Les MOOC déshumanisent-ils l’enseignement ?

« Le numérique déshumanise l’enseignement ». C’est peut-être la critique la plus récurrente contre l’enseignement en ligne, et les MOOC n’y échappent pas. Quelle est la part de réalité et celle de fantasme dans cette affirmation ? Les MOOC sont-ils si pauvres en interactions ? Ne peut-on pas intégrer le numérique dans des formations en présentiel, à travers la pédagogie inversée par exemple ? Enfin, on constate que les institutions ne sont plus les seuls lieux de rencontre entre apprenants. N’est-on pas en train de voir émerger un modèle d’apprentissage parallèle au système institutionnel ? Quelques éléments de réponse.

 Les MOOC sont-ils moins interactifs que les cours en face-à-face? Si l’on adopte une approche purement quantitative, et que l’on considère au même niveau une question posée à l’oral et une question postée sur un forum ou sur un réseau social, il y a plusieurs ordres de grandeur en termes d’interaction entre les deux type de cours. Pour un cours magistral universitaire de cinq heures, quelques dizaines de questions à l’enseignant et d’interactions entre élèves, et c’est est un grand maximum. En pratique il y en a beaucoup moins et les interactions entre étudiants sont quasi-inexistantes durant les CM (en principe du moins).

Pour le MOOC Gestion de Projet, il y a eu 1440 posts sur les forums pour 5 heures de cours magistral, et plus de 1000 posts sur les réseaux sociaux Google + et Facebook. Les questions portaient sur le contenu des cours, les devoirs, etc. Dans les MOOC américains, ce sont des dizaines voire des centaines de milliers de posts. A tel point que de nouveaux types de forums sont en train d’être mis au point pour s’adapter à de telles communautés. Il est possible de poser une question à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et d’obtenir une réponse, souvent de la part d’un participant, en 22 minutes en moyenne (sur Coursera, selon Daphne Koller): c’est l’avantage d’avoir des dizaines de milliers de participants. Quand ceux-ci ne sont pas compétents ou légitimes pour répondre, un système de votes permet de faire émerger les questions les plus importantes pour les porter à l’attention de l’équipe pédagogique. Les MOOC ne sont pas simplement des vidéos postées sur Youtube; cela fait bien longtemps que nous n’en sommes plus là. Le fait que les interactions soient numériques ne signifie pas qu’elles soient déshumanisées. En ce qui me concerne, je trouve beaucoup plus déshumanisant le fait de devoir écouter un cours sans pouvoir m’exprimer dessus.

L’intérêt de mettre les étudiants dans une même pièce, c’est de pouvoir interagir avec eux ou de les faire interagir entre eux. Le cours magistral peut-être facilement numérisé et suivi hors de la salle de classe, pour réserver le temps d’enseignement à l’encadrement et à l’interaction. C’est le principe de la pédagogie inversée,  particulièrement plébiscitée depuis l’émergence des MOOC. Coursera et edX ne remettent pas en cause l’université, mais davantage les cours magistraux en face à face.  La pédagogie inversée permet de mettre l’accent sur les activités au lieu de le mettre sur la transmission de connaissances. Les premières expériences à la San Jose State University ont produit des résultats concluants. Les étudiants suivaient les cours magistraux d’électronique sur edX (MITx 6.002x Circuits and Electronics) et réservaient le temps de classe pour résoudre des problèmes et poser des questions aux enseignants. Les taux de réussite aux examens ont augmenté considérablement (de 55 à 91%), à tel point que la SJSU a fondé un Center for Excellence in Adaptative and Blended Learning (cf. cet article).

Nous n’entrerons pas dans le débat sur les dangers et les inconvénients de la pédagogie inversée, et notamment de la dérive hégémonique qui peut exister si les cours magistraux numérisés sont imposés aux enseignants par leur hiérarchie (cf. le billet Les profs vont-ils perdre leur job?). Comme pour toute pratique, il peut y avoir de la bonne et de la mauvaise pédagogie inversée. Mais je reste convaincu qu’on peut faire de très bons cours en pédagogie inversée, car je suis persuadé que l’université doit être un lieu d’échange, de création, de collaboration et d’innovation; les MOOC peuvent y contribuer en déchargeant l’enseignant de son temps de cours magistral. A entendre les critiques contre la pédagogie inversée, on croirait qu’elle rabaisse les professeurs au rang de chargé de TD. Enseignants, si vous trouvez cette interaction trop pauvre, dans ce cas allez plus loin, rien ne vous en empêche. Devenez de véritables mentors pour vos étudiants, faites leur dépasser leurs limites, innovez avec eux, faites de la recherche avec eux, montrez leur l’exemple. Et là je pense que vous établirez des relations plus « humaines » que si vous les obligez simplement à rester assis en écoutant votre cours.

Si vous ne le faites pas, d’autres le feront. Car il faut garder à l’esprit que les institutions ne sont pas les seules à pouvoir organiser des rencontres. Dans le cas de Coursera, il y a tellement de participants que ceux-ci s’organisent en groupes de travail et se réunissent spontanément, et ce dans dans de nombreuses villes du monde. Des communautés Meet Up Coursera se créent un peu partout, et même à Paris. En France, le mouvement est encore un peu timide. Aux Etats-Unis, certains étudiants se mettent en collocation et montent des entreprises sur la base des cours organisés par Udacity. Les rencontres se font de manière spontanée en général, à Beaubourg, à la Cité Universitaire à Paris, et bientôt à Dakar, à Libreville ou à Marrakech.

Deux rencontres ont été organisées à Paris dans le cadre du MOOC Gestion de Projet, et j’ai eu l’occasion de participer à l’une d’entre elles. Maintenant ce sont les professeurs qui se font inviter par leurs étudiants à leurs propres cours. Nous avions alors bavardé de l’organisation du cours autour d’un café. Des retours intéressants pour l’équipe enseignante. Puis, je me suis rendu à Lyon, à Bordeaux et à Grenoble pour des colloques, et là aussi j’ai pu rencontrer des gens qui avaient suivi le cours. Il est possible pour un enseignant de faire un tour de France et de rencontrer des participants qui suivent le MOOC dans chaque ville. Pour les américains, cela va beaucoup plus loin. Les cours étant dispensés en anglais, l’audience est mondiale. Certains professeurs de MOOC font des tours du monde comme des rockstars, pour aller à la rencontre de leurs participants (et essayer de leurs vendre leur dernier livre, ne perdons pas le Nord).

Je pense que les rencontres dans les cafés sont intéressantes avant tout pour la socialisation; pour ce qui est du travail collaboratif, il y a mieux. Où trouver des endroits pour se réunir et travailler de manière sérieuse autour d’un cours ? Il existe un certain nombre d’endroits qui pourraient convenir, à Paris comme dans n’importe quelle ville. Nous pouvons louer des salles, des espaces de co-working. C’est l’université hors les murs.  Ce type d’espace est en train d’émerger, avec par exemple Transapi, un lieu de rencontres et d’échanges autour des mathématiques qui va être lancé le 4 juin. On peut imaginer un système de tutorat en présentiel associé aux MOOC (des experts de la gestion de projet viendraient encadrer ceux qui le souhaitent) et peut-être même un modèle économique (on a beau être utopistes, même un mooquificateur doit remplir son frigo). Ces rencontres peuvent être spontanées ou organisées par l’équipe pédagogique. Nous avons notre petite idée là-dessus, et nous y réfléchissons avec Leeaarn, une start-up parisienne spécialisée dans l’éducation hors les murs. Qui sait, la prochaine session du Gestion de Projet inclura peut-être une version en présentiel, hors les murs et délocalisée à travers le monde.

Ce qu’il y a de beau dans cette approche, c’est qu’on peut l’appliquer un peu partout. Le moindre cybercafé peut devenir une sorte de Stanford miniature. Même dans le Tiers-monde; je dirais même plus, surtout dans le Tiers-Monde. Il suffit d’avoir les structures, les personnes pour animer et encadrer, et c’est parti… je suis certain que ces modèles vont se développer de manière croissante. Ce mythe de l’enseignement en ligne déshumanisé est à mon avis hérité des anciennes pratiques du e-learning, où chacun apprenait de manière solitaire. Cette approche existe toujours dans beaucoup de formations en ligne et même dans certains MOOC, mais les choses évoluent rapidement. J’espère que nous aurons bientôt à Paris ou ailleurs une véritable université hors-les-murs, basée sur des cours comme les MOOC. Les gens se rencontreront pour apprendre ensemble, innover ensemble, travailler ensemble. Une université décentralisée, ou non, basée sur les meilleurs cours mondiaux. Un rêve d’utopiste ? Allez prévenir les américains alors, car ils ont déjà commencé…

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  5. Matthieu Jung

    Ton article est très très intéressant et en tant que participant du MOOC GdP je confirme ton analyse et tes observations sur l’hypothèse d’une déshumanisation des cours. Pas de déshumanisation à craindre ! La question est de toute évidence un questionnement paranoïaque : le MOOC augmente de façon vertigineuse l’échange, autant dans la relation élève-prof que dans la relation élève-à-élève. Et si la somme des échanges, des flux augmente, cela aura forcément un effet bénéfique sur le bien-être général de la société, d’autant plus que la nature des flux relève de la connaissance et que celle-ci circule dans le monde entier.
    Et une fois encore, un grand merci à toute l’équipe responsable de l’initiative du MOOC GdP.

    • matthieu-cisel

      Cela fait plaisir d’avoir ce type de retours Matthieu, nous espérons autant que possible rendre le cours plus humain dans les prochaines sessions. Je suis également persuadé qu’une véritable dynamique est en train de se mettre en place, et maintenant que le train est lancé il n’est pas prêt de s’arrêter.

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  7. Jmarcfj

    J’aime ce billet car il precise l’importance des rencontres irl dans le cursus mooc qui permet de passer d’une interactivité entre spectres et avatars à celle d’humain à humain ce qui demontre bien le caractere deshumanisant des premiers moocs.

    Apres avoir tenté de faire entrer des humains dans des systemes d’apprentissage automatique, il semblerait a constater l’evolution des rencontres qu’il est preferable de faire entrer la techno dans la classe qu’elle se situe dans l’institution ou au café stanford…

    • matthieu-cisel

      Restera à trouver la bonne articulation numérique/présentiel et faire un usage pertinent des différentes technologies…. c’est l’objet d’un débat acharné dans le monde de la recherche.

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  10. Bon si on a 60 à 70% d’échec en licence est-ce qu’il faut s’en prendre déjà aux taux des MOOCs…
    ils peuvent être un bon complément, par ex., et compenser les manques de (certains)profs… De plus pour les pays moins avancés il me semble que l’offre qui concerne la formation continue des enseignants est tellement stimulante…
    Et puis être tranquille devant son écran et apprendre au lieu d’être houspillée par des enseignants non motivés, c’est extra pour moi.
    Depuis la Suisse j’ai parfois de la peine à suivre le débat sur l’université française que je fréquente aussi parfois. Par ex. l’anglais n’a pas dénaturé l’enseignement universitaire en français ou allemand et italien dans mon pays, cette question ne se pose même pas. On ne comprend pas. Dans les pays scandinaves ou en Allemagne le nombre de cours en anglais est important aussi.
    Je trouve dommage que les débats sur l’enseignement se passe à ces niveaux, soit pour les MOOCs soit pour l’anglais à l’université. Dans mon UFR, plus d’anglais en master art, les profs ne le parlait pas et donc pourquoi s’énerver à faire du battage… pour ma part j’en ai besoin et pour compenser des manques je me rabats sur les MOOCs, oui…

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