MOOC, a-t-on besoin d’une plate-forme française?

 Depuis le succès spectaculaire des plates-formes Coursera et edX, nombreux sont ceux qui souhaitent voir se développer une plate-forme française, hébergée en France. D’autant que les britanniques développent la leur, Futurelearn, et les Australiens on déjà lancé  Open2Study. Je comprends tout à fait l’intention, d’autant que j’ai eu moi-même ce rêve pendant plusieurs années. Mais avons-nous réellement besoin d’une nouvelle plate-forme ? Le problème ne s’est-il pas déplacé ailleurs ? Nous profitons de l’événement qu’est la libération du code d’edX samedi dernier pour proposer quelques éléments de réflexion.

Ce que j’ai retenu du MOOC GdP que nous avons organisés, c’est qu’il faut se poser un certain nombre de questions avant de se lancer dans un projet. A quoi sert-il ? A qui est-il destiné ?  Est-ce qu’il y a des projets concurrents ? Pour une plate-forme pour MOOC, le premier problème est donc celui des fonctionnalités. Quelles sont les fonctionnalités nécessaires pour héberger un MOOC ? Il y en a beaucoup, mais voici les principales:

  • Des outils d’évaluation automatisée
  • Des outils d’évaluation par les pairs adaptés à de grandes quantités de participants
  • Une architecture en cloud pour pouvoir supporter une audience importante
  • Une gestion facilité du contenu pédagogique et des étudiants

La plupart des Learning Management Systems classiquement utilisés ne sont pas vraiment adaptés à l’organisation de MOOC. Ils ont été conçus pour héberger de petits groupes d’étudiants, quelques centaines tout au plus. Certains supportent dans une certaine mesure le passage à l’échelle. Nous avons « survécu » avec le LMS Canvas lors du MOOC Gestion de Projet. Par ailleurs, plusieurs cours ont été hébergés sur le LMS Sakai avec succès (iNum, Introduction to Communication Sciences, les cours d’HEC Montréal), mais il n’est pas bien adapté à l’évaluation par les pairs. Dans l’ensemble, ces LMS ont été poussés aux limites de leurs capacités techniques. Nous avions dû clore les inscriptions à 3600 dans le cadre du MOOC Gestion de Projet sur demande de l’équipe d’Instructure.  Pour une expérience de bonne qualité tant pour les participants que pour l’équipe pédagogique, il faut une plate-forme ad hoc, qui a été conçue pour héberger des MOOC. Nous avons déjà discuté des solutions open source existantes dans un billet précédent, est à mon sens la meilleure pour héberger un xMOOC. Le code a été libéré samedi, il reste à l’installer et à la tester. J’en profite pour lancer un appel à toute personne qui en a le temps et la compétence. Le code est disponible ici depuis avant-hier, si quelqu’un a le temps de l’installer pour voir si tout fonctionne, je suis preneur.

Cependant edX n’a pas été conçu pour les MOOC connectivistes (cMOOC), mais davantage pour des cours basés sur une transmission verticale du savoir. Bien que je ne doute pas de la capacité de la plate-forme à s’adapter à une grande diversité de situations, il est probable que d’autres LMS aient leur place dans l’écosystème. Aux Etats-Unis, certains ont été conçus spécifiquement pour les MOOC basés sur le travail collaboratif. C’est notamment le cas du Venture Lab, qui a été repris par  un investisseur privé pour prendre le nom de Novoed (cf. ce billet de Jean-Marie Gilliot). De la même manière que Novoed a été créée pour répondre à des besoins qui ne sont pas remplis par edX ou Coursera, on peut envisager que des plates-formes comme Claroline Connect remplissent les fonctions qui ne peuvent pas être remplies par edX. Pour mémoire, Claroline Connect une initiative conjointe de l’Université Catholique de Louvain et l’Université Lyon 1, issue de la fusion de Spirale Connect et de Claroline.

La question des fonctionnalités est centrale ; cependant, comme nous l’avons souligné plusieurs fois au cours des derniers billets, ce n’est pas la seule chose en jeu. La visibilité est le second élément à prendre en compte. La visibilité, c’est ce qui fait la différence entre un cours à 100 étudiants et un cours à 10.000 étudiants. Il y a plusieurs manières d’en acquérir : soit il est nécessaire de mettre en place une campagne de communication efficace pour remplir le cours, comme nous avons dû le faire dans une certaine mesure pour le MOOC Gestion de projet, soit il faut annoncer le cours sur un portail qui draine du trafic. Un portail d’annonce européen a été lancé il y a quelques semaines : OpenUpEd. Mais il est pour le moment réservé aux établissements et institutions partenaires (essentiellement des universités d’enseignement à distance). Les cours annoncés sur OpenUpEd n’ayant pas commencé, il est difficile d’estimer la visibilité qu’apporte le portail. OpenUpEd ne fait que pointer vers les sites des établissements partenaires, à la différence de Coursera, qui sert à la fois de vitrine et de plate-forme.

Une initiative nationale devra dans l’idéal combiner à la fois la visibilité apportée par un portail et les fonctionnalités d’une plate-forme haut-de-gamme. En revanche, rien n’oblige à ce qu’il n’y ait qu’une seule plate-forme derrière le portail. On peut très bien imaginer que certains cours annoncés dans le même catalogue soient hébergés par edX pour des xMOOC, et par Claroline Connect pour des cours plus connectivistes. Comment créer un site qui apporte suffisamment de visibilité ? C’est une question difficile car de nombreux paramètres entrent en compte : trafic, légitimité, concurrence, popularité des MOOC. Nous traiterons cette question plus en profondeur dans de prochains billets.

Enfin, dernier élément, les plates-formes ne s’installent et ne se maintiennent pas toutes seules. Derrière, il faut des équipes techniques compétentes, motivées et disponibles. Compétentes, car ces outils ne sont pas simples d’utilisation. Il est nécessaire d’en maîtriser parfaitement les tenants et les aboutissants pour être en mesure d’intervenir rapidement en cas de besoin. Lorsque l’on gère un cours de plusieurs milliers voire dizaines de milliers de personnes, l’échec n’est pas autorisé (cf. l’échec retentissant du Fundamentals of Online Education sur Coursera). Enfin les équipes doivent être motivées et disponibles, car les participants travaillent en soirée et le week-end, et là encore il faut être en mesure de régler un problème à toute heure, week-end compris.

Visibilité, plate-forme opérationnelle et équipe technique, ce sont les trois piliers d’une initiative française ou européenne. Il sera difficile d’organiser des MOOC tant que ces conditions n’auront pas été réunies. Le problème est que cela coûte cher. Les établissements sont déjà réticents à dépenser de l’argent pour l’organisation des MOOC, difficile de leur demander d’héberger une équipe technique dédiée. La solution la plus naturelle est donc la mutualisation. Oui mais par qui, et comment ? A mon sens, la stratégie optimale consiste à mettre en place un centre qui mutualise les coûts et les compétences, une sorte de « Super DSI pour MOOC ». Il est nécessaire d’avoir un ou plusieurs administrateurs systèmes compétents pour installer et maintenir des plates-formes comme edX ou Claroline Connect. Je ne pense pas qu’il soit utile de développer une nouvelle plate-forme, en tout cas pas avec des financements publics. Pourquoi réinventer la roue alors que le code d’edX est open source et disponible depuis quelques jours? Si on se lance dans cette aventure, il faut d’une part rattraper le retard pris sur edX, d’autre part être sûr de pouvoir continuer le développement du code sur le long terme pour exister. Certes cela signifie qu’on ne contrôle pas véritablement l’évolution de la plate-forme, ce seront le MIT et Harvard qui le feront, mais l’urgence pour le moment, ce sont les cours, pas la plate-forme.

Qui doit proposer ce service? Thierry Curiale dans son article dans Educpros propose qu’Orange serve de portail et héberge la plate-forme (probablement Claroline). Le groupe dispose d’équipes techniques, et peut très certainement apporter de la visibilité compte tenu de sa base d’utilisateurs. La gestion et l’animation du cours resteraient toutefois à la charge des équipes pédagogiques. En ce qui me concerne, je pense qu’un établissement français doit également se lancer dans cette démarche. De la même manière qu’Harvard et le MIT  jouent ce rôle aux Etats-Unis avec edX, je pense que c’est à un établissement français de renom de jouer ce rôle en France. Pourquoi pas Paris-Saclay, le projet qui va regrouper un nombre impressionnant d’écoles com HEC, Polytechnique, ou l’ENS Cachan? On peut également imaginer qu’un consortium d’établissements joue ce rôle. Une chose est sûre, celui qui se lancera jouera un rôle déterminant dans l’avenir de l’offre française, et donc de la place de la France sur la scène internationale de l’enseignement supérieur. Qui aura les épaules pour le faire ? J’espère que nous le saurons bientôt.

16 Comments

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16 Responses to MOOC, a-t-on besoin d’une plate-forme française?

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  2. arena

    Si Orange devait tenir ce rôle, il ne devrait même pas se poser la question de vendre Dailymotion à Yahoo …

    Où en est-on de Andromède, notre cloud souverain ? Quid de l’offre CloudWatt et autre Numergy

    Allo ? tu veux faire un mooc national et t’as pas de nuage !
    Non mais allo quoi ?

    ;-)

  3. Manu

    Et what about l’AMUE ? C’est un peu son rôle, non ?

    • matthieu-cisel

      L’AMUE a déjà contribué à faire se rencontrer les acteurs, nous avions organisé une première rencontre en février, je pense qu’elle aurait son rôle à jouer là-dedans, mais de là à financer les équipes techniques et payer les serveurs, je ne suis pas sûr qu’elle en ait les compétences

  4. Matthieu Jung

    Pour commencer, je déteste cet adjectif « national » issu d’un passé pas toujours glorieux et qui perd de plus en plus de son sens : nous nous rapprochons, et heureusement, de l’idéal qu’exprime avec tant de bonheur « L’Ode à la Joie » de notre hymne, européen…

    Joie ! Belle étincelle divine
    Fille de l’Élysée,
    Nous entrons l’âme enivrée
    Dans ton temple glorieux.
    Tes charmes lient à nouveau
    Ce que la mode en vain détruit ;
    Tous les hommes deviennent frères
    Là où tes douces ailes reposent.

    Voilà contre l’esprit cocorico…

    En ce qui concerne la pratique, laissons donc jouer la concurrence et ne mêlons pas l’Etat à ce genre de discussion, car l’issue d’une telle entreprise (hormis le fait qu’elle mettra des années à se réaliser) sera ou la poubelle ou le Ministère des finances : imaginez un seul instant, un organisme d’Etat supporter des plateformes comme sourceforge.net…

    • Robert

      Le problème de la concurrence, c’est que les MOOCs jouent sur une économie d’échelle. Le monde anglophone arrive à dépasser la masse critique, pas le monde francophone.
      Sans parler du fait que les investisseurs de la Silicon Valley osent investir sur des projets sans modèle économique sérieux ce qui n’est pas notre cas.

      Donc si on veut exister, il faut un acteur ou un groupe d’acteurs pour pousser. La concurrence en France ou en Europe permettra de nouvelles idées, mais sans doute pas l’émergence de méga-plateformes mutualisées comme Udacity/Coursera/edX.

  5. Bonjour Matthieu,

    Dois-t-on jeter aux orties Moodle avec l’avènement des MOOCS.

    Avez-vous eu des échos de l’usage de Moodle pour créer des Moocs ? 50% des universités françaises sont sur Moodle. Et celle-ci dispose d’un module d’évaluation par les pairs (appelés atelier). Pour la montée en charge, il faut bien sur une bonne infrastructure et une équipe, mais Moodle.org supporte plus d’un million d’utilisateurs donc cela est possible.

    Merci pour votre excellent article

    • matthieu-cisel

      Bonjour Philippe.

      On parle beaucoup de Moodle pour les MOOC. Pourquoi pas, mais je ne crois que ce que je vois, donc tant que je n’aurai pas vu un MOOC réussir sur Moodle, je me rabattrai en priorité sur des solutions dont je suis sûr.

      Cordialement

      Matthieu

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  7. Vincent

    Les besoins d’une plateforme sont différents en fonction des MOOCs… Pour un xMOOC , l’utilisation d’une plateforme ou d’une autre peut effectivement faire débat, étant donné que le contenu pédagogique n’a rien de trés innovant. Pour ce qui est ces cMOOCs, je ne crois pas en une plateforme dont la conception facilite les interactions entre apprenants. Les outils (réseaux sociaux, LMS) ont leur raison d’être en fonction de l’utilisation que nous en faisons.

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  10. Isabelle

    Je vois plutôt une grande école de commerce intéresser en premier aux MOOC en France.

  11. « urgence pour le moment, ce sont les cours, pas la plate-forme »
    Voila en effet ce qui me semble essentiel, et que le cours soit Mooc ou pas, cela ne change que quelques paramètres (le nombre d’étudiants, le niveau d’interaction avec le professeur, les modes d’évaluation…) Fondamentalement le concept de base du cours online est le même. Malheureusement le nombres d’enseignant habitués à donner des cours online en France reste très faible. Le CNED le roi de la formation à distance, envoie encore aux étudiants des polycopiés sous forme papier corrigés un mois plus tard…

    Le 1er Mooc à créer devrait être un cours sur comment créer un cours online de qualité, avec tous les outil pédagogique du elearning déjà disponibles. Canvas a déjà eu 2 cours dans cet esprit, et je pense qu’il faudrait s’en inspirer…

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