MOOC à la française : ça commence

La semaine dernière, la France franchissait une nouvelle étape dans la course mondiale aux MOOC. La plate-forme France Université Numérique ouvrait ses premiers cours jeudi. Sciences Po, le CNAM, universités parisiennes ou bordelaises. Il y en a pour tous les goûts. Dans la foulée la Ministre Mme Fioraso annonçait 8 millions supplémentaires pour le développement des cours en ligne. Quelques retours à chaud sur une semaine riche en événements …

Jeudi était un jour un peu spécial. Depuis des mois, l’équipe de France Université Numérique travaille dur pour que ce projet de plate-forme voit le jour. En tant que collaborateur, j’attendais avec une certain appréhension le commencement des cours. Les choix technologiques étaient-ils les bons ? La plate-forme tiendrait-elle le coup ? Les établissements qui se lancent ont-ils joué le jeu et mis en place des cours de qualité ?

En premier abord, la plate-forme semble tenir le coup. S’il y a eu au départ quelques ralentissements, rien de catastrophique. Ouf, soulagement. Pour un projet mis en place aussi rapidement – 6 mois à peine entre la prise de décision et le lancement des cours – les problèmes techniques sont mineurs. Par ailleurs, du point de vue ergonomique, la technologie Open edX est vraiment sympa. Nettement plus commode d’utilisation que ce que j’ai pu expérimenter sur Canvas. Bon, voyons un peu les cours maintenant …

J’ai commencé par Espace Mondial de Bertrand Badie. Petite surprise, les vidéos ont été tournées en amphi, et découpées en tronçons de 10-15 minutes pour entrer dans le format « MOOC ». Nous sommes davantage dans le format Open Courseware  (cf. le  site de cours en ligne gratuits du MIT) que dans le format MOOC à proprement parler. Mais le charisme de Bertrand Badie aidant, cela passe comme une lettre à la poste, confirmant ce que je répète inlassablement. Ce qui compte, c’est la qualité de la prestation de l’enseignant, la qualité technique des vidéos, si elle n’est pas négligeable, reste secondaire. Si l’enseignant est plus à l’aise en face d’un amphi, mieux vaut tourner le cours en amphi, d’autant que cela fait gagner du temps à tout le monde.

Nous ne sommes pas du tout dans l’esprit du MOOC Gestion de Projet, où potentiellement 80% du temps était consacré à la réalisation des activités (productions écrites, etc). Cependant, pour un cours de sciences politiques, je pense que la grande majorité des gens viennent en auditeurs libres. Pour mémoire, dans le célèbre cours d’histoire de Princeton A History of the World since 1300, seuls 0.2% des inscrits avaient rendu l’ensemble des essais demandés. Typique des sujets qui tiennent davantage à de la culture générale. Pourquoi investir dans la conception d’activités que seule une ultra-minorité suivra ? On n’est pas dans le format ou la pédagogie MOOC, mais dans l’Open Courseware. Mais ce qui compte au fond, c’est la volonté d’ouverture. Si déjà on peut aller dans cette direction et populariser le concept, c’est un grand pas pour l’enseignement supérieur français. Je salue donc l’action de Bertrand Badie. Par ailleurs, rien n’empêche de transformer l’essai en rajoutant des activités pour les éditions à venir, si telle est l’intention.

D’autres enseignants, comme Mélanie Bourdaa (Transmedia Storytelling, Université Bordeaux-3), adoptent une autre approche, plus Web 2.0. Dans un premier temps, les participants sont invités à se présenter sur les forums durant quelques jours, les vidéos de cours n’étant disponibles que 5 jours après l’ouverture officielle du MOOC. Ensuite, il y a un peu de com et d’animation autour … l’enseignante a par exemple mis en place un tumblr, un fil Twitter, et une page Facebook. Vous me direz, vu que c’est un cours de Transmedia, pas surprenant. Enfin, une plate-forme pour déposer les devoirs, etc…. mais pas dans FUN, sans doute car edX ne possède pas encore toutes les fonctionnalités souhaitées par l’enseignante; il faut savoir que la technologie est encore jeune, même si des dizaines de développeurs travaillent dessus tous les jours au MIT et à travers le monde. L’externalisation des activités peut surprendre au premier abord et risque d’en faire décrocher quelques-uns … il faut peser au cas par cas le pour et le contre entre « les fonctionnalités dont on a besoin », et le « risque de décrochage lié au changement d’environnement ». Nous verrons bien ….

Enfin, pour terminer, le cours du CNAM : Eléments de santé au travail pour ingénieurs et managers. On se situe davantage dans le format classique du xMOOC, avec contrôle continu et examen final. Assez proche de l’esprit du MOOC Gestion de Projet par certains aspects. Très opérationnel, orienté vers le monde de l’entreprise. Ce sont probablement ces MOOC qui auront le plus de succès en termes d’inscrits. Pour preuve le succès du MOOC Gestion de projet avec environ 14.000 inscrits et environs 4500 certifiés en 2013 (sur l’ensemble des deux éditions), ou le MOOC du CNAM Du Manager au leader de Cecile Dejoux et qui comptabiliserait déjà presque 15.000 inscrits. Rien de surprenant. C’est dans le milieu professionnel que la demande est la plus forte, avec une offre insuffisante ou trop chère.

C’est sans doute ce qui explique les 5 millions d’euros supplémentaires que la Ministre Mme Fioraso a annoncés mardi dernier. Ces cours, à destination de la formation professionnelle, seraient financés via des partenariats public-privé. Comme nous l’avions récemment évoqué dans un billet (Huffington Post), les MOOC sont l’occasion pour le service public de repartir à la reconquête de la formation continue. Rappelons que les établissements publics ne représentent que 5% du marché de la formation professionnelle… assez scandaleux en effet. Pour les cours qui intéressent le monde de l’entreprise, il est en train de se mettre en place une zone grise où acteurs du public et acteurs du privé entrent en concurrence. Le handicap du privé dans cette affaire, c’est que son modèle économique repose essentiellement sur la formation en présentiel. Le risque de s’auto-phagocyter en se lançant dans des MOOC gratuits est donc bien réel. La faiblesse du service public en matière de formation professionnelle est paradoxalement ce qui peut faire sa force. D’une part, il ne se tire pas une balle dans le pied en proposant des formations en ligne, d’autre part, il n’est pas lié par l’obligation de rentabilité.  Comme on dit, il n’y a plus qu’à !

Ce qui est amusant dans cette affaire, c’est de constater la diversité des profils d’enseignants qui se lancent dans le MOOC ou le numérique au sens large. Les pionniers comme Rémi Bachelet qui s’apparentent presque à des PDG de startup du Web, les enseignants comme Bertrand Badie, qui ne cherchent pas tant à révolutionner la pédagogie qu’à ouvrir leurs cours. Les profs du Web 2.0, les cours traditionnels du CNAM à destination du public de la formation continue. Bref, on voit peu à peu se dessiner les contours de l’enseignement supérieur français. C’est une belle aventure qui commence, même s’il est évident que cela ne va pas être facile tous les jours … A tous ceux qui se sont jetés à l’eau, je souhaite bon vent.

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3 Comments

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3 Responses to MOOC à la française : ça commence

  1. La démographie actuelle des CLOM (MOOCs si l’on veut « faire international ») montre assez bien que les premiers utilisateurs sont des professionnels déjà diplômés qui cherchent à acquérir de nouvelles compétences ou à se cultiver mais ne peuvent s’accommoder des horaires et de la logistique des cours en présentiel. D’où la cible prioritaire de la « formation professionnelle » et de la « culture générale ».

    Pour ma part, j’entrevois une deuxième vague, celle des « natifs du numériques » toujours branchés et mobiles qui trouveront dans les CLOM un moyen pratique de concilier leur formation et leur riche vie numérique.

  2. Varlet

    Bonjour,
    Je viens de découvrir votre site grâce à un article paru dans une revue , valeurs mutualistes. Apparemment , les « mooc » commenceraient à peine à se développer en France mais on leur souhaite grand succès. Ne serait-il pas temps de trouver un équivalent français au terme anglosaxon ?Je crois que l’on a déjà proposé CLOM pour Cours en Ligne Ouverts et Massifs . Peut-être pourrait-on parler de CIEL ou de CIMEL pour Cours Interactifs (Massifs) En Ligne? Vous pourriez d’ailleurs lancer une consultation sur votre blogue.
    Cordialement,

    Jean-Marc arlet

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