Adamo, Mike Brand et le sac à main Jackie Kennedy… Les politiques et les mythes éducatifs : la chronique de Nathalie Mons

Dans le cadre de notre partenariat avec l’émission de Louise Tourret Rue des écoles, sur France Culture, EducPros vous propose chaque semaine le texte de la chronique de Benoît Falaize ou de Nathalie Mons. Cette semaine, Nathalie Mons, maître de conférences en sociologie à l’université de Paris-Est-Marne-la-Vallée, souligne la difficulté des politiques à déconstruire les mythes éducatifs et à penser un nouveau modèle pédagogique. Cas d’école avec le collège unique.

« Ce mois de janvier aura été celui de l’éducation sur la scène politique. Les vœux du Président ont dessiné l’école d’un second quinquennat sarkozyste. Dimanche dernier, François Hollande a, lui, élevé l’éducation au rang de « grande cause nationale ».
Beaucoup distinguent les propositions politiques de droite et de gauche, mais certaines ont un dénominateur commun surprenant : ce sont de formidables machines à remonter le temps ! Bien sûr, les candidats nous promettent de penser l’avenir, d’imaginer le futur, mais l’analyse de leurs propositions nous propulse, bien souvent en rétropédalage, dans des temps parfois assez lointains.

Prenons le cas emblématique du collège unique. C’est le grand oublié du quinquennat Sarkozy qui n’a pas réformé ce niveau d’enseignement pourtant en grande difficulté. Que nous proposent les candidats pour le réformer ? Des mesures qui sont très vintage, de beaux voyages dans le temps. Pour l’UMP par exemple, il s’agit ni plus ni moins de nous ramener dans les années 1990 quand il existait encore un palier d’orientation à la fin de la 5e. Le destin scolaire et donc social des élèves se jouait alors à environ 13 ans. La proposition de recréer des filières dès la 4e fait fi de tous les résultats de la recherche qui montrent, dans un beau consensus, que moins les filières sont précoces, meilleurs sont les résultats scolaires de tous les élèves et plus réduites sont les inégalités à l’école (1).

«Un collège unique auquel on donne les moyens de fonctionner porte de l’avant toute une génération, limite la reproduction sociale à l’école et est générateur de cohésion sociale»

Le collège unique est aussi associé à des attitudes civiques des élèves plus tolérantes (2). Bref, un collège unique auquel on donne les moyens de fonctionner porte de l’avant toute une génération, limite la reproduction sociale à l’école et est générateur de cohésion sociale. Encore faut-il penser, voire prendre le risque de proposer aux Français ce nouveau collège unique qui existe déjà dans d’autres pays qui ont eu le courage de le rénover en développant l’enseignement individualisé pour tous et en supprimant le redoublement. La suggestion vintage de l’UMP a un avantage certain : elle nous parle d’une école que l’on a connue, et donc elle rassure comme Adamo, Mike Brand ou le sac à main de Jackie Kennedy !

Louise Tourret. L’UMP n’est pas seule à proposer ces mesures vintage pour le collège…
Oui, un think tank libéral nous invite à une remontée dans le temps plus extraordinaire encore. Dans la mouvance de l’UMP, la Fondation pour l’innovation politique (FIP) – assez mal nommée – nous suggère de remonter au… XIXe siècle, au début de la IIIe République, à l’ère Ferry qui ne fut pas, malgré les idées reçues, celle de l’égalité des chances. Le laboratoire d’idées appelle à la mise en place d' »écoles fondamentales », qui seraient des collèges destinés à accueillir les élèves au niveau scolaire faible (3), élèves sur lesquels les études sociologiques montrent régulièrement qu’ils appartiennent majoritairement aux milieux défavorisés. De fait, il s’agit de refabriquer les écoles primaires d’enseignement supérieur, que Jules Ferry avait lancées, pour accueillir les élèves de milieux modestes après le primaire afin qu’ils ne se mélangent pas avec les enfants de la bourgeoisie.

Louise Tourret. Et du côté PS, fait-on aussi dans le vintage ?
Du côté du PS, on ne souhaite pas détruire le collège unique, au contraire. Mais, au-delà des bonnes intentions, le citoyen doit pouvoir en savoir davantage sur les modalités d’actions concrètes prévues. Or, face aux difficultés du collège unique, la prescription du PS est d’investir en priorité en amont du primaire, ce qui est tout à fait judicieux et quelque peu innovant. Mais qu’a proposé François Hollande pour le collège ? Il propose d’instaurer un suivi individualisé, exclusivement pour les élèves en difficulté (4). Et c’est là que, côté PS, on retombe aussi sur l’incontournable proposition vintage. Car la remédiation pour les élèves en difficulté, c’est une grande spécialité française, maintes fois testée. La recherche a déjà montré que, stigmatisant les élèves, le plus souvent sortis de la classe, ces dispositifs se révèlent peu efficaces (5).
Mais rassurons-nous, Louise : à trois mois de l’élection présidentielle, les candidats planchent encore sur des propositions innovantes, créatives qui ne manqueront pas de sauver le collège unique. Trois mois pour penser l’avenir, pour dessiner un nouveau modèle pédagogique, trois mois pour oublier la IIIe République et déconstruire les mythes éducatifs, c’est encore possible, mais il faut accélérer la cadence. Soyez créatifs, Messieurs les hommes politiques, vous qui demandez régulièrement aux enseignants de faire preuve d’innovation !»

Nathalie Mons
Maître de conférences en sociologie,
université de Paris-Est-Marne-la-Vallée

(1) Pour une synthèse des recherches sur le sujet : «Le modèle de l’école unique, l’égalité et la chouette de Minerve», Andy Green, 2008, Revue française de pédagogie n° 164, pp. 15-26 ; Les Nouvelles Politiques éducatives, Nathalie Mons, 2007, PUF, Paris.
(2) Voir notamment : «Promoting Ethnic Tolerance and Patriotism : the Role of Education System Characteristics», Janmaat J.G., Mons N., 2011, Comparative Education Review n° 55(1), pp. 56-82.
(3) Fondation pour l’innovation politique, fondation libérale, rapport «Douze idées pour 2012».
(4) Voir à ce jour la proposition de François Hollande, lors de son intervention au Bourget le 22.01.2012.
(5) Consulter, par exemple, une synthèse des recherches conduites sur le sujet au primaire, niveau d’enseignement où se sont plus particulièrement développés ces dispositifs : rapport HCE, «Éléments d’évaluation de l’école primaire française», Bruno Suchaut, IREDU, 2007.

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Article du on Mercredi, janvier 25th, 2012 at 18:57 dans la rubrique de l'émission Rue des écoles, Non classé, Présidentielles 2012. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

6 commentaires “Adamo, Mike Brand et le sac à main Jackie Kennedy… Les politiques et les mythes éducatifs : la chronique de Nathalie Mons”

  1. Viviane M dit:

    Le collège est bien le « grand oublié » par les ministres de Sarkozy. Aujourd’hui, les élèves qui arrivent en 6ème en maîtrisant insuffisamment la lecture, l’écriture et le calcul redoublent au maximum 2 fois (généralement sans aucun résultat) et sont condamnés ensuite à suivre des cours qu’ils ne peuvent pas comprendre et à être devant des devoirs qu’ils, quelle que soit leur bonne volonté, ont aucune chance de réussir. Ils arrivent en fin de 3ème, avec des savoirs faibles et une estime de soi détruite où ils sont orientés via un système opaque vers une filière professionnelle qu’ils n’ont pas vraiment choisi.
    D’autres pays ont réussi le collège unique et à supprimer le redoublement. Les élèves sont affectés à un groupe classe, mais ceux qui n’ont pas acquis les fondamentaux indispensables en lecture, écriture, calcul n’ont pas les mêmes cours de Français et/ou de maths que les autres élèves. Les autres cours sont organisés de telle façon que, même ceux qui maîtrisent insuffisamment la lecture et l’expression, ne se sentent pas rejeter et peuvent en tirer quelque chose. Il y a, tout de même, des classes « spéciales » pour des cas particuliers (déficience intellectuelle lourde), mais pas de tri.
    Par contre, je rejette l’argument du vintage et de l’archaïsme. La nature humaine n’a pas changé depuis l’homo sapiens-sapiens c’est à dire depuis au moins 40 000 ans. Les mécanismes efficaces de mémorisation et de construction de sens sont identiques. Oui, le contexte a changé et il faut adapter les méthodes anciennes au nouveau contexte. Cependant, il faut le reconnaître que le « paléomodernisme » est beaucoup plus nuisible que le « vintage ». J’appelle « paléomodernisme » une conception du modernisme qui date de 30 ans et qui a été abandonné partout sauf chez des pseudo-experts de l’Education Nationale. Elle est basée sur la croyance naïve que « tout ce qui est moderne est mieux ». La finalité recherchée n’est plus de permettre aux enseignants de mieux transmettre les savoirs, mais de mettre en place des techniques modernes d’apprentissage qui n’ont jamais été mises en place ailleurs. Pour moi, c’est bien le « paléomodernisme » qui a détruit le potentiel de l’Ecole en France.

  2. Paul Harris dit:

    L’étude de l’IREDU citée (note 5) date certes de 2007, mais les données concernant la partie sur la prise en charge des élèves en difficultés et les dispositifs de remédiation cite des études bien plus anciennes, comme le rapport Mingat de 1990 qui concernait les GAPP, ancêtre des RASED dont les défauts pointés par ce rapport ont été une des raisons de leur remplacement par les RASED, au fonctionnement sensiblement modifié. Peu d’études récentes permettent d’évaluer l’efficacité des dispositifs de prise en charge de la grande difficulté scolaire, mais ce qui existe tend plutôt à leur reconnaître des effets certains. Comme celle-ci : http://www.edition-eres.com/pdf/Guillarme_La%20querelle%20des%20aides%20a%20l%27ecole.pdf

  3. Sylviane BARBIERE dit:

    Je suis surprise des commentaires ‘expéditifs’ sur l’efficacité de la
    remédiation des élèves en difficultés, basés sur une étude -rapport HCE- de 2007 qui présente un ‘pot pourri’ des différentes aides sans en amener une
    étude sérieuse et étayée.
    Si vous voulez consulter une étude sérieuse sur les aides à l’école, allez
    voir le rapport 2009 de l’Université Paris-Descartes (Guillarmé et Luciani)
    mis en pièce jointe dans un article sur le RASED (réseau d’aide aux enfants
    en difficultés) rédigé sur le site du café pédagogique.net

  4. Les politiques et les mythes éducatifs : la chronique de Nathalie Mons | Evaluation des politiques éducatives dans l'éducation populaire | Scoop.it dit:

    […] blog.educpros.fr – Today, 1:25 PM […]

  5. Sirius dit:

    Il ne faut pas confondre « les écoles primaires d’enseignement supérieur », ce qui est un oxymore indéfendable, avec les classes supérieures de l’enseignement primaire que nous propose, dans un grand mouvement de progrès, de recréer la Fondation pour l’innovation politique.

  6. Pedro Cordoba dit:

    Les sociologues sont traditionnellement fâchés avec l’histoire. Nathalie Mons le confirme, qui écrit :

    « De fait, il s’agit de refabriquer les écoles primaires d’enseignement supérieur, que Jules Ferry avait lancées, pour accueillir les élèves de milieux modestes après le primaire afin qu’ils ne se mélangent pas avec les enfants de la bourgeoisie. »

    En réalité l’enseignement primaire supérieur (EPS) n’est pas du tout une idée de Jules Ferry, si honni par nos progressistes. L’EPS fut créé par la loi Guizot en 1833, soit 50 ans avant les lois Ferry. Elle fut supprimée en 1941, soit 60 ans après les lois Ferry. Près de 110 ans d’histoire. La France de 1941, au cas où il y aurait aussi un oubli sur ce point, c’est celle de Vichy. Pétain voulait-il, contrairement à Ferry, que les fils du peuple se mêlent à ceux de la bourgeoisie? Il doit y avoir comme une erreur dans l’analyse de Nathalie Mons.

    L’EPS débouchait sur les Ecoles normales puis sur les ENS de Saint-Cloud et de Fontenay. C’est grâce à l’EPS que des dizaines de milliers de fils de paysans sont devenus instituteurs – ce qui est un progrès considérable et inimaginable aujourd’hui à cause des effets pervers de la massification. Les nouvelles professeures (c’est comme ça qu’on dit?) des écoles sont des filles des classes moyennes. Quant aux normaliens (ENS) et polytechniciens, fils d’ouvriers, ils étaient certes peu nombreux : environ 7% des effectifs dans les années 60. Mais aujourd’hui ils sont 0%. Le progrès, on le voit, est incontestable.

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