Le paradoxe du diplôme

Nous vivons un étrange paradoxe au sujet des diplômes : la remise des diplômes fait l’objet, depuis quelques années, d’un retour en force en solennité : les cérémonies de remise des diplômes, qui étaient passées de mode dans les années 1980, sont à l’honneur, avec force discours, invitations de la famille, et costumes de diplômés.

13 dec 15_1_dessin de diplômeLe jour de la diplômation est célébré comme un rite de passage majeur, celui du passage de l’état d’étudiant à celui de professionnel ; une forme de sortie de l’enfance, pour entrer dans le monde des adultes. Comme si une page se tournait définitivement ce jour là.

Et pourtant, la césure marquée par le diplôme n’a jamais parue aussi brouillée qu’aujourd’hui. Vu de manière factuelle, le diplôme ne marque plus de nos jours l’entrée dans la vie professionnelle : les étudiants passent des périodes de plus en plus longues en entreprise pendant leurs études, sous forme de stages, d’alternance ou d’années de césure. On estime que les Centraliens ont entre 12 et 20 mois d’expérience en entreprise à leur actif au moment où ils terminent leurs études d’ingénieurs.

En sens inverse, les expérimentés reviennent de plus en plus souvent à l’école : MBA, mastères spécialisés, titres 13 dec 15_3_remise diplôme avec serrage de mainRNCP, etc … L’allongement des carrières, et la nécessaire évolution de plus en plus rapide des compétences, poussent de plus en plus d’actifs à se former tout au long de la vie, et souvent à reprendre des études diplômantes après une première partie de carrière parfois longue.

13 dec 15_8_empilement de diplômesEn parallèle, nous assistons à un essor des certifications de toutes sortes : professionnelles (telles que les certifications émises par les éditeurs informatiques, les associations professionnelles comme le PMP pour le management de projet) ; officielles telles que les certifications délivrées par le Registre National des Certifications Professionnelles ; ou proposées par des associations d’établissements, telles que la Conférence des Grandes Ecoles avec ses Mastères Spécialisés et ses BADGE ;ou encore par les organismes de formation continue, qui délivrent leurs propres certificats maison.

Nous assistons à une prolifération de certifications, qui rend la notion de diplôme plus diffuse, voire confuse.

13 dec 15_4_diplôme dans sens interditEgalement, parallèlement à cette inflation de diplômes et de certification, se répand l’idée que les diplômes sont de plus en plus dévalorisés ; notamment les diplômes nationaux délivrés par les universités, et certaines écoles. L’inflation des diplômes irait de pair avec une sorte de démonétisation, comme si trop de diplômes tuait le diplôme.

Et après tout, faut-il un diplôme pour réussir ? Plusieurs ténors de la Silicon Valley ont soutenu que les études supérieures seraient nocives pour la réussite entrepreneuriale, car elles tueraient le goût du risque. Xavier Niel, dans son Ecole 42, ne demande aucun diplôme préalable pour sélectionner les élèves qu’il retient.2- carrière en escaliers

Assistons-nous à une crise du diplôme ? Allons-nous vers la mort du diplôme, se désintégrant dans un éclatement vers une multitude de certifications ?

Je risquerai ici une hypothèse : nous n’assistons pas à la disparition du diplôme, mais à sa mutation. Le diplôme perd sous nos yeux son caractère monolithique, ce qui faisait son identité traditionnelle : une unité de lieu (on avait le diplôme d’une école, dans laquelle on avait effectué ses études) ; son unité de temps (le diplôme sanctionnait un bloc compact d’années, qui précédait l’entrée dans la vie active) ; et son unité d’action (le diplôme arrivait à la fin d’un cursus structuré, unique, profilant des diplômés aisément reconnaissables sur le marché).

13 dec 15_7_graphique montrant la multiplicité des diplômesAujourd’hui, le diplôme monolithique cède la place à un processus de certification pluriforme, qui formalise et valide un processus d’acquisition de compétences qui dure tout au long de la vie, et est propre à chacun d’entre nous.

Ce mouvement est d’ailleurs impulsé par le monde de l’éducation traditionnelle lui-même d’ailleurs ; les référentiels actuels (diplômes nationaux, CTI, etc …) promeuvent l’approche par les compétences. Le diplôme se décompose désormais en un ensemble de compétences, acquises dans des séquences formatives interchangeables et validées par des ECTS, et inscrites dans des référentiels de compétences. Ces compétences deviennent échangeables d’une institution à l’autre, par le biais des ECST qui assurent la transférabilité des compétences acquises dans le cadre de la mobilité internationale.

Le RNCP vient récemment de prendre cette voie, en décomposant ses titres, qui correspondaient auparavant à des formations complètes, en blocs de compétences.

13 dec 15_6_diplômes multiples à imprimerCette décomposition en compétences se prête à l’accumulation des diplômes, et à leur articulation entre eux ; les établissements organisent systématiquement des parcours de mobilité internationale, souvent diplômante (doubles diplômes, dual diplômes etc …). L’inter-échangeabilité des diplômes permise par les ECTS permet au étudiants de composer des parcours à cheval entre plusieurs institutions, et du coup de « recomposer » un diplôme à partir de briques faites par plusieurs établissements. Finie l’unité de lieu, et l’unité d’action.

L’unité de temps est quant à elle mise à mal par les processus distanciels asynchrones, qui avaient déjà eu raison de l’unité de lieu. Les certificats délivrés par certains Moocs constituent le stade avancée de cette évolution, en délivrant des crédits pouvant ensuite être valorisés dans le cadre de cursus plus complets, notamment présentiels.

Petit à petit, le monde professionnel est en train d’adopter ce mode de fonctionnement. Face à l’inflation des diplômes, et aux vrais/ faux CV, les entreprises ont besoin de visibilité, et d’éléments de preuves des compétences acquises.

Pour cela elles demandent, ou elles créent elles-mêmes, des référentiels de compétences adaptés à leurs besoins, de véritables standards qui sont de nouveaux types de diplômes, souvent reconnus internationalement: certification PMI, certification Lean Six Sigma dans le monde professionnel ; certifications informatiques, certificats du monde de la Supply Chain, des Achats, etc …13 dec 15_5_diplômé avec plusieurs directions possibles

Ces certifications sont délivrées par des organismes agréés, souvent d’ailleurs des institutions d’enseignement classiques via leur branche d’executive education. On assiste également au découplage croissant entre la formation, et la remise de la certification. Aujourd’hui par exemple, un organisme titulaire d’un titre RNCP peut certifier une formation faite par un autre organisme.

Le découplage est tel que la certification peut être délivrée hors de tout processus formatif formel ; les mécanismes de Validation des Acquis de l’Expérience, créés par la loi mais qui ont eu jusqu’à présent du mal à décoller, pourraient trouver là une raison d’être nouvelle.

Mort le diplôme ? Peut-être, mais alors, tel le Phénix, pour mieux renaître de ses cendres. Nous pouvons imaginer une évolution future vers un monde de l’éducation organisé comme une vaste offre de certifications, de tous types, couvrant tous les publics et s’étalant tout au long de la vie. Ces certifications seront décomposées en compétences, qui seront valorisables dans différentes certifications. Ces certifications pourront être proposées par des acteurs très variés, les Etats n’étant que des acteurs parmi d’autres. Il y aura concurrence entre les certifications, les bonnes 13-janvier_10-remise-de-diplomecertifications chassant les mauvaises. Chacun composera son propre parcours, au gré de son évolution professionnelle. Il n’y aura pas d’âge limite pour se former, et les secondes chances existeront. Les organismes certificateurs joueront un rôle majeur dans la reconnaissance des établissements de formation, dont ils feront ou déferont les réputations ….

Cauchemar ou rêve ? A chacun d’en juger !

 

 

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This entry was posted on mercredi, décembre 16th, 2015 at 20:35 and is filed under Non classé. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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