MOOC : les plates-formes américaines se tournent vers le privé

Au cours du dernier billet, nous avons vu comment le numérique s’est introduit de manière croissante dans l’enseignement supérieur tout au long des années 2000. En 2011, les ingrédients étaient réunis. Tout a commencé en novembre, à Stanford, avec deux cours, le cours d’Intelligence Artificielle de Sebastian Thrun, et le cours de Machine Learning de Daphne Koller et Andrew Ng. Au printemps, trois géants apparaissent suite au succès des premières expérimentations : Coursera, Udacity et edX. Retour sur l’histoire de trois plates-formes qui ont changé la face du Web pédagogique …

Le véritable essor des MOOC commence à partir d’un cours d’intelligence artificielle dispensé sur le site de Stanford en novembre 2011. L’enseignant en charge, Sebastien Thrun, est un professeur de robotique d’origine allemande ; il travaille aussi chez Google sur les voitures automatisées. Le cours attire 160.000 étudiants alors que seulement 10.000 étaient attendus ; plus de 15% vont jusqu’au bout. Suite à ce succès, Sebastian Thrun fonde Udacity en février 2012.

Deux cours sont lancés : un cours de programmation, le CS 101: Building a Search Engine et un cours d’intelligence artificielle, le CS 373: Programming a Robotic Car. Plusieurs millions de dollars sont alors investis par des fonds de capital-risque en addition des fonds propres de Sebastian Thrun. Le nombre de cours dispensés augmente tout au long de l’année 2012. Ceux-ci sont ouverts au public en permanence (ce qui en fait davantage des OCW très interactifs que des MOOC soit dit au passage, car il manque la synchronicité) En décembre 2012, la plate-forme propose quinze cours en majorité centrés sur entrepreneuriat et l’informatique, mais on y trouve également des cours de physique ou de statistiques.

Fin 2013, le nombre de cours dépasse la cinquantaine, et des disciplines académiques comme la psychologie ont fait leur apparition. Les enseignants, qui n’appartiennent pas tous au milieu académique, ne sont pas propriétaires des cours dans la mesure où ils réalisent une prestation pour l’entreprise. Ils enregistrent notamment les cours dans les studios de l’entreprise. L’entreprise se concentre sur la qualité des MOOC, pour pouvoir par la suite vendre les cours produits aux établissements qui souhaiteraient les intégrer dans leur cursus (comme Grenoble Ecole de Management avec le cours de Steve Blank). Udacity est un modèle de maison d’édition de MOOC.

En avril 2012, Daphne Koller et Andrew Ng emboîtent le pas à Sebastian Thrun et fondent Coursera. Coursera présente de nombreux points communs avec Udacity. Les fondateurs Andrew Ng et Daphne Koller sont professeurs en intelligence artificielle à Stanford, comme lui, ils sont partis d’un cours dispensé au format Open Courseware depuis des années pour lancer leur premier MOOC, puis leur plate-forme. Coursera lève, dès avril 2012, seize millions de dollars grâce à KPCB, et effectuera plusieurs levées successives par dizaines de millions par la suite.

Alors que Udacity adopte une stratégie de maison d’édition, Coursera adopte le modèle de la place de marché. Coursera ne conçoit pas ses propres cours et noue dès ses débuts des partenariats avec des universités américaines et étrangères. La plate-forme avait ainsi mis en place 12 partenariats en juillet 2012, le nombre s’élève à 33 en septembre 2012. Fin 2013, près d’une centaine de partenariats ont été signés, et plus de 500 cours sont proposés sur la plate-forme. Toutes les disciplines sont représentées, sciences humaines, sciences dures, littérature, etc. Les établissements étrangers partenaires sont tous de renommée internationale, l’idée étant d’attirer les internautes grâce à la marque des établissements : plus de 5 millions d’inscrits à l’automne 2013.

Le fonctionnement des cours diffère considérablement entre Coursera et Udacity. Alors que les cours de Udacity sont ouverts en permanence, ceux de Coursera ont à quelques exceptions près un début et une fin. Il n’est pas toujours possible de consulter les archives d’un cours une fois celui-ci terminé. Par ailleurs, la pédagogie qui les sous-tend dépend des équipes pédagogiques. Alors que certains enseignants privilégient le cours magistral, d’autres se concentrent sur les exercices et sur l’interaction entre les étudiants. La création du cours est entièrement à la charge des universités, qui se contentent de signer un engagement qualité. Cela permet à la plate-forme de se concentrer sur le développement des fonctionnalités.  Coursera s’impose fin 2013 comme le leader des MOOC en termes de volume d’étudiants et de cours dispensés, sans pour autant être en position de monopole.

Il eut été étonnant, compte tenu de la place que le MIT tient depuis 2001 dans l’enseignement supérieur en ligne, que ce dernier ne joue pas un rôle majeur dans le mouvement MOOC. Contrairement à d’autres universités prestigieuses comme Duke ou Princeton, le MIT ne rejoint pas Coursera. A partir de l’un de ses projets de partage de cours en ligne, le MITx, qui fonctionne dès décembre 2011, l’établissement s’associe avec Harvard pour former en avril 2012 la plate-forme edX. Les deux institutions apportent chacun 30 millions de dollars pour le lancement du projet. Alors que Coursera et Udacity sont des entreprises à but lucratif, edX est un organisme à but non-lucratif, dont le code est open source depuis juin 2013.

La volonté de ne pas laisser le monopole de l’enseignement en ligne à des institutions privées constitue l’une des raisons avancées pour expliquer la fondation de edX. Berkeley rejoint le consortium courant juillet 2012, suivie de l’University of Texas Systems. Les annonces de partenariats se multiplient tout au long des années 2012 et 2013. Pour l’heure, seuls le MIT et Harvard financent la plate-forme, les autres universités se contentant de fournir le contenu pédagogique. Bien que supérieure au million, l’audience d’edX est nettement inférieure à celle de Coursera; les chiffres officiels ne sont pas affichés, et communiqués sporadiquement. Le faible nombre de cours actuellement ouverts est probablement une des raisons de ce succès en demi-teinte. Contrairement à Coursera, l’entrée dans le consortium est payante (plusieurs millions de dollars), bien qu’il n’y ait pas beaucoup de de communication sur la question.

Après s’être centrées principalement sur l’enseignement supérieur, les trois plates-formes semblent s’orienter vers le secteur privé, chacune à sa façon. edX cherche à diffuser sa technologie Open edX, et a signé récemment avec Google pour le lancement du projet mooc.org,  ou avec le géant de l’acier Tenaris pour la formation de ses employés. Coursera établit également des partenariats avec des entreprises comme Yahoo, mais, pour le moment, il s’agit davantage de vendre les cours de ses universités partenaires à des fins de formation que pour vendre sa technologie.

Enfin, Udacity est l’entreprise qui se tourne le plus vers le privé. Son fondateur a fait une sortie remarquée il y a quelques temps, en disant que les MOOC étaient un produit pédagogique inadapté à la plupart des étudiants, en lien avec les taux d’abandon élevés observés, notamment dans un pilote organisé avec la San Jose State Université. Il s’oriente désormais vers le privé, et lance de nouveaux cours en lien avec des boîtes comme Google, AT&T, sur les Big Data, la programmation mobile, etc. Au passage, ces cours ne sont pas gratuits : plus de 100$/mois. On s’éloigne assez rapidement du modèle gratuit.

Eh oui, malheureusement, l’utopie d’une éducation entièrement gratuite et de qualité est en train de se fissurer. Nous étions dans une logique d’investissement, tout était gratuit ou presque, maintenant il faut commencer à trouver des business models pour que l’industrie du MOOC soit viable. Espérons que cela ne se fera pas au détriment des apprenants.

PS : Le billet est issu en grande partie de l’article Chronique des MOOC publié dans la revue STICEF et repris tel quel dans Wikipedia.

4 Comments

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4 Responses to MOOC : les plates-formes américaines se tournent vers le privé

  1. Hello Mathieu, tu aurais un lien concernant la « Chronique des MOOC publié dans la revue STICEF  » que tu cites à la fin ? Thks !

  2. J’ai commenté la sortie de Thrun ici

    http://lafrancebyzantine.blogspot.fr/2014/01/la-voiture-educative-qui-se-conduit.html

    Je crois comme vous que cela sonne le glas des MOOCs libres, massifs et gratuits, donc en fait du concept même de MOOC. Car tout l’attrait venait de cette gratuité et de cette massivité. S. Thrun se défend de son échec en notant que les étudiants qui ont abandonné le MOOC de maths à San José étaient des étudiants en difficulté sociale. Donc les MOOCs sont faits pour les gens qui peuvent payer, pas les autres. De toutes façon qui, même au début pouvait douter que business is business ? Après cela comment va-ton les délivrer gratuitement au tiers monde ? le modèle même a du plomb dans ‘aile

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