MOOC et enseignement des langues: retour sur les premières tentatives

Plusieurs centaines de MOOC portant sur l’ensemble des disciplines académiques ont déjà eu lieu, et seuls les cours de langues brillent par leur absence. En août 2013, aucun n’est prévu sur Coursera, bien que Daphne Koller, la fondatrice, ait annoncé au cours d’une récente levée de fonds que cela faisait partie des pistes qu’elles comptait explorer rapidement. Les rares MOOC de langues qui ont eu lieu se sont déroulés à la périphérie du mouvement. Au printemps 2013, j’ai exploré trois cours correspondant plus ou moins à la définition des MOOC: le spanishmooc et deux cours pour hispanophones organisés par l’UNED (Universidad Nacional de Educación  a Distancia), l’université d’enseignement à distance espagnole. Le Professional English s’adressait à un public ayant un niveau intermédiaire en anglais, et le cours d’allemand Alemán para hispanonohablantes: nociones fundamentales s’adressait à des débutants complets. Un autre cours de vocabulaire anglais a été mis en place sur la plate-forme, mais ne correspondait pas à proprement parler à la définition d’un MOOC. Nous vous proposons ici de revenir sur les modalités pédagogiques de ces cours, et notamment sur la question des méthodes d’évaluation.

Le spanishmooc de Scott Rapp se distinguait des deux MOOC de l’UNED en termes d’objectifs pédagogiques et de durée. Ce cours d’espagnol pour débutants, dispensé en anglais, a été organisé à des fins commerciales pour faire connaître la plate-forme d’apprentissage de langues Instreamia fondée, conçue et développée par Scott Rapp. Gratuit, il représentait le produit d’appel d’une série de cours d’espagnol payants proposés à partir de l’été 2013 par l’entreprise. Il s’étendait sur douze semaines, du 21 janvier au 8 avril, à cheval entre Course Sites, le Learning Management System de Blackboard et Instreamia. A l’inverse, les MOOC de l’UNED, d’une durée de six semaines, se concentraient sur des objectifs plus restreints. Les exercices avaient lieu uniquement sur la plate-forme open source qui hébergeait le cours: openmooc. Ces trois cours ont rassemblé un peu plus de 3000 participants chacun, selon les annonces des équipes pédagogiques. Comme pour les MOOC dont nous avons parlé au cours des billets précédents, les modalités d’évaluation peuvent être divisées entre évaluation automatisée et évaluation par les pairs.

Évaluation automatisée et auto-évaluation des compétences linguistiques

Les trois MOOC étudiés ont utilisé l’évaluation automatisée pour tester des compétences aussi variées que la maîtrise du vocabulaire et de la grammaire, la compréhension écrite et la compréhension orale. Le MOOC Professional English comportait une douzaine d’exercices de vocabulaire de différentes natures : association de mots en anglais à leur traduction, leur définition, leurs synonymes, ou à des illustrations, via des textes à trous ou des QCM. Les exercices de grammaire et de syntaxe consistaient à remettre les mots d’une phrase dans le bon ordre, à compléter des textes à trous par les formes grammaticales demandées, ou à détecter des erreurs de grammaire ou d’orthographe dans des phrases.

Enfin, pour la compréhension orale, les QCM portaient sur la compréhension de textes et de vidéos. Le cours Professional English, basé sur l’enseignement en immersion en langue-cible (le cours, destiné à des espagnols, était fait entièrement en anglais), ne proposait pas de leçons sur les notions qui étaient testées. Le Aleman para hispanohablantes quant à lui était basé en grande partie sur une méthode grammaire-traduction, c’est-à-dire des fragments de phrases à traduire (essentiellement des QCM et des textes à trous) illustrant les vidéos de cours. L’enseignante délivrait en langue source, l’espagnol, des cours sur la prononciation, l’orthographe, la grammaire ou la conjugaison en langue cible puis proposait des exercices corrigés automatiquement portant sur la thématique enseignée. Dans les deux MOOC de l’UNED, un système de badges a été mis en place dans les forums de discussion associés à ces cours pour récompenser les participants les plus actifs et stimuler ainsi les interactions. En revanche, les scores obtenus aux différents exercices automatisés n’étaient pas visibles par les autres participants.

Le spanishmooc reposait également en grande partie sur des tests automatisés organisés sur la plate-forme Course Sites et sur Instreamia. Aux exercices décrits précédemment, s’ajoutent des exercices d’écoute qui consistent à retrouver l’orthographe d’un mot à partir de sa prononciation. Comme pour les MOOC de l’UNED, les scores obtenus aux différents exercices n’étaient pas visibles par les autres participants. Outre les tests automatisés, des exercices d’auto-évaluation propres au fonctionnement de la plate-forme avaient été mis en place. Dans Instreamia, les leçons reposent sur des vidéos ou des fichiers audio, dont le script est affiché simultanément, dans le cas de ce cours, en anglais et en espagnol. Chaque mot est cliquable, le fait de cliquer sur le mot permet d’en afficher une ou plusieurs traductions, des phrases d’exemple traduites en anglais, ainsi que la prononciation correspondante. Si le participant estime qu’il ne connaît pas un mot, il peut décider de l’ajouter à sa base de données de mots à apprendre. Charge à lui de le mémoriser par la suite, selon une démarche d’auto-évaluation. Pour ce qui est de l’expression orale et écrite, il est difficile de faire appel à des programmes pour évaluer les copies. Bien que les outils de correction automatique se multiplient et se perfectionnent, il est nécessaire d’employer des compétences humaines, et notamment l’évaluation par les pairs.

Expression écrite et orale, évaluation par un évaluateur humain

Contrairement au cours Professional English qui ne reposait que sur des tests corrigés automatiquement, le cours d’allemand comprenait un certain nombre d’évaluations par les pairs. Il était demandé aux participants de rédiger de petits textes de présentation à partir de modèles fournis par l’enseignante, de les enregistrer avec Voki et de poster le tout sur la plate-forme openmooc. Les trois autres évaluations par les pairs consistaient à compléter un texte à trous portant sur les villes, les coutumes, ou les états fédéraux allemands et à enrichir le texte à partir de liens trouvés sur le net, le tout en allemand. Chaque production était alors évaluée par deux autres participants. Ces exercices étaient facultatifs ; aucun barème n’ayant été donné, les participants étant libres de laisser les commentaires qu’ils jugeaient pertinents.

Au cours du spanishmooc, l’évaluation a été réalisée par l’équipe pédagogique elle-même. Chaque semaine des productions écrites et orales étaient demandées. Pour la première semaine, il s’agissait de se présenter selon un modèle fourni par l’équipe pédagogique, comme dans le cas du cours d’allemand. Les autres devoirs portaient sur la grammaire, la prononciation, entre autres. L’évaluation se faisait en deux étapes, selon le processus décrit par Scott Rapp dans cet article. Une fois l’ensemble des devoirs soumis, l’équipe pédagogique sélectionnait un nombre représentatif de copies pour identifier les erreurs récurrentes, puis renvoyait  un guide de correction aux participants expliquant ces erreurs. Après s’être auto-corrigés grâce à ce guide, les étudiants devaient soumettre à nouveau leur devoir. Seule la dernière version du devoir était notée, par l’équipe enseignante. Le barème n’était pas visible des participants. Ce processus permettait de réduire le nombre d’erreurs et de faciliter la correction des 2300 copies rendues au cours du MOOC.

Nous avons fait une brève description de l’approche pédagogique suivie par les premiers MOOC de langues. Pour être honnête, ils étaient à la limite de la définition de MOOC. Dans le cas du spanishmooc, il s’agissait d’une plate-forme commerciale, dont la conception avait débuté bien avant le tsunami de la rentrée 2012; Scott avait déjà enseigné un peu l’espagnol, mais il est avant tout programmeur de profession. Il a profité de l’attention des média pour faire un coup marketing, et ça n’a pas trop mal marché. Preuve s’il en est que les MOOC peuvent servir d’outil marketing pour les entreprises. Dans le cas de l’UNED, j’ai discuté un peu avec l’un des responsables du développement de la plate-forme openmooc, Alberto Abella.

Il y avait clairement une volonté affichée de la part de la présidence de l’UNED de profiter de la vague de la rentrée 2012. Ils lui ont imposé de faire une plate-forme open source pour MOOC en moins de deux mois. Alberto n’a donc pas eu d’autre choix de faire une croix sur ses vacances (il l’explique dans cette vidéo) et faire un patchwork de morceaux de codes trouvés de-ci de-là, Stack Exchange pour les forums par exemple, pour créer openmooc. Technologiquement, cela tenait le coup; visuellement et du point de vue ergonomique, ce n’était pas ça. En ce qui concerne les cours eux-même, il m’a avoué que de vieilles ressources qui traînaient sur Moodle avaient été dépoussiérées dans l’urgence, aucune nouvelle scénarisation, aucune réflexion pédagogique, avec pour seule exception le cours d’allemand, qui avait été créé pour l’occasion. Et pourtant, probablement du fait de la crise en Espagne et de la demande croissante de formations en anglais, les MOOC ont plutôt bien marché. Ils sont des dizaines de milliers en Espagne, plus de 100.000 même, à utiliser l’UNED COMA.

Pour davantage de détails sur les MOOC de langues, je vous renvoie au blog d’Anna Vetter, qui s’intéresse beaucoup à la question. Il y a un boulevard pour les enseignants de langues qui voudraient se lancer, et je ne comprends pas l’immobilisme actuel. Certes, quelques cours ont été annoncés sur Openuped et Coursera nous promet monts et merveilles, mais pour le moment, rien. Et pourtant il y en a des choses à faire, il y a un marché, la demande est là, mais aucun mouvement de fond. Beaucoup expliquent cela par le fait que l’apprentissage des langues en ligne est un marché très ancien, déjà saturé; Busuu, Livemocha, ou Babbel ont déjà des dizaines de millions d’utilisateurs. Je ne pense pas que cela soit une excuse, car le format des MOOC, s’il a beaucoup d’ingrédients en commun avec ces plates-formes, est vraiment différent. Je ne pourrai clairement pas lancer un MOOC de langue cette année faute de temps, mais je vais tout mettre en oeuvre pour le faire au cours de ma dernière année de thèse. Les mois qui viennent seront certainement parsemés de billets portant sur des réflexions sur le sujet; nous avions monté un dossier sur le sujet avec une équipe dans le cadre des projets par équipe du MOOC Gestion de projet, mais il y a encore beaucoup de problèmes à régler. Bref, en tout cas, si certains réfléchissent sérieusement au lancement d’un MOOC de langues, il y a matière à discuter …

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  6. Tom

    Je trouve plutôt succulente la phrase « Il y a un boulevard pour les enseignants de langues qui voudraient se lancer, et je ne comprends pas l’immobilisme actuel. » Ah la bonne vieille attaque selon laquelle les profs sont largués, has been, etc…Peut-être vous aura-t-il échappé que
    1.un cours, ça se prépare et que cela prend du temps! Avez-vous déjà fait cours de langue à des collégiens? (Cela fait plus de 20 ans que je pratique ce sport. )
    2.le défilé permanent des ministres carriéristes essentiellement désireux d’inscrire leur nom dans le marbre a pour effet de fragiliser encore un peu plus un corps en souffrance qui constitue pourtant le dernier rempart face aux attaques multiples de la connerie et de la cupidité.
    Bref, je travaille déjà comme enseignant de langue, assistante sociale, psychologue, éditeur(les bouquins, c’est ringard, faites votre propre progression avec vos propres documents!), gentil animateur, secrétaire(merci l’informatique d’occuper une grande partie de mon temps d’oisif), responsable d’agence de voyage, etc…Je ne fais pas encore le ménage mais rassurez-vous je m’en occupe à la maison, car accessoirement j’ai (encore) une vie de famille dont trois enfants auxquels j’essaye d’assurer une réelle éducation sans attendre de l’école qu’elle s’occupe de tout. Je ne suis pas certain qu’éduquer de façon « moderne » implique de planter les élèves devant des écrans comme le font un certains nombre de collègues. (Cela dit, c’est beaucoup moins fatigant! ) . Donc je doute, contrairement à nos détracteurs qui, affublés de pseudos tirent à boulets rouges par le biais des « réseaux sociaux » en assénant toujours les mêmes sentences (ça, c’est fatigant). Je doute, car le doute est source de progrès et d’apprentissage. En conclusion, loin de moi l’envie de dénigrer votre travail, mais attention à ne pas mordre la main qui vous a nourri. Les soixante-huitards ont eu beau jeu de cracher sur l’éducation qu’ils ont reçu, s’ils ont pu le faire c’est parce que l’école leur en avait donné les moyens intellectuels.Enfin, je pense qu’une société qui néglige à ce point ses enfants et ses vieux ne peut pas bien vivre.

    • matthieu-cisel

      Ouh là, je pense que mes propos ont été mal compris. Je ne suis pas là pour cracher sur qui que ce soit, mais pour encourager les enseignants qui hésitent à se lancer. Je suis bien placé pour savoir que monter un MOOC cela prend du temps et qu’il faut donc un soutien institutionnel. Bref, on ne fait pas ça sur son temps libre, cela doit être financé. Par ailleurs, je pense davantage aux enseignants du supérieur que du secondaire, qui sont déjà bien occupés par ailleurs. Cf. cet exemple de l’université de Pékin. http://goo.gl/F99qoC. Cours de grammaire chinoise de niveau intermédiaire. C’est ce type de MOOC de langues que l’on est en droit d’attendre du système français.

      Quant à l’immobilisme français en matière d’innovation pédagogique, c’est un fait, et peu importe à qui en incombe la responsabilité. Etant enseignant moi-même et venant d’une famille d’enseignants, je ne parle pas en ingrat qui crache dans la soupe. Ce n’est pas qu’une question de temps, les enseignants n’en sont pas avares et travaillent beaucoup, j’en sais quelque chose. Ce sont avant tout des positions idéologiques qui me gênent, positions que je ne manquerai pas de combattre et de dénoncer, mais chaque chose en son temps.

  7. Voilà un article qui pose les bonnes questions ! Le cas français semble bien spécifique avec son célèbre immobilisme… Je me suis lancé dans l’apprentissage de la langue de Shakespeare à titre de hobby alors pour une leçon d’anglais débutant en MOOC je recommande chaudement Language Co.

  8. L’article relate vraiment la réalité sur l’état actuel de l’apprentissage de la langue de molière. Mais, c’est à chacun et à chacune de voir ce qui lui mérite pour s’assurer son avenir et son devenir.

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