Lutte contre l’échec scolaire et politique urbaine : la tribune de l’Institut Montaigne

Dans la lignée de ses travaux sur la société française, l’Institut Montaigne a mené courant 2011 une grande enquête, dirigée par Gilles Kepel, intitulée «Banlieue de la République» sur le territoire où ont éclaté les émeutes de 2005 : la communauté d’agglomération de Clichy-sous-Bois/Montfermeil (93). Ces deux villes ont bénéficié du plus important plan de rénovation urbaine de France, d’un montant de près de 600 millions d’euros, mais doivent faire face à un fort taux de chômage, notamment des jeunes.

Adoptant une démarche transversale, cette enquête s’intéresse à l’ensemble des dimensions qui permettent de «faire société» : le logement et la rénovation urbaine, l’éducation, l’emploi, la sécurité, ainsi que les questions politiques et religieuses. Cette approche pluridisciplinaire montre en quoi les trajectoires sociales, notamment scolaires, influent sur les comportements politiques et religieux des habitants de ces quartiers populaires.

Rééquilibrer investissement dans l’urbain et dans l’humain : une rénovation urbaine à repenser

La rénovation urbaine, pilotée par l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) depuis 2004, est le principal moyen d’action financier que s’est donné l’État pour intervenir dans les banlieues dégradées. Elle consiste à améliorer significativement le cadre de vie des habitants concernés en intervenant principalement sur le bâti. La rénovation urbaine entend restaurer l’estime de soi des habitants des quartiers en leur assurant des conditions d’habitation plus dignes, premier pas vers une meilleure intégration sociale et culturelle, et en posant les bases du sentiment d’appartenance à la République. C’est pourquoi le lien entre rénovation du bâti et amélioration de l’insertion sociale, notamment via l’éducation, est déterminant.

En effet, ségrégation urbaine et échec scolaire sont souvent corrélés : au-delà du seul bâti, le relais doit être pris en urgence par l’investissement dans «l’humain», notamment à travers l’école. Si l’emploi représente la clé du problème social, les conditions d’accès à celui-ci sont avant tout fonction de l’éducation qu’ont reçue ceux qui se présentent sur le marché du travail.

Un échec scolaire croissant aux conséquences sociales graves

Le système éducatif français ne parvient pas à assurer la réussite des élèves les plus défavorisés. Les conditions socio-économiques des familles ont dans notre pays un impact très fort sur la réussite scolaire des enfants et expliquent 16,7% de la variance de la performance des élèves en France (1). Un enfant d’enseignant a aujourd’hui quatorze fois plus de chances d’arriver au baccalauréat qu’un enfant d’ouvrier.

Les «décrocheurs» entrent souvent dans un cycle d’exclusion sociale qui conditionnera leur vie et celle de leurs enfants, alors que, dans le même temps, 100.000 diplômés par an font défaut à la France. En trente ans, la situation des élèves qui connaissent les plus grandes difficultés ne s’est pas améliorée. Les conséquences de cet échec scolaire massif sont catastrophiques pour les individus, mais aussi pour l’ensemble du pays. Le taux de sortie sans qualification s’avère anormalement élevé pour un pays développé qui figure au cinquième rang des pays les plus riches du monde. Les coûts pour l’ensemble de la société sont majeurs : perte de cohésion sociale, risques de délinquance, illettrisme et faibles qualifications, hausse du chômage et des minima sociaux… Initialement porteuse d’espoirs immenses, l’école devient, du fait de l’importance massive du décrochage scolaire, l’objet des ressentiments les plus profonds. Elle entraîne dans son rejet l’autre fonction de l’école, outre la transmission des savoirs : la formation des futurs citoyens et le partage des valeurs de la République.

Des politiques éducatives pour les quartiers aux résultats mitigés
Depuis trois décennies, des politiques ont été mises en œuvre pour pallier les difficultés de l’école à transmettre efficacement les savoirs dans les quartiers défavorisés, définis comme des «zones d’éducation prioritaire» (ZEP).

Mais alors que de nombreux quartiers populaires ont été profondément remodelés par les chantiers de la rénovation urbaine, leurs écoles sont restées identiques, tant dans leur projet pédagogique que dans leurs relations avec les autres acteurs éducatifs. Ainsi, une récente étude de l’INSEE (2) indique que la part des élèves en difficulté face à l’écrit a augmenté depuis une dizaine d’années et concerne aujourd’hui près d’un élève sur cinq : «L’augmentation du pourcentage d’élèves en difficulté face à l’écrit touche particulièrement les collèges en zones d’éducation prioritaire (ZEP). À l’entrée en sixième, le pourcentage d’élèves en difficulté de lecture dans le secteur de l’éducation prioritaire est passé de 20,9% en 1997 à 31,3% en 2007. En fin de collège, dans les collèges de ZEP, la proportion d’élèves dans les niveaux de performances les plus faibles (inférieurs au niveau 2) est passée de 24,9% en 2003 à 32,6% en 2009 (3).»

Contre l’échec scolaire, prendre le tournant de la rénovation urbaine
Or, le défi qui se pose aujourd’hui avec une acuité nouvelle, après les investissements massifs dans la rénovation urbaine, est celui de la fécondation réciproque des politiques éducative et de rénovation urbaine : quelles inflexions, quelles priorités pour l’éducation afin qu’elle s’appuie sur les acquis de la rénovation urbaine et en assure le relais ? Comment peut-elle en pérenniser les atouts et favoriser l’insertion sociale pour inverser les logiques de stagnation et d’enclavement, propices aussi bien aux incivilités qu’à des resocialisations fondées sur des replis communautaires ? La qualité de l’offre éducative conditionne notamment l’implantation de classes moyennes sur un territoire. La mixité sociale est au cœur de l’action de la rénovation urbaine et l’école en constitue le levier par excellence : les différentes couches sociales y apprennent à vivre ensemble et à faire société. C’est là tout l’enjeu de la France de demain. »

(1) PISA 2009.
(2) Jeanne-Marie Daussin, Saskia Keskpaik, Thierry Rocher, «L’évolution du nombre d’élèves en difficulté face à l’écrit depuis une dizaine d’années», France, portrait social, Insee Références, édition 2011.
(3) Jean-Claude Émin, «En ZEP, le niveau monte ou baisse ? », OZP, 2011.

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Article du on mardi, janvier 10th, 2012 at 21:18 dans la rubrique Présidentielles 2012. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

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