De futures élites «responsables» ! Oui, mais comment ?

Trois anciens élèves de classes préparatoires du lycée Henri-IV, passés par l’ENS Lyon, Sciences po et l’ESSEC, aujourd’hui enseignants et consultants, ont créé en 2011 le collectif «Responsabilisons les élites»* et un site Internet en faveur de la création d’un service civique**. EducPros publie la tribune d’un de ses fondateurs, Jean-Baptiste Mauvais, aujourd’hui enseignant en classes préparatoires au lycée René-Cassin, à Strasbourg.

À sa sortie de l’ENS Lyon, Jean-Baptiste Mauvais a choisi d’enseigner dans un dispositif «Nouvelles Chances» en Seine-Saint-Denis (93). Cette expérience l’a conduit à militer en faveur de la création d’un service civique sous la forme d’un module obligatoire mais adaptable à chacun. Avec un objectif : rapprocher les étudiants des grandes écoles et les étudiants de masters des réalités sociales.

«Comment réfléchir à l’ouverture sociale des grandes écoles et des universités sans faire le constat d’une succession de limites, de paradoxes et de contradictions ?

Un paradoxe, massif : celles et ceux qui seront bientôt amenés à décider pour tant d’autres personnes peuvent terminer leurs études, si longues, sans avoir nullement été mis personnellement au contact de ces personnes, qui leur ressemblent pourtant.

Une limite : certains de nos responsables politiques et économiques issus des plus grandes écoles affichent parfois une attitude et des pratiques dont on ne sait ce qu’elles doivent à l’inconscience d’une part, à une forme de nonchalance revendiquée à l’égard du reste de la population d’autre part. Ce faisant, elles suggèrent en creux la difficulté ou l’absence de volonté de nos grandes écoles, jusqu’à il y a encore peu, de former des responsables à la hauteur de leur tâche.

Oui, mais ces mêmes grandes écoles ont fait, dira-t-on, des efforts louables et salutaires depuis dix ans dans le sens à la fois d’une ouverture sociale de leur recrutement et d’une plus grande exigence d’engagement civique et social de la part de leurs étudiants. Ce dont témoignent aussi bien les fameuses conventions CEP de l’Institut d’études politiques, permettant à des élèves défavorisés d’avoir accès au Saint-Graal, que les dispositifs du type «Une grande école. Pourquoi pas moi ?» lancés par l’ESSEC, au sein desquels des étudiants s’engagent comme tuteurs auprès de lycéens désireux de poursuivre leurs études.

Ces deux formes d’ouverture sociale, aussi nécessaires et louables qu’elles soient, révèlent que la forme privilégiée et prioritaire d’ouverture sociale consiste actuellement en un recrutement un peu plus diversifié des élites, censé suffire à rendre ces institutions socialement responsables. Au-delà du caractère bancal, d’un point de vue sociologique, du modèle d’égalité des chances dont ils se réclament – comment être vraiment égal face à l’école, et quand bien même l’égalité face à l’école existerait, comment la mesurer ? -, ces dispositifs, remarquables, répétons-le, nous confrontent pourtant à une réalité fort stable : bon nombre d’étudiants traditionnels des masters universitaires les plus sélectifs comme de grandes écoles continuent, en 2012, à vivre et à penser en vase clos. De fait, l’ouverture sociale apparaît quasi unilatérale, à l’exception des étudiants, minoritaires, qui s’engagent déjà spontanément dans des associations et/ou au sein des dispositifs évoqués plus haut.

En dehors de ces institutions ? Un service militaire supprimé, malgré le brassage social qu’il permettait, ne serait-ce que momentanément. Une Agence du service civique, nécessaire encore, mais touchant peu d’étudiants.

Nous sommes plusieurs à penser que la responsabilité sociale des grandes écoles et des universités ne peut se résumer à une ouverture sociale quasi unilatérale ; notre collectif Responsabilisons les élites défend l’idée que tous les étudiants de ces formations sélectives, appelés de fait à embrasser des responsabilités plus ou moins élevées à des postes plus ou moins stratégiques, devraient avoir au moins une fois au cours de leur cursus été directement mis au contact de la société qui les entoure ; nous pensons également que la déconnexion de certaines élites, si souvent décriée mais finalement entérinée comme une fatalité, peut diminuer, pour peu que les jeunes gens concernés aient fait l’expérience, fût-ce partielle, de cette même société, de ses aspérités, de son épaisseur, en un mot, de ses réalités proches et lointaines, simples et complexes. De sorte que l’épreuve du concret incite à réfléchir, à mettre de la matière derrière les connaissances désincarnées, voire à interroger ces connaissances pour mieux les remodeler, à la mesure d’une épaisseur nouvelle.

Cet engagement civique étudiant concernerait les étudiants de masters, d’universités ou de grandes écoles, sous la forme d’un module obligatoire mais adaptable à chacun. Pour être pertinent, ce module devrait être intégré de plain-pied dans la formation, à raison d’une demi-journée par semaine ou par quinzaine pendant une année universitaire ; obligatoire, afin de ne pas être une fois de plus investi uniquement par les étudiants déjà acquis à ce genre de causes ; valorisé, en étant évalué et validé sous la forme de crédits ECTS suffisamment nombreux pour qu’il ne s’agisse pas là d’une énième roue du carrosse ; diversifié dans les activités proposées aux étudiants afin que cet engagement ne soit pas perçu comme une corvée mais comme une chance, une opportunité de se former et d’apprendre : soutien scolaire, visite à des personnes âgées, organisation d’événements culturels à l’intention de publics éloignés de ces pratiques… les formes peuvent être multiples ; la mise en place de partenariats avec des collectivités territoriales, des établissements publics – écoles, hôpitaux, musées – et associations agréées doit rendre le dispositif viable.

Point question d’une bonne conscience trop rapidement acquise, ni d’un voyeurisme malvenu ou bien encore d’une naïveté confondante ; simplement l’épreuve, ou mieux, la chance, de la réalité. Si dans la bouche de nos élus comme des dirigeants d’entreprise, le durable, la responsabilité sociale, l’irréprochable n’ont jamais eu si bonne presse, à peu de frais il est vrai, qu’en est-il, concrètement, des lieux et institutions de l’enseignement supérieur qui forment les responsables de demain ? Morale et éthique ne seront plus de vains, de grands ou de trop gros mots quand ils s’incarneront au quotidien, à HEC comme à Centrale, à Ulm comme à l’ESCP, en amont ou au-delà des mots, par de tout petits gestes.»

Jean-Baptiste Mauvais, enseignant en classes préparatoires (lycée René-Cassin, Strasbourg)

*Alice Volkwein (agrégée d’allemand, enseignante en classes préparatoires, ancienne élève du lycée Henri-IV et de l’ENS Lyon), Elodie Tordjman (consultante en communication, ancienne élève du lycée Henri-IV, de Sciences-Po et de l’ESSEC) et Jean-Baptiste Mauvais (agrégé d’allemand, enseignant en classes préparatoires, ancien élève du lycée Henri-IV et de l’ENS Lyon).

** Le collectif sensibilise les étudiants de grandes écoles par le biais de conférences, de diffusion de journaux-écoles, etc. Leur manifeste, diffusé fin 2011, a recueilli un peu plus de 220 signatures. Il prépare une note aux différents candidats à la présidentielle, en les incitant à prendre position sur la question de l’engagement civique étudiant.

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Article du on Lundi, février 6th, 2012 at 17:14 dans la rubrique Enseignement supérieur : ces thèmes qui font polémique, Non classé, Présidentielles 2012. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

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