Partiels bloqués : une arme à double tranchant

Partiels annulés, étudiants empêchés de composer, et, en boucle sur les chaines d’information, les images de face-à-face tendus entre CRS et opposants à la loi ORE, bloquant l’accès aux centres d’examen….Alors que le mouvement étudiant contre les nouvelles modalités d’entrée à l’université semblait s’essouffler après les vacances de printemps, les blocages ne touchant que quatre à cinq universités, les examens lui offrent une occasion de relance certaine.

Ce mouvement, atypique par bien des aspects – difficulté à identifier des porte-paroles, syndicats étudiants peinant à capitaliser sur le mouvement, une mobilisation tardive, adoptant des formes radicales d’action sans manifestation de masse – semble ainsi entrer dans une nouvelle phase, jusqu’au-boutiste.

Montée en tension

On ne peut s’empêcher d’imaginer la déception  d’étudiants qui après des semaines de révisions voient leurs examens annulés. Pour éviter ce scénario, des étudiants de Lyon II ont lancé une pétition demandant à la présidence de revenir sur sa décision de maintenir les examens prévus les 14 et 15 mai. Ils ont été entendus : 20 000 étudiants sont concernés, sur les 28 000 que compte l’établissement. « La tenue des partiels devient un enjeu politique » peut-on ainsi lire dans un communiqué d’étudiants de Paris1 Panthéon-Sorbonne, relayant leur décision d’annuler leurs partiels. Le message est clair : il s’agit d’utiliser les partiels comme un moyen de pression sur les autorités universitaires et ministérielles et de créer une montée en tenson. Quitte à saborder une année universitaire.

La symbolique des examens n’est évidemment pas neutre. Dans un système éducatif où l’examen final conserve un poids déterminant dans les parcours d’études, où les débats sont encore vifs sur le caractère inégalitaire du contrôle continu, le blocage des examens est une arme à double tranchant. Certes l’écho médiatique est immédiat. Mais le mouvement anti loi ORE prend aussi le risque de se couper de la majorité des étudiants. Selon un sondage, réalisé par la FAGE, syndicat majoritaire et favorable à la réforme de Frédérique Vidal, auprès de 14 000 étudiants, 72,3 % des étudiants interrogés se disent opposés aux blocages, et 68,6 % sont contre le boycott des cours. Les étudiants sondés demandent en revanche des formes plus « démocratiques » de débat ou de contestation.

Compte à rebours

En réalité, l’avenir de ce mouvement étudiant si atypique se joue dans les prochaines semaines. Et le temps est compté pour les opposants à la loi ORE. En vue, deux échéances clé : le 22 mai avec les résultats de Parcoursup, la nouvelle plateforme d’accès à l’enseignement supérieur. Les élèves déçus ou temporairement sans affectation pourraient être tentés de rejoindre les rangs du mouvement anti « sélection ». Enfin, le 18 juin débutent les épreuves du bac. Depuis plusieurs mois, selon une enquête du magazine Vraiment sur l’influence de la France insoumise dans le mouvement étudiant, 600 000 tracts contre la loi ORE, ont été distribués aux portes des lycées par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Les lycéens, absents des cortèges et des assemblées générales, sont pourtant les premiers concernés par cette réforme. Des blocages de centres d’examens ou le scenario d’une annulation d’épreuves du bac seraient explosifs, avec des conséquences très lourdes pour les lycéens, des pertes financières importantes pour l’Etat et une montée en tension politique. Une coordination nationale lycéenne a vu le jour le 6 mai à Bordeaux avec cette revendication : l’abrogation de la réforme de l’accès à l’Université et de la réforme du lycée, l’opposition à « toute forme de sélection des personnes » et un appel à la manifestation pour…le 22 mai.

 

 

Sélection en master: au cœur du débat, la dualité de l’enseignement supérieur

Fallait-il ouvrir la boîte ? En publiant une liste restreinte de masters sélectifs, le gouvernement se retrouve comme Pandore devant son coffret… Le Conseil d’Etat, en confirmant l’illégalité de la sélection à l’université tout en invitant les autorités administratives à lister les masters qui sélectionnent, accule le ministère à une voie étroite, sinon sans issue.

En premier lieu, la décision du Conseil d’Etat est une forme de « ni ni » : elle ouvre une brèche dans le dogme de l’ouverture à tous de l’université, sans pour autant reconnaître franchement la sélection. Cette position en demi-teinte exaspère le monde universitaire et notamment la CPU, dont les membres s’exposent, en l’absence de cadre juridique clair, à des risques contentieux permanents. Mais penser régler la question de la sélection à l’université en dressant la liste des masters sélectifs se révèle être une fausse piste. En témoigne le courrier indigné de cinq présidents d’université, révélé par Educpros, pour dénoncer l’absence d’une partie de leurs masters 2 sur la liste des formations ayant le droit de sélectionner en menaçant de fermer certains de ces cursus.

Non-dits

Second caillou dans la chaussure : le revirement sensible de l’opinion, et notamment des étudiants sur la sélection. Dans une enquête réalisée par L’Etudiant et Educpros, les étudiants interrogés se disent à 57% favorables au principe de sélection à l’université. Une position aux antipodes de celle du syndicat étudiant UNEF, farouchement opposé à toute forme de sélection. Comment donc prendre en compte cette demande sociale nouvelle, celle de diplômes plus qualitatifs car plus sélectifs ? Celle d’autorités universitaires qui de fait actent déjà, par le taux élevé d’échec en licence, la sélection ? Celle de présidents d’universités qui entendent sortir des non-dits pour une reconnaissance explicite d’un système universitaire sélectif.

Sortir de la dualité

Mais si le sujet est aussi sensible c’est peut-être parce que la vraie question posée par la sélection en master est en réalité celle de l’évolution du modèle dual de l’enseignement supérieur français : un système hyper sélectif d’un côté (classe prépas et grandes écoles)  et un système ouvert à tous, du moins à l’entrée, de l’autre (universités). De ce point de vue, le gouvernement a aujourd’hui l’opportunité de réduire ce fossé qui certes nous distingue sur le plan international, mais qui nous divise et nous mine. Au-delà de la question de qui sera ou ne sera pas sur la liste, c’est tout l’avenir de notre système de formation supérieure qui est aujourd’hui en jeu.