MOOC: comment aider les enseignants qui se lancent?

L’organisation d’un MOOC demande beaucoup de temps ainsi qu’une grande diversité de compétences, allant de la pédagogie à la gestion de projet. Dans ces conditions, on comprend qu’il soit difficile voire impossible d’en organiser seul. Il faut donc recruter une petite équipe motivée et compétente. Et c’est là que commencent les ennuis. Qui recruter ? Comment rémunérer les uns et les autres, à commencer par les enseignants ? Faut-il mettre des doctorants à contribution, des étudiants ? Retour sur le véritable casse-tête auquel font face les établissements qui se lancent dans l’organisation de MOOC.

Commençons par regarder du côté de nos voisins, et en particulier de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne. Premier élément, les enseignants ne sont pas rémunérés pour organiser le MOOC. Bien sûr, ils sont autorisés à faire la publicité de leurs ouvrages, mais il ne sont pas payés directement pour la création du cours. En revanche, une fois passé le processus de sélection, les MOOC qui se lancent sur Coursera ou sur edX bénéficient d’un soutien de près de 40.000 euros par cours.

Cet argent est utilisé pour assister l’enseignant pour la partie de gestion de projet et pour la partie technique de la création du cours. L’EPFL s’est par ailleurs doté d’un studio dédié à la conception de MOOC (avec un budget de moins de 20.000 euros) ; toutes les informations sur sa composition sont ici. La cadence de création de cours est devenue si élevée à l’EPFL qu’ils ont dû multiplier par trois les pistes d’enregistrement pour éviter les embouteillages. Ensuite, les enseignants se voient bénéficier du soutien d’un assistant technique pour la conception des supports (payé 20 CHF de l’heure), ainsi que d’une équipe technique pour la captation en studio. Enfin, un assistant pour l’organisation du cours, ou éventuellement un post-doc pour tous les aspects de gestion. Un dispositif assez impressionnant n’est-ce pas ? On comprend dans ces conditions que l’EPFL soit devenue leader des MOOC en Europe. Mais peut-on appliquer ce modèle au cas français, du moins en partie ?

Disons qu’il y a quelques complications. L’EPFL adopte cette stratégie car elle en a les moyens et car elle a décidé de mettre de l’argent sur la table ; la présidence est convaincue que les MOOC et le numérique en général sont l’avenir de l’enseignement. En France, les quelques établissements qui se lancent s’interrogent encore sur le modèle ; le contexte est donc différent, et il faut faire avec les moyens du bord. Tout d’abord, la question de l’enseignant. Même s’il est possible de le décharger d’une grande partie de son travail, il est à mon avis illusoire de penser qu’il pourra consacrer moins de deux cents heures au projet. Entre les réunions, la conception des contenus, les enregistrements, et un minimum de supervision du cours, les heures filent à toute vitesse.

Compte tenu du fait qu’il va contribuer d’une manière significative à la réputation de l’établissement, un minimum de rétribution est de mise. L’option la plus simple est probablement la décharge d’enseignement. Bien sûr, on ne va pas leur payer les 200 heures de travail, mais de toute façon, une heure de TD, c’est environ trois à quatre heures de travail au total, donc on peut s’en sortir avec une cinquantaine d’heures équivalent-TD. Charge alors au département d’enseignement concerné de remplacer les heures non enseignées.  S’il est clair qu’une rétribution aussi minime soit-elle n’est pas malvenue, il est très probable que le temps de travail effectif dépassera le temps de travail rémunéré.

Si l’enseignant compte ses heures et s’arrête dès qu’il a atteint son quota, cela risque de poser problème. Il faut donc que celui-ci soit motivé par le projet, et conscient de la complexité et de l’ampleur de la tâche dans lequel il s’engage. Soit dit en passant, il peut être intéressant d’impliquer plusieurs enseignants dans la création du cours pour réduire la charge de travail par personne, comme c’est le cas du MOOC de Conception et mise en œuvre d’algorithmes de Polytechnique. Il est plus simple qu’ils appartiennent au même établissement pour des questions d’image ; un établissement engage sa marque lorsqu’il organise un MOOC, il n’a pas envie d’en diluer l’impact.

La création d’un MOOC dépasse largement la simple conception des cours magistraux, nous l’avions discuté dans le billet Monter son MOOC en 7 étapes. Qui s’occupe par exemple de la création des devoirs des examens, qui surveille les forums pendant l’ensemble du cours ? L’enseignant ne peut pas assurer seul l’ensemble des rôles. Une solution simple est de faire appel à des doctorants. Un moniteur, c’est 64 heures d’équivalent-TD, un doctorant-conseil, c’est jusqu’à 32 journées hommes. Dans un cas comme dans l’autre, c’est autour de 200 heures de travail effectif. Avec deux doctorants et un enseignant, c’est au total autour de 600 heures de travail. A condition d’être efficace, ce peut être suffisant pour organiser un cours.

L’un des doctorants peut jouer le rôle d’assistant dans la création des ressources (cours magistraux, évaluations), tandis que l’autre peut jouer le rôle de chef de projet et de community manager, dont nous avions discuté dans ce billet. Bien sûr, il n’est pas toujours facile de trouver deux doctorants et les financements afférents, mais on n’a rien sans rien. Je dis doctorant, mais ATER, ou post-doc peuvent aussi faire l’affaire. Ce qui compte, ce n’est pas tant le statut que le degré de motivation, car ce qui vaut pour l’enseignant vaut pour ses assistants. Ce n’est pas le genre de projet dans lequel on compte ses heures, il faut savoir qu’il est très probable que des soirées et des week-ends soient sacrifiés. Il faut donc des personnes ayant le profil adapté et l’habitude des projets.

Beaucoup de MOOC se sont lancés avec moins de moyens qu’un enseignant et deux doctorants, même les cours américains sur Coursera. Cependant, une aide supplémentaire n’est pas de trop, tant pour les questions de gestion de projet, que de création de supports de cours ou de community management. Deux solutions : internaliser, ou externaliser. Internaliser, cela veut dire peut-être embaucher un ingénieur d’étude pour aider à la gestion de projet, ou des assistants pour les aspects techniques, comme le fait l’EPFL. En ce qui me concerne, je pense qu’il est aussi possible de se reposer sur des étudiants, reste alors à trouver le mécanisme de « récompense » du travail effectué.

Externaliser, cela veut dire faire appel à des sociétés de service comme des boîtes de production pour la création des contenus, des agences de communication pour le recrutement des participants, etc. D’une part, on change de budget, d’autre part, les compétences se dispersent et on sort du fonctionnement en équipe-projet, ce qui peut poser problème en termes d’organisation. On peut également passer par des sociétés de service en conception de MOOC, comme Unow, qui maîtrise l’ensemble de la chaîne de valeurs de la création du cours, de la plate-forme à la gestion de projet en passant par les aspects techniques de la conception des ressources. Tout est question de budget.

Quels que soit les moyens mis à sa disposition, le cœur du projet reste l’équipe pédagogique. A partir du moment où l’enseignant est motivé, et qu’il est assisté d’un ou deux doctorants qui partagent son enthousiasme, je suis persuadé qu’il est possible de venir à bout de projets comme l’organisation d’un MOOC. Bien sûr, toute aide financière est bienvenue; mais l’ingrédient le plus important, c’est la volonté ; la volonté de faire un cours de qualité, la volonté d’aller chercher des solutions quand on fait face à un problème, de se renseigner sur le sujet, d’aller regarder des MOOC sur des sujets similaires, d’interagir avec d’autres concepteurs. Au vu de l’enthousiasme que génèrent actuellement les MOOC, si la volonté est là, le reste suivra …

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  3. Wall-Avril

    Bonjour,
    N’oubliez pas que nombres d’université forment des ingénieurs projets TICE et TICEF, RH, andragogie, e-learning… spécialistes des questions de formation, ne serait-il pas judicieux d’en faire travailler quelques uns dans des équipes MOOCs? Sans oublier le fait qu’il est nécessaire d’avoir aussi une connaissance des organisations, de l’entreprise pour se positionner sur la partie FTLV et RH « sécurisation des parcours », n’est-ce pas? Quant à la « récompense » pour les étudiants, un stage au delà de 6 mois et une gratification, c’est déjà l’option qui devrait être choisie, en principe, mais l’abus de stagiaires nuit à la qualité autant qu’à l’emploi des jeunes diplômés et n’est pas très éthique. Voilà, c’était simplement une petite remarque complémentaire, dans la mesure où une partie du process inclut un dimension GRH de facto. Merci pour tous ces articles intéressants et très imprégnés de votre expérience. Toutes les étapes de la gestion de projet sont bien là, reste à savoir un « projet de formation est-il un projet exactement comme les autres?  » Il me semble qu’à juste titre vous témoignez que « non » et c’est agréable à lire. :)

    • matthieu-cisel

      Bonjour Adeline,
      je suis tout à fait d’accord avec vous. Il est vrai que lorsque j’ai écrit ce billet, j’avais en tête un établissement qui n’avait pas d’ingénieur pédagogique. Il est certain que si un ingénieur pédagogique rejoint l’équipe-projet, c’est l’idéal, car ainsi la compétence peut être internalisé et réutilisée pour de futures version du cours, ou pour d’autres cours. Dans ce cas, cela implique de faire consacrer à l’ingénieur pédagogique une partie substantielle de son temps au MOOC, au détriment d’autres projets, mais on n’a rien sans rien. En fait, le choix de l’internalisation dépend du choix de stratégie à long terme. Pour des établissements qui voient ça comme un investissement pour l’avenir, comme l’EPFL, c’est sûrement la stratégie à adopter. Pour des établissements qui n’ont pas d’ingénieur pédagogique, et qui expérimentent, peut-être que des doctorants peuvent faire l’affaire … tout dépend de la vision de la direction en fait.

  4. Wall-Avril

    Encore une fois, très intéressant, et merci pour les textes en lien.
    Pour la question de « l’anonymat » des « pairs », n’est-il pas un peu facile de commenter sans étayer et assumer? Il me semble que cela fait partie d’une formation à notre époque où la responsabilité est de mise dans tout projet de formation. N’y a-t-il pas, tout proportion gardée, un risque de « trollisme »? Apprendre à commenter avec un regard critique sans blesser permet de développer un des compétences sociales essentielles favorable à l’apprenance, de même, bien sûr que le fait de pouvoir recevoir des critiques sans se transformer en Hulk. D’ailleurs peut-on reconnaître en tant que « pair » quelqu’un qui ne divulgue pas son nom, pour « continuer la discussion ». Dans un MOOC la question me semble sensible, n’est-ce pas?

    • matthieu-cisel

      La question de l’anonymat dans l’évaluation par les pairs est vraiment en suspens. Je suis vraiment d’accord avec vous sur le fait qu’il faut apprendre à faire des commentaires courtoisement… mais ne pas se priver de faire des critiques potentiellement utiles pour celui qui les reçoit, même sans être anonymes. Je pense qu’il faut qu’une « culture du MOOC » se mette progressivement en place pour que les commentaires des pairs semblent naturel … c’est très intéressant en tout cas à observer, et complètement en décalage par rapport à nombre de cultures, de France ou de la francophonie …

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