Est-on condamné à une Présidentielle sans vision pour l’Education ?

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Je pose franchement la question. Car à moins de 70 jours du premier tour des élections présidentielles françaises, on ne peut pas dire que les candidats en lice nous aient proposé une vision pour l’éducation. D’ailleurs, le thème est peu présent dans le débat public; à peine évoqué lors des débats des primaires de droite et de gauche, pas plus aujourd’hui au coeur de la campagne. Dans les programmes, on négocie sur le nombre d’élèves par classes, le nombre de profs en plus (ou en moins), le montant de la revalorisation de leurs salaires. On parle quantitatif. Bien sûr les sempiternels débats idéologiques sur la mixité sociale dans les établissements et sur les programmes scolaires sont aussi de la partie.

Je ne jette la pierre à personne. Il y a dans le lot un certain nombre de mesures pertinentes qui pourraient faire avancer les choses si elles sont mises en place en concertation avec les acteurs de terrain et avec un vrai dispositif de mesure d’impact. Mais l’un dans l’autre, je trouve que c’est du réchauffé et j’ai du mal à comprendre la vision pour le futur de l’éducation proposée par nos candidats. Pourtant, c’est bien ce qui dessine en creux, la vision pour les citoyens et la France de demain.

C’est via les politiques éducatives actuelles que nous choisissons dans quelle société nous voulons vivre demain.

Je ne parle pas seulement de l’adéquation du système éducatif avec le marché de l’emploi alors que 60% des élèves d’aujourd’hui auront demain un métier qui n’existe pas encore. Je parle aussi des choix de société: comment le système éducatif doit il s’adapter pour former une nouvelle génération de citoyens capables de comprendre et de décider dans une société de plus en plus dictée par la donnée et les algorithmes, une génération capable de penser une démocratie plus inclusive et de co-construire des nouveaux services publics ? Comment le système éducatif doit-il se transformer pour répondre au nouvel ordre mondial économique et politique, à la désinformation et à la montée des populismes partout dans le monde ? On a beaucoup parlé du poids des algorithmes de Facebook et des cyber-attaques russes dans l’élection de Donald Trump en novembre dernier, mais nous avons peu parlé d’éducation alors que c’est le coeur du sujet pour comprendre une partie de l’issue des résultats et pour éviter que cela se reproduise ! Le système doit aussi s’adapter pour engager le dialogue et permettre aux futurs citoyens de s’orienter dans des débats publics d’un genre nouveau et leur donner les outils pour faire entendre leur voix.

 

DES PISTES A EXPLORER

Sans réinventer la roue, voici quelques pistes qu’il serait intéressant d’explorer pour faire avancer le débat (d’ailleurs, chacune mériterait un article en soi!) :

  • Intégrer les avancées de la recherche en matière de pédagogie, de psychologie, de sciences cognitives, d’anthropologie, de design, etc. afin de penser des politiques publiques moins top-down et moins massives. Cela permettrait également de mieux intégrer la notion d’expérimentation au coeur du système éducatif. L’expérimentation aurait pour principal avantage de permettre l’évaluation plus rapide des dispositifs mis en place et donc d’être dans une démarche itérative afin d’adapter les mesures à chaque territoire, à chaque établissement, voire à chaque élève (là, on aura aussi besoin de l’adaptive learning et de préférence des entreprises françaises qui ont une vraie compétence en la matière)… Penser une vraie politique de recherche au coeur de la pédagogie nous éviterait peut être aussi de tomber dans les affres du “solutionnisme pédagogique”. De la même façon que le chercheur américain Evgeny Morozov décrivait “les aberrations du solutionnisme technologique” dans son ouvrage Pour tout résoudre cliquez ici (2014), il y a les mêmes risques pour l’école si l’on continue à empaqueter les bonnes pratiques et les réussites de certains profs dans certaines classes à un moment t en véritables “kit” labellisés par le système sans plus de réflexion sur les stratégies de passage à l’échelle…
  • Penser l’inclusion de façon plus systémique, c’est-à-dire pas seulement en termes de territoires et de mixité sociale mais aussi en termes d’inclusion cognitive. Il s’agit de reconnaître que chaque individu a sa propre stratégie d’apprentissage et de ne plus reléguer tout ce qui relève des “dys” (enfants souffrant de dyslexie, dyspraxie…) à l’extérieur de l’école. Améliorer l’éducation pour les enfants exceptionnels (“exceptional children” étant l’expression américaine pour parler des enfants qui ont des troubles du systèmes cognitif que ce soit en “plus” (enfants surdoués) ou en “moins” (enfants autistes)), c’est-à-dire pour les enfants qui en ont le plus besoin, permettrait d’améliorer l’éducation pour tous.
  • Les établissement scolaires et universitaires doivent cesser d’être des cathédrales, il est urgent de penser l’Open Education. Aujourd’hui on apprend partout, tout le temps, sur Internet mais aussi dans d’autres lieux sur le territoire, des tiers lieux, des fablabs, des bibliothèques, etc. Le système doit s’ouvrir à ces nouveaux lieux de l’apprentissage et penser à concrétiser ses rêves de “société apprenante”.
  • Liberté pédagogique et gouverment ouvert : les équipes pédagogiques devraient avoir davantage d’autonomie pour expérimenter des projets innovants ou faire leurs propres choix en matière de contenus et d’outils, cela permettrait aussi probablement d’ouvrir un minimum le marché aux startups françaises de l’EdTech… La gouvernance ouverte des systèmes éducatifs devrait également être possible au sein des établissements afin d’encourager la concertation et les expérimentations communes. Cela pourrait passer par des leviers déjà connus dans d’autres contextes comme par exemple le budget participatif! Le futur de notre démocratie se construit dans nos écoles et le cours “d’éducation morale et civique” ne suffit pas pour préparer les citoyens du monde de demain.

Les réformes gouvernementales et les mesures présidentielles souffrent finalement des mêmes maux : être conçues au regard des cadres de pensée hérités de l’école de Jules Ferry, empreints d’une idéologie extrêmement forte (“l’Ecole de la République”, “élitisme” VS “égalitarisme”; “transmission des savoirs” VS.” savoirs de la transmission”…) mais totalement dépassée pour juger de ce que devrait être ou non l’école du XXIe siècle.

Alors le changement viendra probablement d’ailleurs, de ceux qui sauront dépasser cette conception manichéenne des politiques éducatives et qui sauront s’organiser pour inventer ensemble une l’école du XXIe siècle en accord avec le monde qui l’entoure. Ces gens ce sont les nouveaux entrepreneurs de l’éducation, souvent eux même frustrés de leur propre parcours scolaire mais avec une envie folle de faire changer les choses, ce sont ces profs géniaux qui oeuvrent chaque jour dans leurs classes pour donner l’envie d’apprendre à leurs élèves, ce sont ces chercheurs qui se mobilisent pour créer de nouveaux types d’école et pour coordonner des politiques de recherche et développement dans le domaine de l’éducation et de l’apprentissage tout au long de la vie.

Tout reste à faire.


image: prise à Rome, Pigneto, août 2015