Les MOOC vont-ils transformer le marché du savoir?

Il y a quelques semaines, Bill Clinton annonçait que les MOOC constituaient sans doute la seule solution à l’impasse économique dans laquelle se trouvait le système universitaire américain. Ce genre d’annonce se multiplie et laisse à penser que la révolution numérique en cours va bouleverser le marché du savoir. Mais est-ce réllement le cas? Le modèle économique des universités est-il dépassé? Si oui, qui seront les gagnants et les perdants du bouleversement actuel? Quelques réflexions personnelles sur le sujet.

Premièrement, quels sont les modèles économiques de ce nouveau marché? On trouve certaines pistes dans le contrat entre Coursera et l’Université de Michigan. Voici les quelques idées de Coursera pour monétiser sa plate-forme sur le plus ou moins long terme:

  • La certification, en ligne ou en présentiel
  • La vente de bases de données comprenant les données sur les étudiants à des employeurs potentiels
  • Rendre les cours partiellement payants
  • La mise en place d’un système de tutorat et de notation par des personnes compétentes au sein d’un cours. La plate-forme prendrait une commission sur les sommes versées au tuteur par le participant. C’est la notion de service Premium.
  • L’utilisation de Coursera comme plate-forme pour évaluer des étudiants ou employés prospectifs ou même pour la formation des employés au sein des entreprises.
  • Sponsoring des cours par des entreprises tierces.

Nous voyons peu à peu se dessiner les grandes lignes du futur marché du savoir, mais cela répond pas à la question de qui se taillera la part du lion: Coursera? Les universités? Des start-up émergentes?

Coursera et edX sont les deux plates-formes américaines qui captent et capteront l’essentiel des revenus des MOOC sur le court terme. La majeure partie de ces bénéfices provient de la certification. Les stratégies des deux plates-formes diffèrent considérablement: Coursera mise sur la quantité, avec 69 universités partenaires en mai 2013 et des centaines de cours prévus, alors qu’edX mise sur la qualité, avec une douzaine de partenaires et « seulement » une quarantaine de cours. Par ailleurs Coursera ne laisse aux universités partenaires qu’entre 6 et 15% des revenus issus d’un cours, tandis qu’edX redistribuera aux universités partenaires 50% des revenus, mais après avoir dépassé le seuil de 50.000 dollars. edX n’a pas encore généré de revenus, alors que Coursera a annoncé avoir gagné 200.000 dollars au premier trimestre 2013 via la vente de ses certificats. Cependant, bien qu’ils attirent une attention considérable en ce moment, il ne faut pas oublier que les MOOC ne sont pas les premiers venus de la révolution numérique du marché du savoir. Ils entrent certes en partie en concurrence avec les autres formes d’enseignement en ligne- Open CourseWare, tutoriels, e-books- mais  ils sont loin de les avoir éliminés. Petit retour sur ces acteurs plus discrets de la révolution numérique.

Les autres places de marché du savoir Les « places de marché du savoir » existaient avant l’apparition des MOOC. Les plus connues sont certainement Udemy et Lynda. Udemy est une start-up fondée en 2010, elle est du même type que WizlQ et Edufire. Le principe de ces plates-formes est de faire se rencontrer professeurs et étudiants autour d’intérêts communs. La plupart des cours porte sur des compétences professionnelles valorisables dans le monde de l’entreprise. L’enseignant fixe lui-même le prix de son cours, qui va de quelques dizaines à quelques centaines d’euros, la plate-forme prélevant environ 30% des revenus (rien pour les cours gratuits  qui constituent des produits d’appel). Ce modèle est relativement différent de celui des MOOC car les classes n’accueillent en général que quelques centaines d’étudiants. On peut retrouver ce type de modèle en présentiel avec par exemple la start-up française Leeaarn. Sur Udemy, le professeur a un statut d’entrepreneur et peut gagner des sommes conséquentes. Plus d’un quart des enseignants gagne plus de 10.000 dollars par cours. Certains cours sur le développement web ont rapporté à leur auteur plus de 325.000 dollars en moins d’un an. De quoi faire rêver plus d’un enseignant. 

Le modèle de Lynda.com est sensiblement différent. Cette entreprise, fondée en 1995 par Lynda Weinman et son mari, propose des tutoriels vidéo sur de nombreux sujets, centrés également sur des compétences professionnelles, développement Web, animation 3D, design, photographie, etc. Cette plate-forme fonctionne sur le principe de l’abonnement: pour 25 dollars par mois, les internautes ont accès à l’ensemble des 1800+ vidéos. L’entreprise emploie plus de 200 personnes à plein temps, et 140 professeurs, qui touchent des royalties sur les revenus issus de leur cours. Même si les enseignants touchent une part des revenus, le modèle est différent de celui d’Udemy dans la mesure où ils sont salariés avant d’être entrepreneurs. On pourrait croire que ce modèle pécliterait rapidement avec la multiplication des vidéo-tutoriels disponibles sur Youtube et avec l’essor des MOOC. Il n’en est rien si l’on en croit la levée de fonds de plus de 100 millions de dollars que Lynda vient de réaliser.

Il est clair que les MOOC viennent titiller ces marchés relativement plus anciens. Les cours sont gratuits, en général de qualité, il y a davantage d’interaction et les sujets à vocation professionalisante (développement web, etc) sont couverts de manière croissante. Mais il est probable que les différents modèles économiques finissent par se rejoindre plutôt que de s’annihiler. La récente annonce du partenariat entre Coursera et Chegg, fournisseur de e-book, va à mon avis dans ce sens. Les e-books seraient visionnables directement depuis Coursera, gratuitement pendant les cours, de manière payante entre chaque session. Le modèle de location de e-book rejoindrait alors celui du MOOC, ce qui permettrait aux éditeurs d’y trouver leur compte. Comme quoi, certains compromis semblent possibles.

L’ouverture du marché des MOOC aux particuliers Pour le moment, l’économie des MOOC tourne essentiellement autour des plates-formes américaines, les établissements à l’origine des cours ne récoltant qu’une part négligeable des bénéfices réalisés. Ce marché ne profite donc encore qu’à quelques établissements prestigieux. Il est probable qu’il s’ouvrira bientôt à des établissements moins connus, ou même pourquoi pas à des particuliers. C’est le mouvement que nous avons vu s’amorcer sur Canvas.net, la plate-forme qui nous a hébergé pour le MOOC de Gestion de Projet.  On y voit d’ailleurs un certain nombre d’enseignants qui donnent leur titre mais qui ne mettent pas le logo de leur établissement. Avec la libération probable du code d’edX dans deux semaines, il est possible qu’émergent de nouvelles « places de marché du savoir », ouvertes à tous les enseignants. Ces plates-formes auraient un modèle proche de celui de Canvas.net ou de Udemy, mais avec cette fois-ci une plate-forme conçue pour héberger potentiellement des dizaines de milliers de participants. Est-ce que cela va changer la donne dans le marché du savoir? Les particuliers, les organismes de formations, les petites universités vont-elles sauter sur l’occasion? Difficile à dire, car tant qu’il n’y aura pas de modèle économique viable pour les créateurs de cours, les initiatives individuelles demeureront isolées et resteront l’apanage de quelques enseignants-chercheurs passionnés du domaine.

Quoiqu’il en soit, d’ici quelques semaines il sera peut-être techniquement possible de créer des places de marché du savoir basées sur la plate-forme edX. Il restera alors à trouver les modèles économiques permettant le succès de telles initiatives, qui ouvriraient la voie à une véritable démocratisation du savoir en mettant ce modèle à la portée de tous les enseignants. Message subliminal pour tous les start-upeurs qui ne savent pas quoi faire de leurs soirées….

A bientôt pour un nouveau billet sur: Qui doit financer les MOOC?

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  4. Bonjour Matthieu,

    Une dernière possibilité de monétisation il me semble : le paiement par étudiant par les universités utilisant des Moocs dans leur cours. Les cours en classe devenant entièrement des projets de travail d’équipe. C’est le règne de la classe inversé : les enseignants devenant des facilitateurs et des coach. Par exemple, des étudiants en science politique peuvent réaliser un rapport de politiques comparée entre pays puis le proposer aux fonctionnaires qui travaillent sur ces sujets. Les mooc associé aux classes inversés peuvent faire un saut qualitatif dans l’apprentissage maîtrisés (Bloom) et combler le pont entre le monde universitaire et le monde réel.

    Quand je pense, j’ai étudié trois ans les sciences politiques à l’université de Montréal sans parler à personne pendant cette période. (Pour être juste, j’ai réalisé un travail d’équipe)

    • matthieu-cisel

      Oui, tout à fait, Coursera comme edX ont d’ailleurs commencé à vendre leurs cours à d’autres universités pour qu’ils entrent dans le cursus Institutionnel. Je vais en parler dans le prochain billet sur les business models émergents…

      Cordialement

      Matthieu

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  8. En France nous avons Tuto.com : 300 000 apprenants, une bibliothèque de 32 000 cours vidéo (nous ouvrirons bientôt les formations au format ebook), 6 000 000 de vidéos téléchargées. Service prochainement disponible en anglais. Une place de marché, ouverte à tous, dont le modèle économique est basé sur le partage de revenus avec les formateurs (déjà plus de 1,6 millions d’euros reversés à ces derniers).

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