Coursera, l’arbre qui cache la forêt

Coursera attire une telle attention depuis quelques mois que l’entreprise est devenu le symbole du phénomène MOOC. Cependant, alors que la plate-forme emploie à temps plein une quarantaine d’employés, la création des cours qui y sont organisés nécessite des centaines voire des milliers de personnes. Retour sur la face imergée de l’iceberg.

Tout d’abord, la création des ressources pédagogiques implique une bonne maîtrise du sujet enseigné. Jusqu’à là, rien de nouveau me direz vous, c’est le travail de l’enseignant. Mais ces ressources doivent être numériques. Tout de suite cela devient un peu plus compliqué. Si l’équipe souhaite employer des moyens professionnels, une équipe technique peut être nécessaire pour filmer et faire le montage vidéo. Et même pour un simple powerpoint commenté, il faut savoir faire de bonnes présentations. Force est de constater que beaucoup des professeurs qui enseignent sur Coursera ne connaissent pas les règles élémentaires d’un powerpoint: diapositives trop chargées, peu esthétiques, entre autres. De même, nombreux sont les enseignants qui ne savent pas faire un vidéo tutoriel et qui ont recours à des étudiants pour les assister. La conception des ressources pédagogiques est en soi une compétence; il ne faut pas faire l’amalgame entre le fond, qui est du ressort de l’enseignant, et la forme, qui ne l’est pas nécessairement.

Ensuite vient la question de la scénarisation pédagogique. Dans un MOOC, l’enseignant ne corrige pas les copies, et n’interagit pas directement avec l’ensemble des participants. C’est une façon d’enseigner nouvelle, qui nécessite des compétences particulières. L’évaluation, par exemple, repose essentiellement sur deux mécanismes: l’évaluation automatisée, et l’évaluation par les pairs. La majeure partie des enseignants corrigent eux-mêmes leurs copies et ne savent pas nécessairement utiliser de manière pertinente ces modes d’évaluation. Bien souvent sur Coursera, l’évaluation automatisée se cantonne à des quizz portant sur ce qui a été dit dans les vidéos, et les participants ne sont pas suffisamment formés pour réaliser des évaluations par les pairs de qualité. Par ailleurs, un certain nombre d’objectifs pédagogiques imposent de sortir du cadre strict de Coursera pour utiliser d’autres outils numériques disponibles sur le Net. Encore faut-il les connaître et savoir les utiliser. L’ensemble de ces compétences sont du ressort de l’ingénierie pédagogique de MOOC, qui constitue une branche particulière de la pédagogie numérique.

Outre le travail de conception, il y a celui de la réalisation du MOOC et de l’accompagnement des participants. C’est le travail du chef de projet et du community manager, nous ne reviendrons pas en détail sur leurs tâches respectives, qui ont été discutées dans le billet sur l’organisation des MOOC. Leur rôle est de s’assurer du bon déroulement de la préparation du cours, d’accompagner les participants et de modérer forums et réseaux sociaux. Conception des ressources, ingénieurie pédagogique, gestion et accompagnement des participants constituent le coeur de l’organisation d’un MOOC sur Coursera, mais le travail ne s’arrête pas là.

En effet, il faut ensuite analyser les données. Cela ne se cantonne pas simplement à donner le pourcentage des participants qui sont allés jusqu’au bout, à fournir les résultats des questionnaires démographiques (classes d’âge, profession, etc) ou des questionnaires de satisfaction. Il s’agit d’aller dans les détails de ce qui s’est passé pendant le cours. Comment se sont déroulées les évaluations par les pairs? Qui a abandonné? Comment les personnes ont-elles interagi sur les forums et les réseaux sociaux? C’est le travail du chercheur, mon travail de thèse à vrai dire; il implique une bonne dose de statistiques. On pourrait également qualifier ce métier d’analyste de MOOC. Après le MOOC, l’analyste peut travailler avec l’ingénieur pédagogique pour faire des recommandations pour la session suivante et tenter de répondre à la question: Qu’est ce qui peut être amélioré?

Nous commençons à voir se dessiner petit à petit les contours de l’écosystème, mais nous sommes encore loin du compte. Se pose encore la question du financement. Organiser un MOOC coûte plusieurs dizaines de milliers d’euros. Trouver les financements nécessaires peut constituer une activité à part entière. Nous avons discuté des différentes sources de financement possibles dans Qui doit financer les MOOC?: crowdfunding, financement par les participants, sponsoring par des entreprises externes, subventions publiques ou autres,  ce ne sont pas les pistes qui manquent. Mais il est clair qu’obtenir ces financements prend du temps. Il faut monter des dossiers, convaincre, etc, car il ne suffit pas de dire qu’on lance un MOOC pour que l’argent tombe du ciel.

Encore une fois, Coursera et edX ne sont pas les seuls acteurs de l’univers MOOC. Il existe des solutions open source: Canvas, Openmooc, des LMS comme Sakai ont déjà été utilisés pour l’occasion. Beaucoup d’établissements préfèrent les héberger sur leurs propres serveurs. Administrer de telles plates-formes nécessite de nombreuses compétences techniques et une bonne maîtrise de l’outil, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde (cf. Où héberger son MOOC?). C’est le travail de l’équipe technique. Par ailleurs, outre les compétences techniques, il faut une certaine expertise juridique si l’on souhaire héberger le cours en local. Si on ne veut pas avoir de souci avec la CNIL, il y a un certain nombre de règles à suivre. La rédaction des Conditions Générales d’Utilisation peut être un vrai casse-tête juridique, et je souhaite bonne chance aux équipes qui vont devoir le résoudre. Enfin, si l’on sort de Coursera, il n’est pas évident de trouver des participants, et tout une campagne de communication est à mettre en place pour ne pas lancer son cours avec deux pelés et trois tondus (cf Quand les profs s’improvisent webmarketers).

Pour terminer, les services Premium et les applications pour MOOC. Si le coeur du MOOC (vidéos, exercices, etc) restera sans doute gratuit un certain temps, il est probable que se développe très rapidement un système de services Premium payants. Le seul qui soit avéré pour le moment est l’examination dans des centres d’examens certifiés. Par ailleurs, le tutorat est envisagé de manière croissante, pour le suivi des participants et l’évaluation « professionnelle » des copies. Ou encore l’animation de rencontres en présentiel, pour  sortir du cadre purement virtuel du MOOC. Rappelons qu’il existe déjà des communautés de type Meet Up Coursera à travers le monde. Combien ces services Premium coûteront-ils? Permettront-ils de financer le reste du MOOC? Trop tôt pour le dire, mais il est probable que ces modèles économiques s’articulant autour du tutorat et du présentiel, ou même du tutorat en présentiel, émergent rapidement. L’apparition de sites de tutorat autour d’Udacity, comme Course Pods, semble confirmer cette tendance.

Et enfin, les applications pour MOOC, ou MOOC Apps. Les plates-formes qui hébergent les cours, Coursera, edX ou autres ne possèdent pas toutes les fonctionnalités dont les équipes pédagogiques peuvent avoir besoin. Pour l’interaction et le chat, les enseignants font souvent appel au Google Hang Out, ou à des classes virtuelles comme Study Room. Un certain nombre de start-ups cherchent à surfer sur le tsunami MOOC pour vendre leurs solutions, avec plus ou moins de succès. Toutes les entreprises de technologies éducatives  sont concernées de près ou de loin par le phénomène. Je pense par exemple que Memrise ou Qstream, entreprises spécialisées dans les outils de mémorisation en ligne, ont une carte à jouer, et elles sont loin d’être les seules. Sauront-elles en profiter?

Nous avons donné un aperçu aussi exhaustif que possible de la chaîne de valeurs des MOOC: conception, organisation, financement, compétences juridiques ou techniques, communication, développement informatique, c’est un véritable écosystème et donc un nouveau marché qui sont en train de se mettre en place. Qui va remporter ce marché émergent? Difficile à dire au vu du nombre d’acteurs en jeu. Nous en discuterons dans les prochains billets

 

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