Services Premium pour les MOOC: le tutorat

Les MOOC doivent trouver un modèle économique pour s’établir de manière durable, au risque de ne rester que des produits d’appels destinés à assurer la visibilité des établissements qui les produisent. Or on ne construit pas un système éducatif uniquement sur de la publicité. Nous avons discuté dans le dernier billet du modèle qui consiste à faire payer le prix du billet d’entrée. Une autre possibilité est de mettre en place des services payants comme le tutorat en addition d’un cours de base qui serait gratuit; c’est la notion de service Premium. Dans cette configuration, quels seraient les rôles des tuteurs ? Où les trouver? Quelques pistes de réflexion.

Quels seraient les fonctions d’un tuteur au sein d’un MOOC ? Accompagner le participant pour l’aider à aller au bout du cours? L’aider à comprendre les points qu’il n’a pas compris? Corriger ses productions ? Par ailleurs, comment recruter et former suffisamment de tuteurs pour satisfaire aux besoins de l’ensemble d’un MOOC ? Je pense que de manière générale, la mission d’un tuteur est de remplir des fonctions qui ne peuvent pas être remplies par d’autres moyens.

La correction des productions est sans doute la principale valeur ajoutée du tutorat. Les outils de correction automatisée de programmes informatiques ont fait d’énormes progrès, et edX développe des outils de correction automatique de copie (cf. le billet de Christine Vauffray). Par ailleurs, il est possible d’aller très loin avec de simples QCM et tests automatisés si on sait les utiliser correctement. Mais il reste des domaines où il n’est pas possible de faire abstraction de l’humain. Nous avons souvent recours à l’évaluation par les pairs au sein des MOOC, et nous y avons fait appel dans le certificat avancé du MOOC Gestion de Projet pour les quatre devoirs: la carte conceptuelle, le calcul d’actualisation, le compte-rendu et la planification.

Autant que possible, nous avons fourni des guides de correction et des corrigés-type (et non simplement une grille de correction) pour les différents devoirs. Chaque copie a ainsi été évaluée par quatre participants. Les résultats se sont avérés mitigés. Les participants se sont souvent plaints de la variabilité énorme qui existait  entre les notes des différents tuteurs. Dans les faits, les coefficients de variation (qui reflètent la variation entre les notes données) tournaient entre 15 et 20%, cf. les résultats préliminaires sur le sujet. Pour donner de la cohérence à la notation, nous avons monté une équipe de correction composée de membres de l’équipe pédagogique et de participants formés. Cette équipe a noté les 2000+ copies, et le tout gratuitement. Cependant, il est clair que ce type de service ne pourra pas être gratuit durant les prochaines sessions du MOOC si l’audience grossit.

A vrai dire, ce n’est pas tant la notation qui me semble importante que les retours sur les productions. D’une part l’objectif principal d’un MOOC n’est pas la sélection par les notes (ou du moins pas encore), mais la formation; d’autre part je ne suis pas sûr que la variabilité entre les notes données par les tuteurs serait moins importante que celle donnée par les pairs. L’évaluation doit avoir un caractère formateur et permettre au participant de s’améliorer. Les commentaires laissés par les participants lors de l’évaluation par les pairs étaient parfois laconiques quand il y en avait, et pas toujours pertinents. L’équipe de correcteurs que nous avions montée n’avait pas le temps de donner des commentaires. C’est donc probablement au tuteur de remplir ce rôle et de faire des retours utiles sur les productions.

Au-delà de la correction des productions a posteriori, on peut très bien imaginer une assistance à la réalisation des productions sur le modèle du « soutien scolaire« . Il est possible de demander de l’aide sur les forums, mais la discussion des devoirs sur les forums pose un réel problème. Doit-on laisser les participants s’entraider pour le rendu des devoirs, directement sur le forum du cours par exemple? On risquerait de voir une copie collective à mille exemplaires. Je ne suis pas nécessairement contre, mais il faut que cela soit voulu. Une assistance individualisée des devoirs par des tuteurs peut donc avoir du sens pour éviter de faire du MOOC un travail collectif.

Enfin, le dernier rôle du tuteur peut être le maintien de l’engagement. Les taux d’abandon dans les MOOC sont dithyrambiques: souvent 90% dans les MOOC de Coursera. On peut discuter longtemps sur le fait qu’en vérité, ce n’est pas simplement de l’abandon: nombreux sont les participants qui ne souhaitent pas faire les devoirs et qui ne sont qu’auditeurs libres. La proportion de participants qui commencent les devoirs et qui finissent pas abandonner au bout d’une semaine ou deux est en réalité assez faible, moins de 20% pour le Gestion de Projet. Il est clair qu’un tuteur qui demanderait régulièrement des comptes permettrait d’aider les participants qui nécessitent un certain accompagnement d’aller jusqu’au bout du cours.

Le tutorat peut-il fonctionner à distance? Très certainement, en particulier pour des MOOC. Des communautés de tutorat en ligne se développent rapidement, avec par exemple Instaedu aux Etats-Unis ou même la start-up parisienne Learning Shelter. Nous reviendrons dans un prochain billet sur la question du présentiel de manière plus approfondie. A mon sens le principal problème n’est pas tant la question de la distance que celui de la qualification – et donc la légitimité – des tuteurs.

Où trouver des tuteurs qualifiés? La personne la plus qualifiée pour servir de tuteur est l’enseignant. C’est un peu le « super tuteur ». Mais même s’il est payé – et je pense que c’est un modèle intéressant pour les enseignants en charge des MOOC – il ne pourra pas servir de tuteur à des centaines de participants. Il faut donc trouver d’autres tuteurs et qui plus est des tuteurs qualifiés. Quand considère t-on qu’un tuteur est qualifié? Quand c’est un professionel du domaine? On peut être qualifié sans nécessairement être un bon tuteur. Difficile par ailleurs de trouver des centaines de professionnels pour faire du tutorat. On peut également envisager de recruter les tuteurs parmi les participants qui ont réussi avec succès les sessions précédentes du MOOC. On pourrait alors voir se former un nouveau métier: tuteur pour MOOC, des MOOCers qui partiraient à la chasse aux certificats pour devenir tuteurs des cours qu’ils suivent. D’où qu’ils viennent, je pense qu’il faudra mettre en place une formation sélective des tuteurs candidats afin de s’assurer de leur capacité à devenir de bons tuteurs, où que les tuteurs soient évalués par les tutorés eux-même, avec un système de badges. Après tout, quand on paie un service, il faut qu’il soit de qualité. Pourquoi ne pas mettre en place une partie du MOOC spécialement pour former et évaluer les tuteurs ?

Combien les tuteurs coûteraient-t-ils et comment partager les revenus? Quel prix fixer pour un MOOC de six semaines? 50 euros, 200 euros? Faut-il payer à la session ou à la copie corrigée? Pour le partage des revenus, on peut envisager plusieurs modèles: le modèle « place de marché » à la Learning Shelter, les tuteurs fixeraient alors eux-mêmes le prix. Le second est le modèle de type « Acadomia » : une entreprise fixe les prix et rémunère les tuteurs comme des salariés ou des prestataires de service. Qui serait alors légitime pour gérer les tuteurs? L’équipe pédagogique, une entreprise externe? Comment partager les revenus entre tuteurs, la plate-forme et l’équipe du MOOC? Difficile pour le moment de répondre à toutes ces questions car nous manquons de recul. Une chose est sûre, ce secteur a de l’avenir. Un site de tutorat vient juste d’apparaître aux Etats-Unis en lien avec les « MOOC » de Udacity: CoursePods.

Certains diront, peut-être à raison, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Le tutorat dans le e-learning, c’est ancien. Le modèle économique des Formations Ouvertes et à Distance reposaient déjà en partie sur ce modèle économique. Cependant n’oublions pas que le rôle de tuteur au sein des MOOC est différents. Nous ne sommes plus dans le cas d’apprenants isolés. Les MOOC sont une forme d’enseignement vraiment particulière, et le métier de tuteur pour MOOC reste à inventer.

11 Comments

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11 Responses to Services Premium pour les MOOC: le tutorat

  1. Bonjour Mathieu,

    Je trouve très pertinent que vous abordiez cette question. C’est précisément le thème de l’atelier que je vais animer aux JEL.

    Le tutorat à distance est assez bien circonscrit et donne lieu à de nombreuses publications cf. t@d, le portail du tutorat à distance que j’anime https://sites.google.com/site/letutoratadistance/Home

    Il concerne les points évoqués dans ce billet mais d’autres dimensions également. Sur les fonctions et les plans de support à l’apprentissage cf. http://blogdetad.blogspot.fr/2012/06/des-fonctions-et-des-plans-de-support.html

    Il n’en reste pas moins que les systèmes adaptés aux Moocs restent largement à penser et à organiser. J’ai commencé à aborder cette question à travers la taille des différents Moocs cf. https://sites.google.com/site/jacquesrodet/Home/mes-documents/essai/tutoratetmoocs

    Pour les JEL, je traiterai également des formes tutorales possibles en fonction des différents types de Moocs et des fondements épistémologiques revendiqués ou non par leurs initiateurs.

    Au plaisir d’échanger,
    Jacques Rodet

  2. matthieu-cisel

    Ravi de voir que vous avez déjà commencé à vous pencher sur la question. Selon vous, existe t-il des organismes susceptibles de s’emparer de la question du tutorat sur MOOC ? Des boîtes comme Acadomia, ou équivalentes pour l’enseignement supérieur ou la formation ? Les organismes de formation eux-mêmes quand le sujet s’y prête? Je n’ai aucune visibilité sur les acteurs susceptibles de se positionner sur ce secteur.

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  6. Vincent Datin

    Attention tout de même à certaines communautés de tutorat qui ont plus une dimension marketing que pédagogique…. Les MOOCs avec des start-up comme ADN n’ont pas grand avenir et peu d’intérêt pour les apprenants.

  7. hcassagne

    Merci Matthieu pour ce billet très intéressant! Quand on est un béotien dans mon genre, on est toujours ravi de découvrir que des spécialistes ont déjà planché sur le sujet. Tu ouvres plein de pistes intéressantes.

  8. Je ne suis pas certain que le tutorat dans les Moocs soit à sous-traiter à des entreprises de soutien scolaire qui ont des références pédagogiques très éloignés de celles des Moocs.

    Que le tutorat doive être rémunéré me parait une évidence. Qu’il soit vendu en tant que tel est un modèle économique possible. A noter que dans le e-learning traditionnel, cette modalité de commercialisation aboutit fréquemment à ce que le client (qui est rarement l’apprenant) renonce à l’acheter. D’autres modèles économiques sont possibles dont l’intégration du coût du tutorat dans le prix de vente global de la formation. Cela amènerait donc les initiateurs de Moocs à ne plus confondre ouverture et gratuité.

    Qui peuvent être les tuteurs ? Tout simplement les personnes qui dans les moocs l’assurent déjà. Le Mooc ABC Gestion est un bon exemple. Une petite équipe a déployé une énergie énorme pour apporter du soutien aux apprenants. Nul doute que s’ils se voyaient rémunérés pour cela, cela leur conviendrait et les inciterait à renouveler l’expérience ;-)

    Les tuteurs peuvent aussi être trouvés parmi les anciens apprenants. De nombreux masters en ligne fonctionnent de cette manière. Des diplômés se voient proposer d’assurer des tâches de tutorat pour la promotion suivante. C’est une des formes du tutorat par les pairs. Là aussi, les modalités tutorales gagnent à être formalisées au sein d’une charte et même d’un contrat de travail.

    Reste l’autre forme de tutorat par les pairs, consubstantielle aux cMoocs, qui consiste pour l’institution à favoriser l’entraide entre les apprenants d’une même promotion. Si j’en juge par le Master MFEG de Rennes 1, ce tutorat permet de répondre à une proportion non négligeable des besoins de soutien des étudiants.

    D’autres pistes sont possibles pour aménager un système tutoral et sont à étudier au sein d’une réelle ingénierie tutorale.

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