MOOC: lancement de la plate-forme nationale, ça va être FUN

Coup de théâtre dans le milieu académique français. Mme Fioraso, Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, annonçait mercredi matin le lancement de la plate-forme nationale pour MOOC dans le cadre du programme France Université Numérique (ouverture courant octobre, site de présentation à cette adresse). Ce nouveau site dédié aux établissements français est destiné à héberger dès janvier prochain ses premiers cours. Retour sur l’histoire récente du phénomène…

Les MOOC, pour Massive Open Online Courses (aucune traduction française ne fait consensus), sont des cours gratuits organisés entièrement en ligne et pouvant accueillir un nombre non limité de participants ; l’audience des cours américains se compte en général en dizaines de milliers, parfois en centaines de milliers pour les plus populaires. Ces cours sont hébergés sur des plates-formes ad hoc, c’est à dire des sites en mesure d’accueillir des flux importants d’internautes. Les deux principales sont américaines, l’entreprise Coursera a été fondée par d’anciens professeurs de Stanford, tandis qu’edX est un consortium à but non lucratif fondé par Harvard et le MIT. Ces plates-formes comptabilisent à elles deux plus de six millions d’inscrits et dominent encore largement le marché des MOOC.

Tout a commencé au printemps 2012, quand de prestigieux établissements américains comme Stanford, Harvard, ou le MIT se lancent dans la bataille des MOOC, entraînant avec eux de nombreux établissements de renommée mondiale. Initialement biaisée vers des disciplines comme la programmation ou l’intelligence artificielle, l’offre de cours s’est considérablement élargie, allant désormais de la sociologie à la physique nucléaire en passant par la poésie américaine. Ne pouvant rester indifférents face à l’ampleur du phénomène, plusieurs établissements francophones se sont mis au diapason : après l’École polytechnique fédérale de Lausanne, c’est au tour de notre École polytechnique de proposer dès cette rentrée des cours sur Coursera.

Le choix de la plate-forme américaine de la part de Polytechnique est on-ne-peut-plus logique compte tenu de la visibilité qu’elle apporte. Cependant, gardons à l’esprit que rares sont les établissements étrangers qui ont le privilège d’y accéder. Pour préserver leur image de marque, Coursera comme edX n’acceptent que les plus réputés et favorisent dans une large mesure les universités américaines. Cet élitisme n’est pas le seul élément qui fasse grincer les dents de notre côté de l’Atlantique : Coursera et edX captent l’essentiel des revenus éventuellement générés, notamment via la vente de certificats de complétion ou via l’utilisation commerciale des données des étudiants. Pour de nombreux établissements français, il est hors de question de renforcer la domination des plates-formes américaines avec l’argent du contribuable, et une plate-forme française était réclamée depuis longtemps.

Les britanniques ont d’ailleurs été les premiers à montrer l’exemple, en annonçant en décembre dernier le lancement de la plate-forme Futurelearn. Pilotée par l’Open University britannique, l’entreprise a d’ores et déjà signé des partenariats avec vingt-et-une universités britanniques, et s’ouvre déjà à l’international. En Allemagne et en Espagne, des initiatives comme Miriadax et Iversity ont vu le jour. La France se devait de réagir, et l’initiative gouvernementale tombe à point nommé. Certains choix déjà entérinés poussent à l’optimisme. La technologie retenue par exemple : plutôt que de réinventer la roue et redévelopper une plate-forme de novo, la décision a été prise de reprendre la technologie open source utilisée par edX – déjà largement éprouvée et qui bénéficiera des investissements consentis par le consortium.

En se positionnant face aux géants américains du secteur, le gouvernement français se lance cependant un défi de taille. Il s’agit de donner à l’ensemble de l’enseignement supérieur français la visibilité que les plates-formes américaines lui refusent, et de rompre avec la marchandisation du savoir tant décriée. Réaliser une telle vision impliquera ni plus ni moins que de se lancer dans la compétition face à des start-ups dopées aux abondants capitaux d’investisseurs privés, et rompues au développement et surtout à la commercialisation de services web attractifs.

Il s’agit d’une part de tenir la route sur le plan technique – toutes les fonctionnalités nécessaires au bon déroulement des cours doivent être disponibles – et d’autre part de faire preuve d’une réactivité et d’une flexibilité qui traditionnellement sont plutôt l’apanage des start-ups du web. Enfin, il sera nécessaire d’apporter aux établissements partenaires une visibilité suffisante pour représenter une alternative crédible face à Coursera et consort, en particulier pour ceux dont la réputation est suffisante pour accéder aux plateformes américaines. Et c’est là que le bât blesse.

Je soutiens ce projet de tout mon coeur – ayant fait une croix  sur mes vacances d’été pour y apporter ma contribution – mais il y a des choix avec lesquels je suis en désaccord. Celui du nom par exemple. Je pense que le fait que le sigle FUN n’est pas bon fait consensus, mais tant que cela reste en France, les dégâts sont limités. Mais si la plate-forme s’appelle fun-mooc, ou inclue le mot fun dans l’url, nous allons être la risée de l’ensemble de la planète, face à des grands noms comme Coursera, edX, Futurelearn, etc. Si nous décidons d’utiliser le nom complet, c’est moins ridicule, mais c’est encore pire (quelque chose comme france-université-numérique-mooc). Outre que ce n’est pas un nom de plate-forme, ni un nom tout court (il faut au moins 8 secondes rien que pour le prononcer), cela nous mettrait dans l’embarras face à nos partenaires du monde francophone (si, comme les britanniques, nous décidons d’élargir l’accès à la plate-forme). De nombreuses universités du monde francophone se demandent sur quelle plate-forme organiser leur MOOC, et l’initiative française est une option envisagée. Je ne pense pas qu’elles apprécieraient de mettre leur cours sur une plate-forme dont le nom inclue le mot « France » (le mot « néo-colonialisme » est celui qui me vient le plus rapidement à l’esprit pour décrire une telle situation). Ces erreurs stratégiques me sont d’autant plus pénibles que je suis enthousiaste pour la réussite du projet. Je ferme la parenthèse.

Bien sûr, le succès de l’initiative repose également sur les enseignants qui vont dispenser les cours (vous remarquerez au passage qu’il y a une médaille Fields parmi eux). Jusqu’à présent, les quelques MOOC français qui ont émergé hors des plates-formes américaines ont dû faire avec les “moyens du bord” ; ils rassemblaient en général quelques centaines de participants, au plus quelques milliers, ce qui est déjà appréciable quand on ne dispose pas de la visibilité offerte par Coursera. L’enjeu est de passer à l’échelle tout en garantissant la qualité des cours. Règne malheureusement encore en France un certain opportunisme autour du sujet qui risque de fragiliser la posture ambitieuse voulue par le gouvernement.

Depuis que le phénomène est devenu médiatique, de nombreux acteurs découvrent avoir fait des MOOC pendant des années comme le bourgeois gentilhomme faisait de la prose. Ainsi il suffit parfois aujourd’hui qu’une interview, une émission de radio ou bien un monologue podcasté aborde un sujet techno-scientifique pour que son auteur décrète instantanément qu’il s’agit d’un MOOC. Si ce type d’acteurs parasitent régulièrement le débat, ils n’en demeurent pas moins relativement inoffensifs. Le véritable défi est le financement des projets.  Pour l’instant, les cours sont pour la plupart financés par les établissements d’origine. Si des appels à projets sont lancés, comment trier le bon grain de l’ivraie ? Tout s’appelle MOOC en ce moment, et la qualité des différentes propositions est pour le moins hétérogène ; or nous sommes trop en retard vis-à-vis des américains pour nous permettre de gaspiller le denier public. L’image de la France à l’international est en jeu après tout, et il s’agit d’apporter une  réponse  à la hauteur de l’enjeu.

Le levier du numérique modifie considérablement les rapports de force traditionnels, pour le meilleur comme pour le pire. A travers les MOOC qu’ils organisent sur les plates-formes américaines, des établissements comme l’Université Catholique de Louvain ou l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne ont aujourd’hui à eux seuls davantage de visibilité que l’ensemble des établissements français. Or, au-delà des opportunités d’affaires afférentes au numérique, l’enseignement supérieur revêt désormais un  caractère géostratégique. Espérons que la plate-forme française sera à la hauteur de l’enjeu.

Matthieu Cisel, doctorant spécialiste des MOOC, Thomas Gauthier, fondateur de l’Alambic

13 Comments

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13 Responses to MOOC: lancement de la plate-forme nationale, ça va être FUN

  1. brouncb

    La plupart des MOOC français accueillent une centaines de participants ? Vous devriez aller faire un tour du coté de http://www.fr.openclassrooms.com ou #MOOOCHTML5 sur twitter… vous seriez surpris.

    • matthieu-cisel

      Je ferai bientôt un article là-dessus. Le cours d’HTML5 et le Gestion de Projet (j’appartiens à l’équipe) sont en effet les deux seuls à avoir dépassé la barre des 10.000. Pour les autres, la grande majorité sont en dessous de 1.000.

  2. Au chapitre des reproches pour FUN, il est dommage de lancer une plateforme uniquement pour des MOOCs universitaires. La cible prioritaire des MOOCs n’est certainement pas les universitaires mais plutôt le « unschooling », l’auto formation, la formation professionnelle, continue… On passe à coté d’une belle occasion de jouer la carte de la « French Touch » et de mutualiser les forces de l’ensemble des acteurs de la formation (universités, grandes écoles, entreprises). Polytechnique, HEC maintenant, optent pour les plateformes anglo-saxonnes et le continent africain risque bien de lui emboîter le pas.

    Bref, il aurait fallu user de génie, de créativité pour rivaliser avec les centaines de millions de levée de fonds d’Edx/Google, Coursera… En fait, nous nous dirigeons vers une pâle copie avec un an de retard, et un ballon d’oxygéne de 12 millions d’euros…par vagues successives

  3. Anna Vetter

    France terme indique « cours en ligne ouvert à tous » comme traduction officielle de MOOC.
    http://www.franceterme.culture.gouv.fr/FranceTerme/recherche.html

  4. Axo Meyer

    Je suis tout à fait d’accord avec vous, Matthieu Cisel : il est vital de trouver un autre nom à la plateforme, sinon j’entends déjà des rires gras d’un bout à l’autre de la planète (et particulièrement venant d’un pays francophone voisin, genre petit mais costaud, intellectuellement et créativement parlant). Au passage : super article, brilliant!

    Si l’on en croit l’acronyme de « France Université Numérique », les « mouques » (cette sonorité pique les oreilles, vous ne trouvez pas ?) doivent être « fun ». Hum… pas très heureux.

    Vivement qu’on trouve un acronyme français qui tienne la route (CLOM n’est pas terrible non plus, mais entendre « mox » ou « mouque », c’est MOOche non?).

  5. David Meulemans

    Cher Matthieu Cisel,

    Découvrant depuis quelques mois les MOOCs, j’ai eu l’occasion d’en concevoir un avec une des entreprises qui proposent une plateforme francophone*.

    Cette expérience, même si elle a été agréable, me laisse penser qu’il y a, en plus du défi financier, un vrai défi pédagogique dans les MOOCS, défi qu’on pourrait résumer ainsi: comment nos enseignants et nos enseignants-chercheurs vont réussir à produire des cours sous ce format qui requiert des qualités d’expression et de formulation très différentes des dispositions que nos formats d’enseignement classiques requièrent? Pour ma part, passer du format matériel (je parle deux heures en sollicitant de temps à autres les élèves) au format immatériel (je parle par segments courts, sans contact direct avec les élèves, et en resserrant grandement mon propos) a requis un travail rhétorique qui, bien que stimulant, a pris un temps certain. je connais nombre d’enseignants qui risquent d’avoir du mal à se plier au format. Certes, si on est enseignant, on a foi dans la capacité d’apprentissage de chacun, si bien que l’on peut tout apprendre (en théorie). Mais je me demande comment former les enseignants à cette nouvelle façon d’enseigner. Et je me dis que certains des professeurs que j’ai eus, bien qu’excellents, passeront mal dans un format MOOC.

    Le premier critère pour faire un MOOC, devrait être l’expérience de l’étudiant. Mais le hic, c’est que nous risquons de « perdre » beaucoup d’enseignants qui ne pourront se fondre dans ce format. A l’inverse, j’ai toujours été étonné par ces professeurs américains qui mènent leurs cours, sans céder sur le fond, comme un spectacle, soluble dans le monde matériel, comme dans le monde immatériel.

    Comment allons-nous former nos enseignants? Est-ce que la question du coût ne va pas se doubler d’une difficulté à trouver des enseignants capables de faire de bons cours? (ces questions ont peut-être déjà été traitées dans votre blog – si c’est le cas, pardon!)

    Bien à vous,

    David M.

    *Neodemia.

  6. La plate-forme nationale pour MOOC dans le cadre du programme France Université Numérique est mise en oeuvre par edX, c’est le choix du MESR. On sabre le champagne outre atlantique à la santé d’edX qui a pourfendu la France.
    Voir par exemple :
    In France, edX’s open source code will power a national online learning platform that will be available to the country’s more than 100 universities. The platform, announced last week by the French Ministry of Higher Education, will feature 20 courses that will start in January 2014 (http://www.insidehighered.com/quicktakes/2013/10/08/mooc-providers-expanding-abroad).
    Cordialement, Philippe Cassuto

  7. Jean-Paul Debeuret

    Vous trouverez ci-dessous un retour d’expérience suite à l’organisation du premier MOOC de l’entrepreneuriat http://www.passeportpourentreprendre.com par http://www.tvdesentrepreneurs.com, télévision de formation sur internet qui propose l’accès à 1000 formations enregistrées en vidéo par 300 experts et accessibles par abonnements,
    Pour organiser un MOOC, il faut:
    -des ressources pédagogiques adaptées principalement des contenus en rich media ( vidéo+textes+tableaux) et non des copies de livres mis en ligne
    -une plate forme pour gérer les inscriptions, les relations avec les apprenants, les examens
    -des questionnaires pour faire passer les examens
    -de l’animation au quotidien pour ne pas que les inscrits s’arrêtent en chemin
    En conclusion des investissements relativement lourds que nous n’aurions pas pu mobiliser si http://www.tvdesentrepreneurs.com, n’avait pas les ressources pédagogiques et l’expérience de la formation à distance.
    Mais cela ne suffit pas:
    -il faut communiquer en amont, convaincre les personnes intéressées à s’inscrire. Dans notre cas cela c’est fait sans le soutien de Pôle Emploi (40% des créateurs sont des chômeurs), sans celui de l’APCE ( sûrement jalouse de n’avoir pût monter ce MOOC) , sans celui de F Pellerin ( qui veut créer une école de l’entrepreneuriat)
    -réussir à trouver un business modèle car par principe un MOOC est gratuit.

    http://www.passeportpourentreprendre.com a été une réussite: des milliers d’inscrits, des participants satisfaits et une expérience acquise pour les organisateurs qui sera mise à profit dans le futur.
    http://www.passeportpourentreprendre.com sera réorganisé 4 fois en 2014 et http://www.tvdesentrepreneurs.com organisera 3 autres MOOCs pour couvrir toute la vie de l’entreprise: http://www.passeportpourgerer.com, http://www.passeportpourdevelopper.com, http://www.passeportpourtransmettre.com

    Apparemment la plate forme FUN sera réservée aux universités. Nous le regrettons. De plus comme le processus sera subventionné il va créer de la concurrence déloyale avec les entreprises privées.

  8. Cyber prof

    Avec les MOOC, on découvre le fil à couper le beurre. Des cours écrits en ligne sont mis gratuitement à disposition de tous par les écoles d’ingénieurs et les facultés scientifiques françaises ou francophones depuis un bon bout de temps. Idem pour des thèses ou des articles de recherche (en anglais souvent).
    Si c’est pour proposer un cours oral en vidéo ou du tchat avec un prof, c’est cloner une salle de classe et cela n’a rien d’innovant en plus d’être pédagogiquement limité.
    La pédagogie numérique, c’est fournir des documents qu’aucun prof à l’oral et aucun bouquin sur papier ne sont capables de produire : simulations numériques, exercices multimédias interactifs, textes avec liens hyper textes (structure en 3D non linéaire). Internet remplace simplement le postier ou évite de se déplacer.

  9. BRETON

    Tout le monde cherche un nom court, qui ne prête pas à la dérision, deux syllabes maximum : pourquoi pas  » CELOT » comme
    Cours En Ligne Ouverts à Tous.

    William Breton
    Professeur de Mathématiques (en retraite)

    • matthieu-cisel

      Oui, il y a eu pas mal de propositions … perso je pensais à Cours Interactif Suivi En Ligne, mais curieusement j’étais le seul à approuver ;-)

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