Les MOOC ou l’illusion de la démocratisation ?

Les Massive Open Online Courses, ces cours en ligne interactifs, gratuits, et ouverts à tous, défraient la chronique depuis quelques mois. Certains MOOC réunissent jusqu’à plusieurs centaines de milliers de participants. La portée de ces cours, le prestige des établissements qui en sont à l’origine, l’engouement engendré par la gratuité des formations, tout laisse à penser que nous assistons à une véritable révolution de l’enseignement supérieur. Que signifie ce goût subit pour la diffusion gratuite du savoir ? Est-on en train d’assister à la fin de notre élitisme républicain, à un début de démocratisation de l’éducation ?

Nos établissements de prestige, pourtant réputés pour leur élitisme séculaire, auraient-ils pris conscience de la noblesse de leur mission de service public et décidé de sortir de la logique malthusienne qui a été la leur jusqu’à présent ? On est en droit d’en douter. Une fois la mode passée, l’effet d’annonce consumé, les budgets alloués dépensés, j’ai bien peur que nombreux sont ceux qui sonneront la retraite aussi vite qu’ils se sont lancés dans la bataille. Quant à ceux qui auraient pris goût à l’enseignement gratuit sur internet, ils se heurteront à un obstacle de taille, le modèle économique.

Mettre au point un MOOC nécessite  des centaines d’heures de travail, une équipe complète d’enseignants, d’assistants et de techniciens. Or jusqu’à présent, les sources de revenus comme la vente de certificats authentifiés n’ont pas rapporté grand-chose. Aux dernières nouvelles, aucun établissement n’est rentré dans ses frais.  En l’absence de modèle économique viable, le mouvement s’essouflera ou restera à la marge de nos systèmes éducatifs. De nouveaux modèles sont donc à l’étude. Bref, la gratuité totale n’a qu’un temps, et le changement de modèle semble désormais amorcé aux Etats-Unis, alors que nous découvrons à peine le concept en France. Il est peu probable que l’on assiste à une disparition totale des cours gratuits sur le court terme. En revanche, il est évident que la mise en place de nouvelles stratégies de monétisation finira par tempérer l’enthousiasme engendré par la première vague de MOOC. Non pas que la démarche soit totalement dénuée de philanthropie, mais tout travail mérite salaire, et même les plus idéalistes des enseignants sont soumis aux basses réalités matérielles.

La stabilisation des modèles économiques ne sonne pas pour autant le glas de la démocratisation de l’accès aux formations d’excellence. C’est une étape nécessaire dans la maturation du processus. Les MOOC s’adressent potentiellement à des dizaines de milliers d’utilisateurs. Par ailleurs, le coût de la réédition du cours diminue rapidement avec le temps, les modules de cours pouvant être réutilisées tels quels d’une édition sur l’autre. En jouant sur les économies d’échelle permises par le numérique et sur la chute des coûts de production, un MOOC pourrait demeurer rentable pour ses organisateurs en ne générant que quelques euros par participant. Même payants, ils pourront rester plus abordables que les formations en ligne proposées par les établissements de formation traditionnels ou par des sites comme Udemy ou Getsmarter. L’idée d’un enseignement de qualité à la portée de toutes les bourses – à défaut d’être gratuit – n’est donc pas totalement irréaliste.

Cependant, l’obstacle n’est pas uniquement d’ordre financier, mais également d’ordre culturel. Alors même que les MOOC sont encore gratuits, les participants sont en général issus de populations relativement aisées. La majorité des participants ont un diplôme de niveau bac+5 dans la poche, qu’ils viennent de France ou d’Afrique francophone, et ce cas de figure est loin d’être anecdotique. A défaut d’être payants, les MOOC demandent un certain nombre de pré-requis: être engagé dans une démarche d’auto-formation, disposer de temps, de discipline et d’autonomie; autant de critères qui  sélectionnent naturellement une certaine audience. De là à dire qu’ils ne sont utiles qu’à ceux qui n’en n’ont pas besoin, il n’y a qu’un pas. Mais qui a dit qu’Internet œuvrait pour l’égalité des chances ?

La question des opportunités de carrières offertes par les MOOC revient de manière récurrente. De plus en plus de CV les prennent en considération, et il est même possible d’afficher les certificats obtenus sur Coursera directement sur son profil LinkedIn. Par ailleurs, des entreprises d’envergure comme Google ou Facebook envisagent de s’en servir comme canaux de recrutement. Internet, l’ascenseur social du vingt-et-unième siècle ?  L’idée est séduisante, mais reste encore loin d’être une réalité de terrain. Néanmoins, si cette dynamique se poursuit, le sacro-saint culte du diplôme devrait en prendre un coup. Il n’en faudra pas moins un profond changement de mentalité pour que soient davantage reconnues en France les compétences acquises en ligne.

Ces considérations n’ont pas vocation à dénigrer le potentiel des MOOC, mais à identifier les principaux obstacles qu’il reste à lever. Pour démocratiser l’accès à la formation, tout le monde doit jouer le jeu. Les établissements d’enseignement supérieur doivent cesser de considérer les MOOC uniquement comme des outils de communication, mais les voir également comme des outils de formation. Leur prix doit rester abordable, même si un modèle économique finit par se mettre en place. Enfin, les employeurs doivent prendre davantage en compte les compétences acquises en ligne. Bref, il reste du chemin à parcourir. La démocratisation de l’éduction via Internet est possible, mais pour la voir, il faut y croire.

16 Comments

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16 Responses to Les MOOC ou l’illusion de la démocratisation ?

  1. « De nouveaux modèles [économiques] sont à l’étude »

    Si on se souvient de l’informatique des années 80, on peut imaginer la notion de « Personal MOOC » dont les coûts totaux (Total Cost of Ownership) seraient très largement inférieurs aux « grandes » plateformes centralisées.
    Mais pour obtenir une puissance pédagogique équivalente, il faudra mettre les Personal MOOC en réseau avec une gouvernance et un protocole pédagogique : c’est la notion de « Mooc organique ». (Ang : organic MOOC)

  2. Totor

    Le principal problème des MOOC, ce sont les pré requis nécessaires pour suivre ces cours. Certains cours présents en ligne demandés un niveau préalable élevé.

    • matthieu-cisel

      C’est vrai que la question des pré-requis est assez limitante. C’est pour cette raison que ce sont les cours qui n’en demandent que très peu qui rencontrent le plus de succès.

      • Totor

        Au final, je me demande si les MOOC ont réussi à trouver un véritable public.
        Il faut faire une différence entre inscriptions (gratuites et sans engagement) et personnes demandant une certification payante (associée encore pendant un temps à l’attrait pour la nouveauté).

        Je ne trouve pas que ça apporte un véritable plus dans le domaine de l’enseignement. Tout existait déjà auparavant mais de manière plus éclatée, il est vrai.

        Je demeure plus que dubitatif sur l’apport réel des MOOC dans le domaine de l’enseignement.

  3. Mohamed

    Je pense que, pour l’enseignement supérieur où les premières années sont surchargées, l’apport des MOOCs serait un plus, spécialement si on choisit un scénario hybride en y intégrant des séances en présentiel. Ce sera tjs massif mais pour un public cible choisi au préalable.

  4. Abdelqader

    Bonjour,
    je vous suis et je suis tout à fait d’accord avec tous ce que vous avez évoqué. Ce que je peux ajouter, c’est que avec les MOOCs qui sont présents actuellement avec tous leurs diversités, ils offrent plus d’occasion pour apprendre, pour partager un savoir que jadis était presque réserver à un public précis (si vous voulez un public chanceux), aujourd’hui, toute personne peut accéder, peut apprendre, peut partager ce savoir car tout simplement c’est un droit !
    Pour la question de la gratuité des inscription, les certifications, à mon sens, ils n’ont aucune valeur ni importance vis à vis le coût et la valeur d’un tel effort et d’une formation qui mérite un suivi et une bonne organisation de la part des responsables de ces MOOCs. Certe, personne ne peut nier ni écarter l’idée que certaines personnes en profite mais je crois que même avec ce type de personne on ne peut leurs privé d’apprendre car c’est l’ère de l’internet, les frontières demeurent invisible et c’est ce qu’en peut appelé la Démocratie de partage des informations et du savoir sans aucune arrière pensée ni conditions préalables
    Cordialement

  5. CONTAT

    Je vous invite à réfléchir sur la transposition du modèle économique des productions cinématographiques ou télévisuelles au monde des MOOC.
    Un gros investissement réalisé par un pool de coproducteur/distributeur pour viser le public le plus large possible par des canaux et des produits dérivés multiples. Mais ce sont peut être des gros mots dans l’univers de l’enseignement ?

    • matthieu-cisel

      Dans le sup, ce sont des gros mots, mais comme je bosse aussi avec les startups du domaine cela ne me choque pas … C’est en effet la bonne manière de penser. Reste à trouver des produits dérivés qui se vendent bien, et c’est là tout le défi.

      • CONTAT

        Mais avant de parler de produits dérivés, tout comme dans la production audiovisuelle, la structuration principale des contenus en unités fines de « sous programmes voire de sous chapitres, voire de sous objets » ne doit pas être traitée dans un seul objectif, monopublic, mais multi-objectifs, multipublics, avec préfinancemet des futurs distributeurs. A l’occasion on pourra en parler. Lors d’une réunion physique à Paris ?

    • Maha Lee Cassy

      Je pensais juste à l’instant à la même chose. Lorsque je regarde le processus de création et de gestion d’un mooc, il n’est pas très loin de celui de la fabrication d’un film, depuis la recherche de l’idée à la réalisation. Ce qui change c’est la distribution à la fin. Je me disais que pour la réduction des coûts, il serait peut-être intéressant de s’inspirer des idées de dogma 95 de Lars Von Trier. Bien évidemment je suis conscient que ce n’est pas pareil dans les deux mondes, mais cela n’est très éloigné aussi du cinéma russe qui dans les années 90 produisaient des films qu étaient directement distribués sur les DVD. Aujourd’hui ce cinéma a retrouvé ses lettres de noblesse. Les moocs se cherchent encore un modèle économique certes, mais aller puiser dans d’autres domaines n’est pas en soi une mauvaise chose, quitte après tout adapter à sa philosophie.

      • CONTAT

        CF ma réponse précédente à Mathieu. Je suis ouvert à toutes discussions sur l’ingéniérie financière d’un MOOC, ce que l’on appelait « autrefois » la FOAD. Autrefois c’était il y a encore 5 ans. Le temps passe vite mais les problèmes de fond restent : et la transposition du terme FOAD en anglais MOOC, n’y change rien!

  6. JCL

    Quelques questions si vous me permettez.
    MOOC pour faire quoi ?
    Démocratiser ou plus simplement atteindre le plus grand nombre, partout ou par exemple au sein d’associations ? mais alors le caractère open n’a plus sa place. MOOC ou MOC ?
    Offrir la possibilité de progresser dans un domaine, ainsi améliorer le niveau de tous en partageant le savoir ?
    Démocratiser veut-il dire gratuité ?
    Je partage totalement votre avis : Il faut faire une différence entre inscriptions (gratuites et sans engagement ou plus simplement membre d’une association) et personnes demandant une certification alors payante.
    Il s’agit dés lors de proposer cette formation valorisante, avec amélioration des compétences.
    Après des années d’enseignement « conventionnel » comment ne pas être enthousiaste à l’idée de se retrouver pour partager ?

  7. oussalah

    Cela mérite très certainement d’être considéré.

  8. Surgand

    Comme modèle économique pour le MOOCs je verrais bien une transformation profonde des universités qui pourraient devenir des organismes de certification de compétences par une activité essentiellement centrée sur l’évaluation et la délivrance de diplômes ces activités étant financées par les demandeurs.
    Toute la partie formation devenant une obligation institutionnelle financée par l’état, gratuite pour les apprenants et fonctionnant intégralement sous forme de MOOC.
    Reste évidemment les activités de formation de type manipulatoires qui ne peuvent pas encore être réalisées à distance et qui nécessitent donc du présentiel. Leurs financement pourrait être pris en charge par l’entreprise avec une participation des demandeurs.
    Une vision utopique mais finalement pas très éloignée de certaines réalités.

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