Les mêmes arguments étaient avances pour déplorer un changement susceptible de mettre en péril l’avenir du pays. Mais le gouvernement était de droite.

Autre point: était-il vraiment stratégique en terme de calendrier de faire coïncider la validation de la réforme du collège avec celle des programmes, deux chantiers explosifs? Pour mener une réforme, la maîtrise du temps (médiatique, politique) est essentielle. Et force est de constater qu’il est mal maitrisé.

C’est la notion même de programmes qu’il faut interroger

Enfin sur le fond, le conseil supérieur des programmes compte suffisamment d’experts des questions pédagogiques pour que leur travail ne soit pas condamné dans un mouvement unanime. Il me semble que les principes qui y ont présidé : valorisation des compétences, lisibilité et interdisciplinarité ne sont pas mauvais. Mais le résultat est-il à la hauteur de ces objectifs? Et surtout la notion de programmes a-t-elle encore un sens au vu des inégalités de plus en plus criantes du système éducatif? Il est en effet peu probable que ces programmes soient enseignés dans les mêmes conditions à Montfermeil et à Henri IV. Tout le monde le sait et joue la pantomime de l’égalitarisme….Alors pourquoi ne pas alléger significativement les programmes pour laisser aux chefs d’établissement et à leurs équipes plus d’autonomie et plus de liberté pour mener des projets en fonction des élèves qu’ils accueillent? De ce seul point de vue, la part d’autonomie laissée aux établissements dans la réforme est un signe, timide certes, mais plus important je crois que le latin, les classes bilangues et les décomptes d’heures par disciplines.

Nb: Latiniste et helléniste, je déplore à titre personnelle la diminution de l’apprentissage de la langue latine au profit d’un enseignement de la culture latine. Mais je ne suis pas convaincue que l’enjeu de la réforme du collège se situe à ce niveau.