MOOC de langues : le contexte

Les langues représentent sans doute le principal marché de l’apprentissage en ligne. Des dizaines de millions de personnes se forment déjà via des sites comme Busuu ou Livemocha. Nous avons vu il y a quelques mois que les MOOC de langues étaient relativement inexistants, bien que le format soit tout à fait adapté à cette discipline. Pour expliquer ce phénomène, il faut analyser le marché actuel, dans une large mesure saturé par des acteurs établis de longue date. Je vous propose un rapide tour d’horizon des entreprises qui dominent l’apprentissage des langues en ligne.

Les éditeurs de logiciels sont les premiers venus sur le marché de l’apprentissage des langues assisté par ordinateur. Dès les années 1990 les premiers logiciels apparaissent. Rosetta Stone, Talk Now, ou Berlitz sont parmi les plus connus. Chacun suit une approche pédagogique qui lui est propre. Certains de ces éditeurs de logiciels, comme Rosetta Stone (RS), sont même cotés en bourse. Les entreprises peuvent reposer presque exclusivement sur le logiciel (RS), ou le logiciel peut être l’un des produits dérivés d’une entreprise qui a d’autres sources de revenus, comme des méthodes papier. C’est le cas notamment de Berlitz, qui est éditeur de livres avant d’être éditeur de logiciel. Les projets comme Rosetta Stone ou Tell Me More ont commencé avec des CR-ROM avant qu’il n’y ait de version en ligne. C’est la raison pour laquelle il y a en général plus de logiciels disponibles sous forme de CD-ROM que de langues disponibles en ligne dans le cas de ces entreprises.

Historiquement, Rosetta Stone représente l’un des premiers acteurs du domaine. Disponible en CD-ROM dès 1992, il est côté en bourse depuis 2008. L’armée américaine est l’un de ses principaux utilisateurs. Plus de 31 langues sont traitées à un degré variable. Il existe au maximum trois coffrets par langue, représentant les niveaux de difficulté facile, intermédiaire et avancé. Un programme de revitalisation des langues menacées d’Amérique du Nord a même été lancé en 2004, mais sans grand succès. Rosetta Stone est essentiellement basé sur la technique dite «d’immersion dynamique », qui consiste à ne pas utiliser de traductions, et se base essentiellement sur des associations image/son ou image/mot. Rosetta comporte une gamme d’outils variés, allant des outils de coaching comme le Rosetta Studio ou une chat room virtuelle comme Shared Talk.

Tell Me More fait également partie des principaux éditeurs de logiciels de langues, il comptabiliserait plus de sept millions d’utilisateurs. Développé par la société parisienne Auralog en 1987, il traite plus d’une dizaine de langues. Son outil de reconnaissance vocale dans plusieurs langues lui permet de se dénoter nettement d’autres géants du secteur. Tell me more online est le pendant en ligne de Tell Me More. Le nombre de langues traitées y est plus réduit (Anglais, espagnol, italien, allemand, néerlandais, français). Les explications des exercices à effectuer et les traductions sont disponibles dans un certain nombre de langues (18). Tell me more possède un nombre important de ressources et de fonctionnalités; l’entreprise semble bien implantée dans l’écosystème français, mais aussi à l’international.

Alors que Rosetta Stone et Tell Me More se positionnent davantage comme des éditeurs de logiciels qui se sont adaptés à Internet, Livemocha et Busuu se sont dès leurs débuts positionnés comme des sites communautaires. En addition de leurs ressources pédagogiques, Livemocha et Busuu reposent avant tout sur l’interaction entre apprenants, et notamment sur la correction de productions écrites via un système d’évaluation par les pairs. Busuu a rapidement pris le rôle de leader et rassemble selon le site plus d’une trentaine de millions d’inscrits. Le nombre de langues traitées varie légèrement entre les sites. Busuu en propose une douzaine, dont le turc et le polonais. Livemocha en propose une quarantaine, avec des niveaux variés de développement. Les deux entreprises proposent un système d’évaluation par les pairs, et un système de conversation en ligne. Une partie du contenu est crowdsourcée, c’est-à-dire produite par les utilisateurs. Les deux ont mis en place de chat synchrone et asynchrone.

Bien que fondée récemment, en 2007, Livemocha est l’une des plus grandes communautés d’échange linguistique au monde, elle compterait en 2012 plus de 12 millions d’utilisateurs inscrits dont 400.000 visiteurs quotidiens. En difficulté, l’entreprise a récemment été rachetée par Rosetta Stone. Contrairement à Livemocha, Busuu se concentre sur un nombre de langues plus réduit, mais celles-ci sont traitées de manière plus approfondie, avec la possibilité d’aller jusqu’à un niveau B2 sur l’échelle européenne. Busuu est une start-up espagnole lancée en 2008. Elle tient son nom du langage Busuu, une langue du Cameroun qui n’avait plus que huit locuteurs dans les années 1980. Enfin, dernier acteur digne d’intérêt: Babbel, qui a été fondée en 2007 à Berlin. Le site ne propose qu’un nombre relativement réduit de langues, une dizaine en 2013. La quantité de contenu développée est supérieure à celle de la plupart des autres sites : plus de 3000 mots de vocabulaire, environ un millier de phrases. Les outils liés aux réseaux sociaux sont relativement peu développés dans Babbel.

Nous nous sommes cantonnés aux principaux éditeurs de logiciel et communautés d’apprentissage en ligne, en nous focalisant sur les multilingues. Ce n’est que la partie immergée de l’Iceberg, et le marché des langues en ligne est particulièrement riche en entreprises, Duolingo, LingQ, et j’en passe. Chacune a sa propre culture, sa propre histoire et sa dynamique. Au cours de cette année, nous allons essayer de comprendre un peu mieux le contexte des langues, car le lancement du programme de Google, mooc.org, approche, annonçant un changement des règles du jeu …

PS : au fait, si vous êtes intéressé par les langues et le numérique, j’organise à Expolangues une journées de tables rondes avec de nombreux acteurs du domaine, et qui promet d’être passionante

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9 Responses to MOOC de langues : le contexte

  1. Merci pour cet article Mathieu, je me permets d’ajouter à la liste des plus connus, Duolingo (http://www.duolingo.com/) et LingQ (http://www.lingq.com/fr/) Si un certain nombre d’acteurs sont sur le marché, il n’empêche que le format MOOC (parcours d’apprentissage avec un début et une fin) est un avantage important. Il manque à l’ensemble de ces REL et communautés, une plannification de l’apprentissage.

    • matthieu-cisel

      Tout à fait … Ils sont vraiment sur des logiques très particulières en revanche. Duolingo c’est apprendre en traduisant, leurs ressources propres sont assez médiocres même si l’interface est joli, et lingQ, c’est apprendre avec des textes, un peu plus intéressant, on va revenir dessus dans les mois à venir …

    • Amina

      Merci beaucoup Mathieu. Je m’intéresse beaucoup à l’enseignement/apprentissage de l’anglais. Ayant étudié dans des contextes différents, j’ai été assez surprise de la méthode utilisée en France, que vous connaissez mieux que moi. Je suis tout à fait d’accord avec vous quand vous mentionnez une méthode globale. La didactique des langues ne me semble pas recommander la traduction, c’est même (souvent) bannie. Je serais très intéressée pour collaborer avec des personnes sur le développement d’une méthode qui allie les différents ‘skills’!

  2. Ce que j’attends personnellement, ce serait des cours de fac en langue, par exemple des cours de civilisation ou de littérature allemandes en langue originale.
    Pas un apprentissage basique d’une langue mais une possibilité d’aller plus loin, à partir précisément d’un niveau international B2/C1.

  3. Yves Epelboin

    L’enseignement des langues échappe aux MOOC parce qu’il nécessite des logiciels d’interaction spécifiques. L’approche pédagogique est donc très dépendante des possibilités techniques offertes. Cela explique les critiques que l’on peut faire à une solution ou une a Dans les MOOC qui existent aujourd’hui

  4. Yves Epelboin

    Oups. Je continue…
    Dans les MOOC qui existent aujourd’hui le « logiciel » c’est à dire la plateforme est relativement indépendant du contenu. Pour les langues tout est pratiquement à reconstruire pour une nouvelle pédagogie avec un nouveau logiciel.

    Après demain, peut-être les solutions techniques MOOC seront-elles assez sophistiquées pour permettre plusieurs approches pédagogiques pour les langues et la situation évoluera alors.

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