La «doxa» de l’autonomie des établissements scolaires : la chronique de Nathalie Mons

Dans le cadre de notre partenariat avec l’émission de Louise Touret Rue des écoles sur France Culture, EducPros vous propose chaque semaine le texte de la chronique de Benoît Falaize ou de Nathalie Mons. Cette semaine, Nathalie Mons, maître de conférences à l’université de Paris-Est-Marne-la-Vallée, revient sur un des leitmotivs des candidats à la présidentielle, qu’ils soient de gauche ou de droite : l’autonomie des établissements scolaires. Une solution miracle aux accents de démocratie locale participative ? Pas si simple, rappelle Nathalie Mons. Les recherches et exemples internationaux témoignent de la complexité du sujet.


Louise Touret. Vous allez nous présenter une chronique poil à gratter aujourd’hui.
Oui, il s’agit d’un point de vue que l’on pourrait qualifier d’empêcheur de tourner en rond, qui vise à faire réagir vos invités des think tanks spécialisés en politiques scolaires et modestement à lutter contre certaines formes de pensée unique qui contamine le monde de l’éducation. Donc, cette chronique sera un peu malicieuse, voire légèrement provocatrice.

Puisque nous parlons aujourd’hui politique, il ne vous a pas échappé, Louise, que l’éducation pourrait être la priorité du futur quinquennat. C’est en tout cas ce qu’affirment les candidats. Du coup, ils fourbissent des programmes sur l’école qui se veulent clivants, c’est-à-dire des mesures manichéennes que l’on peut facilement rattacher à des grandes thématiques classiques de droite ou de gauche. À l’UMP, par exemple, c’est la fin du collège unique, l’apprentissage dès 14 ans qui nous renvoient des décennies en arrière. Du côté PS, c’est la garantie de la recréation des 60.000 postes d’enseignants détruits sous le quinquennat actuel, une mesure «vintage», années 1970, orientée sur les moyens, sans, pour l’instant, avoir défini les finalités.

Louise Touret. Dans les propositions politiques actuelles, vous avez cependant trouvé une mesure qui rassemble droite et gauche.

Oui, au-delà de ces propositions clivantes, il est une mesure qui, assez étrangement, fait aujourd’hui consensus à droite et à gauche, dans les partis politiques et les think tanks (1) sous le label séduisant d’«autonomie des établissements scolaires». Face à la crise de l’éducation, face au mammouth national poussif qui ne propose plus d’orientation viable pour notre système éducatif, il existerait une solution miracle qui nous permettrait, après plus d’un siècle de centralisation et d’errance, de voir enfin la lumière. Il s’agit – c’est assez simple comme solution – de transférer les problèmes aux acteurs locaux et plus particulièrement à ceux qui exercent dans les établissements scolaires. Les acteurs centraux parisiens n’ayant plus d’idées et les acteurs locaux se révélant inversement compétents, perspicaces, proches du terrain, avec un esprit de création et d’innovation développé, vont enfin apporter les solutions que nous attendons depuis si longtemps.
Certes, l’autonomie des établissements présentée par les deux camps – gauche et droite – est un peu différente. À droite, elle est centrée sur le leadership du chef d’établissement dans une version néo-corporatiste ; à gauche, elle emprunte davantage à la rhétorique de la démocratie locale participative. Il faut d’ailleurs se rappeler qu’avant d’être une idée de droite, développée sur le terreau néo-libéral, en France, les premières mesures d’autonomie des établissements ont été portées par une gauche girondine au milieu des années 1980. Si les philosophies de départ sont bien différentes, pour autant, à l’exception notoire de la gestion des enseignants, ce sont bien les mêmes mesures d’autonomie qui sont proposées par les deux camps, c’est-à-dire davantage d’autonomie pédagogique – plus de différenciation locale dans les contenus et les horaires d’enseignement – et davantage d’autonomie financière.

Louise Touret. Dans ce monde de la pensée unique consensuelle, il est cependant un empêcheur de tourner en rond…
Oui, c’est la recherche. Les résultats des enquêtes empiriques n’ont malheureusement pas abouti à la démonstration du bien-fondé de la potion miracle de l’autonomie des établissements. Ces mesures augmentent les coûts, questionnent les compétences des acteurs locaux – dont on voit mal pourquoi ils disposeraient de talents supérieurs aux acteurs nationaux – et donnent souvent lieu à des formes avancées de népotisme. Quant à leurs effets sur les résultats des élèves, rien de probant. Certes, dans certaines configurations, un peu d’autonomie pédagogique peut améliorer les résultats des élèves, mais, dans tous les cas, ces politiques conduisent à un renforcement des inégalités scolaires et sociales à l’école. C’est ce qui explique d’ailleurs que certains pays allés très loin dans cette voie – l’Angleterre, la Finlande, certains anciens pays européens dits de l’Est – ont depuis rebroussé chemin. Mais, en France, les résultats de la recherche n’ont jamais réussi à ébranler les certitudes du monde politique.


Nathalie Mons, maître de conférences à l’université de Paris-Est-Marne-la-Vallée

(1) Voir entre autres : UMP, rapport «Seconde convention nationale de présentation du projet 2012».
PS, rapport «Convention Égalité réelle».
PS-Laboratoire des idées : rapport «Une politique territoriale pour l’égalité réelle».
Fondation pour l’innovation politique, fondation libérale : rapport «Douze idées pour 2012».

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Article du on vendredi, janvier 13th, 2012 at 11:25 dans la rubrique de l'émission Rue des écoles, Non classé, Présidentielles 2012. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

4 commentaires “La «doxa» de l’autonomie des établissements scolaires : la chronique de Nathalie Mons”

  1. Malbosc dit:

    Effectivement, les pays d’Europe centrale (j’ai été en poste en Hongrie et en Rep. Tchèque) ont mis en place une autonomie telle, dans les années 90, qu’il n’y avait plus ni programmes, ni horaires, ni salaires nationaux…Ce n’est commode pour personne. J’ai même vu en RT un ministre se rendre dans un lycée qui recevait la subvention nationale: l’établissement n’existait pas! Dans ces conditions, ceux qui savent tirer profit du système sont toujours les mêmes. Et l’échec frappe toujours les autres. La solution n’est assurément pas dans cette voie.

  2. J.A dit:

    Toute mesure comporte des limites, peut conduire à des effets pervers plus ou moins évitables. Il est clair que le maintien de programmes nationaux s’impose. Par contre à l’effet maître peut s’ajouter l’effet équipe, l’effet établissement. Je peux témoigner du fait qu’en LP travailler en équipes pédagogiques, stables, centrées autour du projet professionnel de l’élève permettait de « récupérer » des élèves en échec, de redonner le goût de l’effort et de l’étude. Et ces équipes ne pouvaient être efficaces qu’avec l’accord et le soutien du chef d’établissement.. Et il est clair que certains profs prétextant une lecture rigoureuse des maxima de service, ayant une conception plus centrées sur des contenus exclusivement universitaires posaient pb quant à leur insertion dans ces équipes. D’où, me semble-t-il, la nécessité de consulter les chefs d’établissement quant aux affectations des profs ce qui est bien loin des pratiques actuelles.

  3. akribik dit:

    L’idée d’autonomie est belle: qui peut dire qu’il est contre la liberté ou plus de liberté? Cela dit, dans l’immédiat, cela revient à dire aux professionnels des établissements « apprenez à faire des noeuds astucieux pour relier ensemble les bouts de ficelle qu’on vous a donnés de façon à perdre le moins de longueur possible », car les DHG arrivent ces temps-ci et on s’aperçoit qu’elles baissent encore.
    Deuxièmement, il me semble que l’autonomie ne doit pas être envisagée uniquement à titre interne (le fonctionnement de chaque école, collège ou lycée) mais aussi à titre inter-établissements (la chaîne école-collège-lycée-supérieur)et surtout entre établissements du même niveau: actuellement, quels sont les liens entre les différents lycées ou collèges notamment? Le seul qui me paraisse fonctionner effectivement, c’est la bourse aux tricards, c’est-à-dire les arrangements entre chefs pour se refiler les élèves exclus ou les redoublants de troisième ou de terminale jugés à risque! Si l’autonomie ne signifie pas démerdez-vous avec des moyens limités, mais aussi établissez des liens locaux ou plus élargis géographiquement entre profs notamment (échanges physiques, échanges d’informations, comparaison des pratiques…), pourquoi pas. Sinon, piège total.

  4. Le véritable enjeu de l’autonomie des établissements scolaires | Lewagges dit:

    […] – Louise Touret. Dans ce monde de la pensée unique consensuelle, il est cependant un empêcheur de tourner en rond… – Nathalie Mons. Oui, c’est la recherche. Les résultats des enquêtes empiriques n’ont malheureusement pas abouti à la démonstration du bien-fondé de la potion miracle de l’autonomie des établissements. Ces mesures augmentent les coûts, questionnent les compétences des acteurs locaux – dont on voit mal pourquoi ils disposeraient de talents supérieurs aux acteurs nationaux – et donnent souvent lieu à des formes avancées de népotisme. Quant à leurs effets sur les résultats des élèves, rien de probant. Certes, dans certaines configurations, un peu d’autonomie pédagogique peut améliorer les résultats des élèves, mais, dans tous les cas, ces politiques conduisent à un renforcement des inégalités scolaires et sociales à l’école. C’est ce qui explique d’ailleurs que certains pays allés très loin dans cette voie – l’Angleterre, la Finlande, certains anciens pays européens dits de l’Est – ont depuis rebroussé chemin. Mais, en France, les résultats de la recherche n’ont jamais réussi à ébranler les certitudes du monde politique. Texte de la chronique lisible ici . […]

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