Classe tablettes : vers la transformation numérique de l’établissement?

“Ca ne fonctionne pas? Sortez vos téléphones !” hèle Monsieur Leblanc, le professeur d’Histoire-Géographie, à sa classe de seconde en train d’allumer les tablettes dans un brouhaha appliqué. Les élèves sont organisés: ils retirent leur tablette personnelle dans l’armoire équipée à cet effet, s’installent à leur place dans la salle de classe organisée en îlots et savent à quel chapitre ils en sont dans le programme de l’année. Bien sûr il y a des bugs, bien sûr c’est épuisant pour l’enseignant de devoir assurer la maintenance informatique sur 50 minutes de cours, bien sûr il faut accepter une part de chaos du côté de l’élève comme du côté de l’enseignant, mais c’est la rançon de toute expérimentation et il suffit de rentrer dans la classe pour voir que l’enthousiasme et l’envie sont là… et c’est déjà beaucoup!

Lycée Henri Parriat, Montceau-les-Mines

Lycée Henri Parriat, Montceau-les-Mines

Je suis de retour dans mon ancien lycée à Montceau-les-Mines et ce sont toujours les mêmes enseignants qui m’ouvrent leurs portes: ceux qui déjà à l’époque nous faisaient sortir de la classe pour expérimenter autre chose (comme par exemple l’atelier “Transversales” organisé par les enseignants d’Histoire-Géo et de Philo pour nous faire réfléchir sur les notions de villes et de territoires à partir de la photographie) . Il faut savoir que le lycée, au cœur du bassin minier, en proie aux défis classiques des zones post-industrielles et longtemps classé dans les zones d’éducation prioritaire, a toujours été un terreau assez fertile pour les expérimentations pédagogiques à petite et grande échelle; il accueille même encore l’un des derniers internats d’excellence en France, un dispositif pour l’égalité des chances initié en 2013 par un certain Jean-Michel Blanquer…

LA QUESTION PEDAGOGIQUE AU CENTRE

Depuis trois ans c’est une nouvelle expérimentation qui est en cours au lycée: la classe numérique. Initiée par Fanny Egger, professeur de Lettres et Yves Leblanc, professeur d’Histoire-Géographie, cette expérimentation pédagogique est en cours dans deux classes de seconde générale équipées de tablettes hybrides. D’un point de vue macro (plan tablettes unilatéral voulu par le précédent gouvernement, etc.) les tablettes me rendent assez sceptique; mais ici la tablette est un prétexte à l’exploration pédagogique et à la conduite du changement par les pairs au sein de l’établissement.

Sur le site créée par les deux enseignants pour partager les avancées de leur projet, on peut lire:

« Notre projet est parti du constat suivant : quelles solutions apporter à la frustration que générait notre pratique de l’enseignement ? Dans la situation de cours normale, nous étions face aux élèves, nous dispensions notre enseignement sur un modèle que nous avions connu et qu’on nous avait transmis. Cependant, nous ne pouvions nous satisfaire du fait qu’en septembre, pour certains élèves, tout semblait joué. Il nous apparaissait difficile de trouver les moyens adéquats pour sortir ces élèves de leur isolement, de leur sentiment d’échec.”

C’est ce que nous avions relevé dans le rapport “Jules Ferry 3.0″ du Conseil national du numérique: pour le moment les politiques publiques éducatives sont assez descendantes et directives sur leur rapport au numérique alors que dans les classes, les profs qui ont sauté le pas se demandent “quel numérique pour ma pédagogie et non pas quelle pédagogie pour le numérique”. C’est une approche totalement différente qui place effectivement la question des défis pédagogiques au sein d’une classe particulière au centre du projet. C’est aussi par ce prisme que les deux initiateurs embarquent leurs collègues dans l’aventure…

DÉVELOPPER DES STRATÉGIES D’APPRENTISSAGE PERSONNALISÉES

Ici, on observe que le numérique est un moyen de répondre aux difficultés des élèves par un enseignement plus personnalisé, tout en renforçant l’autonomie et la cohésion de groupe.

Le travail en groupe est encouragé par le design de la classe (ilôts) et les exercices proposés, j’ai pu observer aussi beaucoup d’entraide tant au niveau de problèmes techniques que sur le contenu. “La classe tablette en seconde c’est une des seules fois où on ne nous a pas mis dans des cases!” me disait une élève de Terminale qui a fait partie de la première cohorte. En effet, le mode de représentation de soi dans un tel dispositif de classe se trouve totalement bouleversé. Chacun avance à son rythme sur la base d’un suivi personnalisé (un entretien individuel est programmé en début d’année pour faire le bilan des compétences et des connaissances) et avec l’aide d’outils (essentiellement le classeur numérique hébergé sur OneNote) qui leur permettent de savoir où ils en sont dans le cours, ce qui a été acquis, ce qu’il reste à faire et de tester leurs connaissances.

La classe de seconde de Monsieur Leblanc, Lycée Henri Parriat

Une des deux classes de seconde numérique, Lycée Henri Parriat

Les enseignants ont observé de gros progrès pour les élèves les plus en difficultés (un tiers d’élèves “dys”) tant au niveau de l’acquisition des connaissances que de l’autonomie dans leurs apprentissages. En revanche, les choses semblent plus mitigées pour les bons élèves qui ont l’habitude d’être évalués selon des modalités classiques. Dans les deux classes, les bons élèves m’ont dit qu’ils appréciaient le mode “classe inversée” (lecture du cours à la maison, exercices en classe) mais qu’ils se sentaient “stressés” de ne pas avancer assez vite et de ne pas avoir tous les contenus pour le contrôle. Le dispositif numérique peut d’un côté déstabiliser les bons élèves et de l’autre aider les élèves les plus en retard qui se sentent moins stigmatisés par le mode d’apprentissage et d’évaluation: les défis sont partagés, personne ne peut se reposer sur ses acquis et tous les élèves sont obligés de travailler sur des compétences transversales et de s’entraider. C’est d’ailleurs le travail en collaboration qui fait consensus : un des exercices qu’ils préfèrent et qu’ils racontent le mieux c’est la co-création du contenu du cours!

Autre défi pour les dispositifs numériques: l’ancrage mémoriel. J’ai vu plusieurs élèves réécrire leurs cours sur une feuille en parallèle de leur tablette. J’ai interrogé ces élèves qui m’ont dit regretter que la tablette ne leur permettent pas d’organiser le contenu comme ils le souhaitent. En effet, si le dispositif numérique permet à l’enseignant de mieux suivre les progrès de chacun et de construire des contenus adaptés, il ne convient pas en tant que tel à toutes les procédures de mémorisation: certains ont besoin d’écrire, d’autres d’écouter le cours, d’autres de le visionner… et même à cet âge là, il semble que certains élèves ont déjà une idée assez précise de leur procédure de mémorisation qui passe souvent par la mise en forme et l’organisation du contenu.

LE POIDS DES ESPACES

Ce qui semble avoir le plus marqué les élèves, ce n’est pas tant les tablettes que la disposition de la classe en îlots et le fait que ce ne sont pas eux qui se déplacent de salles en salles mais les enseignants qui viennent “chez eux”. De récents exemples montrent l’importance du design de l’espace d’apprentissage : beaucoup d’exemples dans les pays nordiques (à suivre actuellement avec Svenia Busson et son EdTech Europe Tour) mais aussi plus proches de nous en France avec par exemple Lilliad, la bibliothèque universitaire du futur à Lille ou encore une salle de sieste pour les étudiants de l’Université Jean Monnet à Saint Etienne.

Pour pérenniser les initiatives du lycée Henri Parriat, il manque des espaces, à la fois de en termes de temps et de lieux, des espaces hors de la classe ou de la salle des profs qui restent des lieux très normés, des espaces vierges dans lesquels pourraient se construire des échanges d’un type nouveau :

  • entre les élèves et les enseignants: lors de mes échanges avec une classe de terminale ES en présence de deux de leurs enseignants, ces derniers ont été frappés par le décodage qu’avaient leurs élèves de leurs pratiques pédagogique et de celles de leurs collègues. Ils ont pu exprimer par exemple dans ce cadre informel leur compréhension de la pédagogie active en donnant des exemples très précis et ont regretté de jamais avoir l’occasion de parler de ces sujets avec leurs profs, “même pendant le conseil de classe”. Un espace et un temps dédiés à ces échanges permettrait aux enseignants de s’appuyer d’avantage sur le ressenti et l’analyse pédagogique de leurs élèves et de travailler avec eux sur des solutions nouvelles.
  • pour l’équipe enseignante, les personnels éducatifs et l’administration: pour le moment l’expérimentation « classe numérique » se fait sur deux classes de seconde dont tous les enseignants sont censés être impliqués. De fait, cela fonctionne plus ou moins bien selon les cours mais il y a un intérêt et une curiosité énorme de la part des collègues qui travaillent davantage ensemble grâce au projet. A l’heure actuelle c’est surtout le CDI qui fournit un support énorme tant en terme de formation (des élèves et des enseignants) que du suivi des activités. On voit bien l’utilité qu’aurait un lieu neutre et bien équipé, où les enseignants pourraient échanger et trouver des conseils et des ressources pour répondre aux questions pédagogiques au coeur de leurs classes.

Finalement, peu de choses ont changées au lycée depuis mon départ, ce sont toujours les mêmes enseignants passionnés qui oeuvrent pour intéresser et faire progresser les élèves. Ce qui a changé par contre, c’est l’arrivée massive du numérique et les opportunités que cela ouvre pour une transformation globale et systémique de l’établissement, voire du territoire, et une conduite du changement (transformation numérique, formation continue des enseignants, renouvellement pédagogique, etc.) opérée directement par les enseignants. Un projet à suivre…  

Est-on condamné à une Présidentielle sans vision pour l’Education ?

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Je pose franchement la question. Car à moins de 70 jours du premier tour des élections présidentielles françaises, on ne peut pas dire que les candidats en lice nous aient proposé une vision pour l’éducation. D’ailleurs, le thème est peu présent dans le débat public; à peine évoqué lors des débats des primaires de droite et de gauche, pas plus aujourd’hui au coeur de la campagne. Dans les programmes, on négocie sur le nombre d’élèves par classes, le nombre de profs en plus (ou en moins), le montant de la revalorisation de leurs salaires. On parle quantitatif. Bien sûr les sempiternels débats idéologiques sur la mixité sociale dans les établissements et sur les programmes scolaires sont aussi de la partie.

Je ne jette la pierre à personne. Il y a dans le lot un certain nombre de mesures pertinentes qui pourraient faire avancer les choses si elles sont mises en place en concertation avec les acteurs de terrain et avec un vrai dispositif de mesure d’impact. Mais l’un dans l’autre, je trouve que c’est du réchauffé et j’ai du mal à comprendre la vision pour le futur de l’éducation proposée par nos candidats. Pourtant, c’est bien ce qui dessine en creux, la vision pour les citoyens et la France de demain.

C’est via les politiques éducatives actuelles que nous choisissons dans quelle société nous voulons vivre demain.

Je ne parle pas seulement de l’adéquation du système éducatif avec le marché de l’emploi alors que 60% des élèves d’aujourd’hui auront demain un métier qui n’existe pas encore. Je parle aussi des choix de société: comment le système éducatif doit il s’adapter pour former une nouvelle génération de citoyens capables de comprendre et de décider dans une société de plus en plus dictée par la donnée et les algorithmes, une génération capable de penser une démocratie plus inclusive et de co-construire des nouveaux services publics ? Comment le système éducatif doit-il se transformer pour répondre au nouvel ordre mondial économique et politique, à la désinformation et à la montée des populismes partout dans le monde ? On a beaucoup parlé du poids des algorithmes de Facebook et des cyber-attaques russes dans l’élection de Donald Trump en novembre dernier, mais nous avons peu parlé d’éducation alors que c’est le coeur du sujet pour comprendre une partie de l’issue des résultats et pour éviter que cela se reproduise ! Le système doit aussi s’adapter pour engager le dialogue et permettre aux futurs citoyens de s’orienter dans des débats publics d’un genre nouveau et leur donner les outils pour faire entendre leur voix.

 

DES PISTES A EXPLORER

Sans réinventer la roue, voici quelques pistes qu’il serait intéressant d’explorer pour faire avancer le débat (d’ailleurs, chacune mériterait un article en soi!) :

  • Intégrer les avancées de la recherche en matière de pédagogie, de psychologie, de sciences cognitives, d’anthropologie, de design, etc. afin de penser des politiques publiques moins top-down et moins massives. Cela permettrait également de mieux intégrer la notion d’expérimentation au coeur du système éducatif. L’expérimentation aurait pour principal avantage de permettre l’évaluation plus rapide des dispositifs mis en place et donc d’être dans une démarche itérative afin d’adapter les mesures à chaque territoire, à chaque établissement, voire à chaque élève (là, on aura aussi besoin de l’adaptive learning et de préférence des entreprises françaises qui ont une vraie compétence en la matière)… Penser une vraie politique de recherche au coeur de la pédagogie nous éviterait peut être aussi de tomber dans les affres du “solutionnisme pédagogique”. De la même façon que le chercheur américain Evgeny Morozov décrivait “les aberrations du solutionnisme technologique” dans son ouvrage Pour tout résoudre cliquez ici (2014), il y a les mêmes risques pour l’école si l’on continue à empaqueter les bonnes pratiques et les réussites de certains profs dans certaines classes à un moment t en véritables “kit” labellisés par le système sans plus de réflexion sur les stratégies de passage à l’échelle…
  • Penser l’inclusion de façon plus systémique, c’est-à-dire pas seulement en termes de territoires et de mixité sociale mais aussi en termes d’inclusion cognitive. Il s’agit de reconnaître que chaque individu a sa propre stratégie d’apprentissage et de ne plus reléguer tout ce qui relève des “dys” (enfants souffrant de dyslexie, dyspraxie…) à l’extérieur de l’école. Améliorer l’éducation pour les enfants exceptionnels (“exceptional children” étant l’expression américaine pour parler des enfants qui ont des troubles du systèmes cognitif que ce soit en “plus” (enfants surdoués) ou en “moins” (enfants autistes)), c’est-à-dire pour les enfants qui en ont le plus besoin, permettrait d’améliorer l’éducation pour tous.
  • Les établissement scolaires et universitaires doivent cesser d’être des cathédrales, il est urgent de penser l’Open Education. Aujourd’hui on apprend partout, tout le temps, sur Internet mais aussi dans d’autres lieux sur le territoire, des tiers lieux, des fablabs, des bibliothèques, etc. Le système doit s’ouvrir à ces nouveaux lieux de l’apprentissage et penser à concrétiser ses rêves de “société apprenante”.
  • Liberté pédagogique et gouverment ouvert : les équipes pédagogiques devraient avoir davantage d’autonomie pour expérimenter des projets innovants ou faire leurs propres choix en matière de contenus et d’outils, cela permettrait aussi probablement d’ouvrir un minimum le marché aux startups françaises de l’EdTech… La gouvernance ouverte des systèmes éducatifs devrait également être possible au sein des établissements afin d’encourager la concertation et les expérimentations communes. Cela pourrait passer par des leviers déjà connus dans d’autres contextes comme par exemple le budget participatif! Le futur de notre démocratie se construit dans nos écoles et le cours “d’éducation morale et civique” ne suffit pas pour préparer les citoyens du monde de demain.

Les réformes gouvernementales et les mesures présidentielles souffrent finalement des mêmes maux : être conçues au regard des cadres de pensée hérités de l’école de Jules Ferry, empreints d’une idéologie extrêmement forte (“l’Ecole de la République”, “élitisme” VS “égalitarisme”; “transmission des savoirs” VS.” savoirs de la transmission”…) mais totalement dépassée pour juger de ce que devrait être ou non l’école du XXIe siècle.

Alors le changement viendra probablement d’ailleurs, de ceux qui sauront dépasser cette conception manichéenne des politiques éducatives et qui sauront s’organiser pour inventer ensemble une l’école du XXIe siècle en accord avec le monde qui l’entoure. Ces gens ce sont les nouveaux entrepreneurs de l’éducation, souvent eux même frustrés de leur propre parcours scolaire mais avec une envie folle de faire changer les choses, ce sont ces profs géniaux qui oeuvrent chaque jour dans leurs classes pour donner l’envie d’apprendre à leurs élèves, ce sont ces chercheurs qui se mobilisent pour créer de nouveaux types d’école et pour coordonner des politiques de recherche et développement dans le domaine de l’éducation et de l’apprentissage tout au long de la vie.

Tout reste à faire.


image: prise à Rome, Pigneto, août 2015