EMOOCs 2014 : la première conférence européenne sur les MOOC

Le premier colloque européen de grande envergure sur les MOOC, EMOOCs 2014, a eu lieu la semaine dernière à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne. Trois journées intenses, avec des personnes venues des quatre coins de la planète, des dizaines de présentations et un brassage hors du commun : chercheurs, décideurs, entrepreneurs, startups et grosses entreprises. Les français sont venus en force, avec près de 130 représentants. Quelques retours à chaud …

Le colloque était divisé en quatre ateliers principaux de 5 sessions chacune : Recherche, Politique, Experience, et Business (le programme complet à cette adresse). Pour le track Recherche, des chercheurs de tous horizons sont venus parler de leurs travaux, sur l’apprentissage en ligne, sur les taux d’abandon (j’y suis allé de ma petite présentation), ou même sur la façon de concevoir des vidéos de cours. Le track Experience était davantage consacré aux retours d’expérience de créateurs de MOOC. Il y avait aussi beaucoup d’espagnols et d’allemands, ce qui n’a rien de surprenant compte tenu de leur implication.

Pour le track Business, les principales plates-formes étaient bien évidemment présentes : Coursera, edX, Udacity, Futurelearn, mais également les sponsors de l’événement Google (qui lance le projet mooc.org), et Coorpacademy, la start-up de MOOC pour l’entreprise lancée par Jean-Marc Tasseto. Mais également des entrepreneurs et des entreprises de quatre coins de l’Europe, comme Gartner, spécialisé dans le consulting. Enfin, le track « Politique », avec des décideurs situés à tous les échelons du système éducatif. Catherine Mongenet est venue représenter France Université Numérique, et de nombreux présidents ou vice-présidents d’université ont fait leurs propres retours d’expérience.

Il serait laborieux de faire le tour de l’ensemble des travaux qui ont été présentés dans le track Recherche. Il y avait du bon (les américains en général), et du moins bon. Parfois on se demandait si c’était vraiment de la recherche, mais bon. Ce que j’en ai retenu, c’est l’importance stratégique du développement de la recherche en sciences de l’éducation si l’on souhaite mettre en place des MOOC de qualité. A mon sens, c’est la première fois que cette discipline acquiert un statut aussi stratégique.  Au vu des enjeux, il sera sans doute nécessaire à l’avenir de lire des dizaines de publications avant de créer un MOOC de quelques heures si l’on veut faire un travail qui sorte un peu du lot. Pour un cours magistral classique, quel enseignant va lire des publications scientifiques avant de construire son cours (si vous en connaissez, je veux des noms) ? Appliquer les résultats de la recherche dans sa démarche d’enseignement, n’est-ce pas la forme ultime de l’enseignement ?

Pour les retours d’expérience, c’est à cette adresse. On y relate des expériences d’utilisation de MOOC dans des camps de réfugiés, mais aussi dans un contexte académique en classe inversée. Très intéressant … On a également parlé un peu production vidéo et coûts de conception. Il est certain que les enseignants ne pourront pas faire des MOOC avec tous leurs cours, de la même manière que tous les enseignants ne font des manuels. Le calcul est assez simple, il faut près de 600 heures de travail pour faire un cours de 4/5 semaines. Il faut réunir des compétences variées : technique audio-visuelle, pédagogie, analyse de données, et j’en passe.

Enfin, il faut perpétuellement faire des réajustements, suivre l’évolution des cours concurrents, un peu comme une startup du Web. C’est un travail considérable – presque à plein temps – même pour un seul cours (Rémi Bachelet confirmera). Impossible d’imaginer cela pour tous les cours. Il faudra mutualiser, c’est certain. On pourra avoir quatre/cinq MOOC pour une une langue et un sujet donnés, mais pas beaucoup plus à mon avis. Bref, comment mutualiser sans uniformiser, c’est un sujet délicat. Nous y reviendrons sûrement dans les mois et les années à venir. Comment la spécialisation en prof de MOOC va-t-elle s’effectuer ? Comment pourra-t-on valoriser ce type de projet dans la carrière des enseignants chercheurs ? Autant de questions qui restent en suspens.

Je n’ai pas suivi beaucoup de présentations du track « Politique ». Aussi, je ne vais pas faire beaucoup de retours… Ah si, juste pour dire que l’Europe brille par sa médiocrité. Le portail OpenUpEd, ou l’aggrégateur de MOOC EMMA par exemple. Le premier, lancé par l’EADTU, a vocation a permettre un affichage commun de formations d’universités à distance diverses et variées. D’abord OpenUpEd. Quelle est sa valeur ajoutée ? Le trafic généré par un affichage commun ? Certainement pas. Avec Rémi, nous avions affiché le MOOC Gestion de Projet pour tester, et cela nous a apporté un nombre de clics dérisoire.

Ah, le label qualité nous dit-on ? Bon, soit, du coup je les ai taquinés un peu sur leur manière de mesurer la qualité d’un MOOC… Apparemment, ils ont des normes pré-établies pour juger les formations à distance (ah c’est sûr, pas besoin de développer de nouveaux indicateurs, les MOOC, est-ce si différent ?), et ils s’auto-discernent le label (vive l’objectivité). Pour EMMA, pareil, une initiative d’universités à distance, 5 millions d’euros de budget dont la moitié versée par l’Europe. On veut faire du multi-linguisme, et toucher …. wait for it …. 60.000 apprenants à travers l’ensemble du programme, et ce avec la plate-forme de l’Université de Naples (vive l’innovation technologique) … Pardon ? 60.000, c’est la taille moyenne d’un MOOC anglophone sur Coursera (et qu’on peut lancer avec 50.000 euros sans problème, pas besoin de 5 millions).

Du coup voilà, quand l’Europe a pour objectif d’atteindre 1% de l’efficience américaine (et qu’elle risque d’atteindre 10% de son objectif), on comprend pourquoi elle n’existe pas sur la scène du MOOC et que ce sont les initiatives nationales qui prédominent. En fait, de l’aveu même des représentants de la Commission Européenne qui sont venus nous faire des discours, l’Europe, c’est une belle machine administrative. Si on entre dans les cases, on peut toucher de grosses sommes même avec un projet bancal, et à l’inverse, un projet véritablement ambitieux n’aura rien car il n’est pas entré dans les bonnes cases. Cela me rappelle les scandales qu’il y a eu récemment sur les redistributions délirantes des aides européennes … Je crois en l’Europe, je suis un européen convaincu, mais il faut arrêter de se payer la tête du contribuable. Quand on est incompétent dans un domaine, on ne s’y lance pas (ou alors on se lance mais on ne le brande pas MOOC pour être à la mode).

Ah, le Business Track, les MOOC et l’entreprise. Quand Renault nous explique qu’ils vont lancer un MOOC pour fédérer une communauté de clients de l’entreprise. Pour générer un esprit de corps. La nouvelle option … sièges en cuir, GPS, conduite assistée … MOOC. Je veux être là quand les commerciaux vont expliquer ça à leurs clients… On est tellement dans l’esprit du partage de la connaissance. Bon, je taquine un peu, mais cela dit il y a de l’idée. On s’éloigne vraiment (mais vraiment beaucoup) du schéma de l’open education, mais c’est un usage qui peut être intéressant dans le cadre d’une entreprise… (D’ailleurs, soit dit en passant, j’ai ouvert un blog dans la Tribune, sur les MOOC et l’entreprise : MOOC & CO). Enfin, Google, un peu plus sérieux, qui nous explique qu’ils font des cours fermés en interne sur le Machine Learning par exemple (via leur techno, Course Builder)… Ce n’est pas du MOOC, mais du MOC (Ce n’est pas Open). En revanche, là je trouve la démarche intéressante. On passe à l’échelle, on utilise le levier du numérique en interne, sans faire (trop) fuiter son savoir-faire … A mon avis c’est un des modèles qui a le plus d’avenir dans les grandes entreprises, le MOOC de type formation en interne. Le Knowledge Management, il n’y a que ça de vrai … Nous y reviendrons sûrement dans le blog de la Tribune.

Bon, j’étais content de venir même si l’événement était un peu trop commercial à mon goût. J’ai pu serrer la pince à Andrew Ng, le fondateur de Coursera (et j’ai sa carte de visite, c’est collector), voir un peu les dirigeants des plates-formes britannique Futurelearn (Simon Nelson, ex de la BBC, et ça se sentait), de l’allemande Iversity, et de l’espagnole Miriadax (Carolina Jeux, de Telefonica Learning Services). Les discours des uns et des autres m’ont permis de comprendre un peu mieux la situation actuelle … Mon sentiment, c’est que, bien que cela fasse bientôt deux ans que le phénomène est lancé, on en est vraiment encore au tout début, avec un écart considérable entre l’Europe et les Etats-Unis en termes de maturité … Est-ce que le phénomène va vraiment décoller et que l’Europe surmontera ses divisions et son incohérence interne ? Qui vivra verra (mais pour le moment je suis sceptique) ….

PS: Au passage, allez-voir cette vidéo (qu’ils nous ont passée pendant une présentation) de Derek Muller sur la pédagogie et les ressources numériques. Juste excellent !

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5 Comments

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5 Responses to EMOOCs 2014 : la première conférence européenne sur les MOOC

  1. Merci Matthieu, pour le partage d’information et tes commentaires.
    Au plaisir de participer à une éventuelle conférence sur les CLOM en Francophonie.

  2. Thanks Matthieu for your interesting article. I have been teaching online classes for the last 11 years. Some of my collegaues ask me how to do e-learning. Interestingly enough, they tend to shy away when I say that good e-learning requires a lot of work ahead of course start. As you so eloquently put it:
    « Pour un cours magistral classique, quel enseignant va lire des publications scientifiques avant de construire son cours (si vous en connaissez, je veux des noms) ? Appliquer les résultats de la recherche dans sa démarche d’enseignement, n’est-ce pas la forme ultime de l’enseignement ? »

    A MOOC requires doing it all before you start. And you have to structure to the smallest detail. Colleagues have called me « structure fascist » – and they are probably right.

    It is also shocking for most traditional lecturers that the lecture is not important. It is nice to have short taped lectures for the visual and auditive learners, but the course can still work nicely without lectures. It is the learning environment that is the key. The lecturer is part of that environment, but no longer in focus. We can have a lot of fun ahead with various e-learning approaches. But as you mention: good elearning demands a lot of work. http://ufbutv.com/e-learning/

    • matthieu-cisel

      Indeed, many professors believe that e-learning is just about doing online what they do in the classroom, that participants will follow the course and do what is asked even if it is boring … most haven’t understood yet the paradigm shif that openness and online teaching involves. I guess it’ll take some time …

  3. Merci beaucoup pour ce résumé très utile. J’ai suivi un peu un MOOC d’histoire sur la première guerre mondiale (présenté par des historiens de premier plan). J’étais très surpris par leurs choix de structure. Autant je comprends qu’il faut faire des vidéos pas trop long, autant je crois que, pour l’histoire, une vingtaine de minutes serait une longueur appropriée. Les videos de trois ou quatre minutes chaque sont peut être bien pour des tâches pratiques genre cuisine, mais quand il s’agit d’expliquer et illustrer des concepts abstraits, suis plutôt contre.

    • matthieu-cisel

      C’est un débat tout à fait passionnant ! Je pense en effet que 3 minutes c’est un peu short pour de l’histoire, mais 20 minutes ça peut décourager. Personnellement, je mettrais la barre plutot entre 7 et 10 minutes pour une vidéo d’histoire, mais c’est juste du feeling

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