«Comment l’école peut-elle contribuer au relèvement de la France ?», la chronique de Benoît Falaize

Dans le cadre de notre partenariat avec l’émission de Louise Touret Rue des écoles, sur France Culture, EducPros vous propose chaque semaine le texte de la chronique de Benoît Falaize ou de Nathalie Mons. Cette semaine, Benoît Falaize (université de Cergy-Pontoise) revient sur un texte de l’inspecteur du primaire René Ozouf de 1944, «Comment l’école peut-elle contribuer au relèvement de la France nouvelle ?». Et de s’interroger. Dans l’école française d’aujourd’hui, quel horizon d’attente proposons-nous aux élèves, nous, adultes, éducateurs ?

«Le thème de la refondation de l’école est d’actualité. La victoire de François Hollande à l’élection présidentielle et l’installation du ministère Peillon, l’abrogation, par le Conseil d’État, de la masterisation, la crise morale que subit l’école… tout concourt à ce que la refondation de l’école soit l’horizon proche du nouveau ministre.

En réfléchissant avec Olivier Loubes, historien de l’école (1), aux liens multiples et complexes qu’entretient l’école avec la nation, nous avons évoqué ces moments de fondation et de refondation ou volonté de refondation de l’école. Parmi ces moments, que peut-être nous aurons l’occasion de voir et d’analyser ensemble, Louise Touret, il y eut l’après-guerre. Loubes m’a envoyé un texte issu des archives, une conférence pédagogique – qu’il faut imaginer un peu comme celles de Morterolles décrites par Alain Corbin (2) – où l’inspecteur du primaire René Ozouf cherche, dans le département de la Seine, à dégager les moyens dont dispose l’école pour faire face au relèvement de la France qu’il appelle « nouvelle ».

Nous sommes en 1944, visiblement à la rentrée scolaire, et l’inspecteur Ozouf définit trois axes de l’action éducative, centrés autour des programmes, des méthodes et de l’esprit de l’enseignement. Pour les programmes, Ozouf évoque un nécessaire « fonds commun quasi immuable, afin de ne pas compromettre l’unité de l’école et l’unité de la patrie ». Certes, avance-t-il, « des allégements sont peut-être possibles dans certaines parties de nos programmes primaires, du côté scientifique notamment » (déjà des programmes trop lourds…), « mais, dit-il, pas de coupes sombres ! Verrait-on par exemple qu’on réduise à l’excès, comme on l’a demandé de certains côtés, en raison de ses difficultés, certes incontestables, un enseignement historique plus que jamais indispensable pour exalter chez nos élèves l’amour de la patrie, leur montrer les erreurs à ne plus commettre, les raisons que nous avons d’espérer, leur donner en exemple nos créateurs d’empire, nos grands hommes et nos héros. »

Louise Touret : C’est un discours très habité historiquement : les grands hommes, les héros… très IIIe République.

Absolument, et on verrait mal aujourd’hui un ministre ou un inspecteur réclamer aux enseignants de faire un enseignement de l’histoire et de géographie – car Ozouf parle aussi de géographie – en soutenant de tels arguments. Exalter la patrie ? Très peu y pensent dans l’Éducation nationale et je tente d’imaginer ce que ferait comme effet, devant un parterre de professeurs des écoles, un tel discours. Donner en exemple les créateurs d’empire ? L’école est plutôt à l’heure postcoloniale aujourd’hui et à la critique de la colonisation. Les héros : depuis combien de temps maintenant la didactique de l’histoire combat-elle le « mythe national » (3) de l’écriture de l’histoire scolaire et l’histoire des grands hommes, l’histoire-héros ?

Mais attention ! Ce texte nous interdit la caricature de la position patriotique. Ozouf explique que l’amour de la patrie « ne contredit nullement l’amour de l’humanité. Au contraire, il en est la condition. […] On n’a donc pas à se défendre du patriotisme comme d’une étroitesse morale. Ce n’est pas faire tort à l’humanité que d’aimer son pays. »

Pourtant, dans son texte, rédigé à la plume, des inflexions perceptibles apparaissent avec la IIIe République : d’abord la prise en compte d’autres modèles éducatifs, celui des alliés – USA, Angleterre, mais aussi l’Union soviétique qui a su développer la valorisation du travail manuel, autre élément de la culture générale, estime Ozouf.

Et enfin, autre inflexion, le monde nouveau dans lequel l’après-guerre s’annonce : « Peut-on admettre de voir restreindre encore la petite place faite à l’enseignement géographique, alors que, en raison du progrès croissant des moyens de transport, le globe devient de plus en plus petit, alors que l’interdépendance des nations s’accroît ? »

Louise Touret : Quel sentiment vous a inspiré ce texte ?

Ozouf évoque « les raisons d’espérer » qui seraient bienvenues aujourd’hui. Dans l’école française d’aujourd’hui, quel horizon d’attente proposons-nous aux élèves, nous, adultes, éducateurs ? L’empire ? La patrie ? On l’aura compris, c’est derrière nous, même si certains peuvent le regretter. L’Europe ? Aura-t-elle la même force d’adhésion qu’a pu représenter la patrie sous la IIIe République ?

L’intérêt de cette conférence pédagogique de 1944 est, pour Ozouf, de promouvoir une « morale sans haine » dont parle Jean Guéhenno, c’est-à-dire une morale qui sait la grandeur du « soi », ses erreurs aussi, un « soi » tout ouvert sur le monde et l’amour de l’autre. Avec trois principes : l’amour de l’humanité, donner le sens de la liberté et le développement de la culture populaire, autre manière de dire la culture pour tous, quelles que soient l’origine et la position sociale de l’élève.»

Benoît Falaize
Université de Cergy-Pontoise

(1) Olivier Loubes, L’école et la patrie. Histoire d’un désenchantement (1914-1940), Belin.
(2) Alain Corbin, Les Conférences de Morterolles, hiver 1895-1896. À l’écoute d’un monde perdu, Paris, Flammarion, 2011.
(3) Suzanne Citron, Le Mythe national.

Be Sociable, Share!

Tags: , ,

Article du on jeudi, juin 7th, 2012 at 14:07 dans la rubrique de l'émission Rue des écoles. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Laisser un commentaire