«J’ai retrouvé les écoles normales» : la chronique de Benoît Falaize

Dans le cadre de notre partenariat avec l’émission Rue des écoles, sur France Culture, EducPros vous propose chaque semaine le texte de la chronique de Benoît Falaize ou de Nathalie Mons. Cette semaine, Benoît Falaize (université de Cergy-Pontoise) remet en perspective la récente réforme de la formation des enseignants. Dans la lignée de la Cour des comptes qui a dénoncé le 8 février, dans son rapport annuel, le manque de préparation de cette réforme au nom barbare de « masterisation », source de « nombreux dysfonctionnements ».

«C’était il y a quelques jours, je suis entré dans un IUFM, vous savez, les instituts de formation des maîtres, désormais intégrés aux universités. Il faisait froid, très gris, tout se dessinait en noir et blanc, ou sépia, au mieux. Le lieu était presque désert, si ce n’est à la bibliothèque où je me rendais pour dépouiller tout un ensemble d’anciens manuels scolaires sortis des caves ou des greniers. Les livres m’attendaient grâce à la disponibilité et l’amabilité des personnes chargées du lieu.

C’était donc il y a quelques jours. L’IUFM en question était très vide, peu de personnel, peu d’administratifs. Aucun étudiant non plus. Et, à l’occasion d’une pause, j’ai circulé dans les couloirs, allant de lieu en lieu, sans but. Juste pour découvrir ou plutôt redécouvrir un endroit que j’avais connu jadis, beaucoup plus animé, justement au moment où les IUFM étaient créés. J’allais donc sans but, réfléchissant à ce que j’avais lu dans les manuels d’histoire des années 1970 et, progressivement, ma déambulation s’est faite presque hagarde, comme tétanisée par l’absence de bruit, de son, de présence, sauf celui de la présence de mes pas.

Au détour d’un couloir, j’ai repéré ce qui devait s’apparenter à un cagibi, un placard un peu large pour entreposer toutes sortes de matériels. J’ai poussé doucement la porte. J’y suis entré. Et quelque chose s’est produit. Etait-ce une odeur oubliée, une atmosphère ancienne, une couleur de revêtement mural… ? Un je ne sais quoi d’indéfinissable. Mais j’ai retrouvé les écoles normales ! Une trace archéologique, un vestige en somme. Dans ce cagibi non refait depuis très longtemps, les murs parlaient et évoquaient ce qu’avaient été ces lieux de formation.

Au même moment, j’ai entendu des cris et des rires d’enfants. Une cour de récréation attenante aux locaux de cet IUFM. Une atmosphère étonnante s’est alors installée : d’un côté, du haut de mon étage perché, j’étais en 2012 dans un IUFM vidé, laminé, obsolète ; de l’autre, en contrebas, une cour de récréation où jouaient des enfants de l’école primaire rattachée aux locaux. Et, là, des images de 1890 se sont imposées (j’aurais pu croiser Ferdinand Buisson discutant de pédagogie primaire), de 1910 (en rencontrant Decroly sortant d’une conférence qu’il aurait donnée aux normaliens), des années 1930 (Jean Zay n’était pas loin), ou encore de 1945-1946, au moment de la Libération et de la reconstruction. C’est-à-dire au moment où existait en France un lien fort entre une vision politique et une volonté scolaire. Au moment où la formation des maîtres appartenait aux ministres de l’Education nationale et surtout où un ministre ne pouvait pas répondre à un journaliste : « La formation des maîtres, ce n’est plus mon affaire ; voyez avec ma collègue de l’enseignement supérieur » (dixit Xavier Darcos à la rentrée scolaire de 2007, en direct à la télévision devant le journaliste Emmanuel Davidenkoff, en heure de grande écoute, sur une chaîne du service public).

Et qu’est-ce que cette expérience a eu de bouleversant ?

C’est d’avoir eu le sentiment d’avoir retrouvé un monde englouti. Sommes-nous pour autant nostalgiques de façon inepte ? Sommes-nous de béats et délirants défenseurs à tout crin des écoles normales ou des IUFM ? Evidemment, non. Mais inversement, avez-vous remarqué que les tenants de la nostalgie scolaire de la IIIe République sont ceux qui applaudissent à la masterisation de la formation telle qu’elle a eu lieu, et même, en redemandent, comme l’actuelle proposition de loi du député Jacques Grosperrin [NDLR : le 15 février, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture la proposition de loi du député UMP Grosperrin].

Ou comment en finir encore un peu plus avec une ambition nationale de formation et comment supprimer cette fois définitivement les IUFM.

A l’ancien système de formation des maîtres, certainement critiquable, mais qui était l’héritier d’une politique qui faisait corps avec la nation, que lui avons-nous substitué ? Si ce n’est une masterisation de circonstance budgétaire, une masterisation sans élan, sans âme et sans perspective, avec une quasi-disparition de la dimension pédagogique. Une masterisation qui a entraîné, ou aggravé durablement une chute radicale des effectifs des étudiants ou des inscrits au concours, sans proposer pour autant une amélioration de la formation, malgré les discours d’annonce. Du chef de l’Etat à la Cour des comptes, c’est dit désormais, et reconnu. Derrière toutes les réformes des cinq dernières années, c’est le sens même de l’école et de la formation de ses enseignants qui est atteint, qui a été liquidé.

Alors regardant les enfants jouer dans la cour de l’école annexe, désormais dissociée de cet IUFM implanté dans les locaux très XIXe d’une école normale d’instituteurs, on aurait pu reconnaître tous les signes d’une époque où la cohérence éducative nationale est révolue. La seule question qui vaille aujourd’hui : est-ce seulement rattrapable ?»

Benoît Falaize, enseignant-chercheur à l’université de Cergy-Pontoise

(Coauteur avec Elsa Bouteville de L’Essentiel du prof d’école, Didier/l’Etudiant)

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Article du on jeudi, février 16th, 2012 at 12:18 dans la rubrique de l'émission Rue des écoles, Enseignement supérieur : ces thèmes qui font polémique, Non classé, Présidentielles 2012. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

3 commentaires “«J’ai retrouvé les écoles normales» : la chronique de Benoît Falaize”

  1. Sylvain Genevois dit:

    Merci Benoît pour ce beau texte qui décrit exactement ce que l’on ressent quand on travaille à l’IUFM, un sentiment de vide et d’abandon qui ne peut laisser indifférent. Que reste-t-il de l’école quand on abandonne la formation des maîtres ? On étudiera bientôt les IUFM comme un héritage fossilisé de la pédagogie sacrifiée sur l’autel de la rentabilité.

  2. Richard FRANCO dit:

    Ce n’est pas appartenir aux nostalgiques du passé et aux cohortes d’anciens combattus d’une époque révolue que de regretter les écoles normales. Je suis passé par ce moule, première génération des normaliens déjà détaché de l’ENI d’après guerre puisque j’ai effectué ma scolarité jusqu’au bac au lycée avant de la rejoindre. Après deux années de formation riches des nombreux stages qui en faisaient la substantifique moëlle, j’ai débuté dans la carrière à l’âge de 20 ans, sans angoisse et avec des tonnes d’enthousiasme. La meilleure récompense de mon engagement est venue à l’âge de 51 ans lorsqu’un parent d’élève de ma première année d’enseignement m’a retrouvé et invité pour les 40 ans de son fils qui n’avait pas oublié son maître d’école. IL faut redonner un corps et une âme à la formation des maîtres, c’est une question de survie de notre modèle républicain.

  3. ottavi dit:

    Merci Benoît d’exposer si clairement ce sentiment et de trouver les mots justes,
    ton ancienne collègue,
    Dominique Ottavi (à Nanterre maintenant)

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