MOOC : une question de valeurs

http://www.dreamstime.com/stock-photo-3d-small-people-complicated-question-image19385560Beaucoup d’encre coule sur les MOOC ces jours-ci, peut-être trop. Alors que le phénomène n’en est encore qu’au stade embryonnaire si l’on s’en tient aux chiffres, la guerre fait déjà rage entre enthousiastes et sceptiques. Le M de Massif effraie et fascine, tout comme le O de Online. L’outil semble être au centre des débats, au point que l’on finit par oublier que ce qui compte véritablement, c’est l’intention de celui qui le manie. On en oublie que la lettre la plus importante reste le O de Open. Ce sont les valeurs que que cette lettre colporte; c’est une certaine vision de ce que pourrait être notre service public.

Avant de se lancer à corps perdu dans le numérique, il y a un certain nombre de choses à garder à l’esprit. D’une part que le MOOC n’a pas pour seul objectif d’assurer l’auto-promotion de celui qui en est l’origine, d’autre part que la cause qui  anime les projets de cette nature, ce devrait être la volonté de fournir un accès universel à des formations de qualité. Ce n’est pas de la naïveté que de défendre cet idéal, c’est aussi du pragmatisme. Ceux qui s’inscrivent aux MOOC viennent pour se former, et ils sont libres de partir quand bon leur semble. Si la pédagogie et la volonté de se mettre au service du plus grand nombre ne sont pas au cœur des intentions de l’équipe, il y a de bonnes chances d’aller au devant du fiasco.

Dans ce bouillonnement qui entoure les MOOC, on ressent souvent davantage une recherche de visibilité qu’une passion débordante pour la mission de service public. Ceux qui ont pour préoccupation principale la démocratisation du savoir ne semblent plus majoritaires désormais. Ce n’est pas surprenant, juste un peu décevant; comme souvent sur Internet, l’esprit initial du mouvement est détourné au profit de considérations plus terre-à-terre, actions de communication ou exigences financières. Je ne suis pas en train de dire qu’il est mal de chercher à acquérir de la visibilité ou un modèle économique, c’est absolument nécessaire pour assurer la pérennité du phénomène; mais il ne faut pas cela se fasse au détriment des valeurs. C’est à notre service public que de défendre un modèle français qui porte ces valeurs, tout en étant en mesure de concurrencer la machine de guerre américaine de par sa qualité. La proportion considérable des cours en licence libre sur France Université Numérique (près des trois-quarts contre moins de 5% sur edX), est un signal fort envoyé en ce sens. La diffusion de ces valeurs d’ouverture annonce les prémices de changements plus profonds et pérennes dans nos systèmes éducatifs, ou en tout cas je l’espère.

Autre valeur que sous-tend l’introduction du numérique pour l’éducation, l’efficience. L’efficience, cela ne signifie pas faire du numérique à tout va. Les MOOC permettent potentiellement des économies d’échelle considérables, en particulier si l’on choisit des thématiques suffisamment attractives. Cependant ce n’est pas automatique loin de là, en particulier si le sujet qu’il aborde est susceptible de n’attirer qu’une audience réduite. On peut se poser la question de la pertinence des S.O.O.C, pour Small Open Online Course, un cours ouvert mais pour spécialistes, et donc n’attirant a priori que peu de monde (dans un certain sens la formation que nous allons lancer Monter un MOOC de A à Z, est une forme de SOOC). Je ne dis pas qu’il ne faut pas faire de SOOC, car certains sujets s’y prêtent bien, mais il faut tout de même de bonnes raisons, en tout cas davantage qu’une simple volonté de communication. Compte tenu des restrictions budgétaires actuelles, de la stagnation des salaires des fonctionnaires qui en découle, ce n’est pas le moment de gaspiller le denier public. Le numérique peut permettre de devenir plus efficient et d’optimiser un certain nombre d’aspects de la formation, mais ce n’est pas automatique, loin de là. D’autres formats peuvent être plus adaptés que le MOOC. Toujours se demander avant de se lancer, la demande est-elle là ? Le MOOC est-il l’outil le plus efficace au regard de mes objectifs ? Compte tenu de l’énergie que requiert le déploiement d’un cours, mieux vaut se poser ses questions en premier abord …

Enfin, dernière valeur-phare inhérente aux MOOC, celle de lautonomisation ou encore de l’empowerment. Donner davantage d’autonomie et de responsabilité à l’apprenant, c’est l’autre versant du O de Open. Open, cela signifie ouvert à l’entrée, mais aussi ouvert à la sortie. Si la formation ne correspond pas aux attentes pour une raison ou pour une autre, il faut pouvoir être libre de ne pas la poursuivre. Cette liberté est au cœur de la démarche d’autoformation. Le basculement de la formation à l’autoformation, c’est l’unique solution si l’on souhaite passer à l’échelle une éducation de qualité. Il est impossible d’avoir un formateur derrière chaque apprenant dès qu’il y a un savoir ou un savoir-faire à transmettre. Un changement de modèle est nécessaire, qui implique obligatoirement un changement de posture par rapport à l’apprentissage. L’esprit du O de Open, c’est la mise en valeur de la motivation intrinsèque par rapport à la motivation extrinsèque. Ce n’est pas qu’un basculement dans nos manières d’apprendre, c’est aussi une modification profonde des mentalités, qui prendra probablement du temps.

Service public, efficience, empowerment. Le leitmotiv du MOOC. Ou en tout cas d’une certaine vision du MOOC public. C’est ce qui permet de garder le cap, d’éviter les pièges que sont la volonté frénétique d’auto-promotion, le gaspillage de l’argent public ou une nouvelle forme d’impérialisme culturel, trois menaces qui guettent en permanence les acteurs impliqués dans le phénomène. Bref, les MOOC, ce n’est pas qu’un outil, c’est avant tout une question de valeurs.

 

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7 Comments

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7 Responses to MOOC : une question de valeurs

  1. Anna Vetter

    Merci Matthieu pour ce partage.
    Concernant le O de « ouvert », j’ajouterais qu’un frein à l’ouverture consiste en la nature temporellement limitée du MOOC (ou CLOM). Une fois le cours fini, les ressources ne sont plus accessibles, alors qu’elles pourraient servir à un enseignant à un autre moment et être intégrées dans un scénario pédagogique. Aujourd’hui, dans la FOAD, le CLOM est un dispositif-événement. Ses composantes (contenu, capsules etc.) pourraient, et pour le coup, ce serait une vraie valeur que cette ouverture, devenir des ressources éducatives libres. C’est du reste dans ce sens que Gilbert Paquette conduit une réflexion qui associe REL et CLOM.
    Je recommande la vidéo de sa présentation : https://www.youtube.com/watch?v=4CP93IMgNU8 notamment vers la minute 32 où il met en perspective CLOM et REL.

  2. matthieu-cisel

    Merci Anna pour cette ressource très intéressante. Hier à un séminaire MOOC organisé au CNAM, Pierre Dubuc d’Open Classrooms nous a parlé de son nouveau modèle de MOOC, que l’on peut commencer à tout moment, cela t’aurait beaucoup plus. Je vais décrire son dispositif dès que j’ai le temps

  3. Je reviens sur la temporalité des MOOC. A travers l’annuaire des MOOC Francophone, je reçois de plus en plus de demande de personnes qui ont raté l’ouverture des cours et souhaitent pourtant les suivre… Je n’ai aucune alternative à leur proposer et je comprends bien leurs frustrations… Pierre et Mathieu [l’autre ;-)] remettent en cause la temporalité avec les MOOC HTML5/CSS3 et le MOOC PHP/SQL….Pourquoi une date précise avec une fin précise ? Pourquoi respecter le rythme imposé par l’enseignant ? Pour les interactions !? On pourrait argumenter dans ce sens, mais les interactions ne seraient -elles pas plus simples avec des groupes moins nombreux ? Jusqu’à présent, aucune plateforme n’est suffisamment flexible pour favoriser les échanges entre participants qd leur nombre dépasse les 5000…

    Le mouvement des MOOCs est encore récent, en pleine phase de créativité et d’innovation permanente. Il est difficile de proposer une définition bien établie et nous en sommes encore à décortiquer l’acronyme, à le comparer aux REL… la question des valeurs me semble donc prématurée. Il serait, à mon avis, plus important de faire bouger le curseur de la temporalité… et rester ainsi proche du besoins des apprenants, ce qui devrait être la seule valeur à défendre.

    En tant que participant, j’aimerai aussi que les ressources d’un MOOC demeurent accessibles, de façon à construire mon propre parcours d’apprentissage, un MOOC à la carte… « Cette liberté au cœur de la démarche d’autoformation » devrait également s’étendre aux synthèses des cours faites par les apprenants. Nous aurions alors les bases pour construire un MOOC de A à Z sur les bases du travail collaboratif.

    • matthieu-cisel

      Yep yep yep, je pense la même chose que toi. Par ailleurs, Pierre m’a parlé de son modèle et je pense qu’il est tout à fait dans le juste … Le modèle synchrone est une vraie contrainte… ils vont dans la bonne direction ! Par contre pour ce genre de modèle il faut une taille critique.

  4. Christelle

    Merci pour ces articles très intéressants !
    Concernant la question de temporalité des Moocs : l’un des problèmes ne résiderait-il pas dans la disponibilité de l’équipe enseignante ? Si on supprime le principe des sessions, cela suppose que l’équipe enseignante suive le Mooc en permanence pour pouvoir l’animer… Il y a surement des solutions à ce problème : à réfléchir et expérimenter donc !

    • matthieu-cisel

      Vous appuyez sur le coeur du problème. Laisser les vidéos ouvertes en permanence, ce n’est pas particulièrement un problème. Mais en revanche, si on désire être présent en permanence sur les forums, répondre à la majorité des questions, alors on fait face à un changement de métier. Open Classrooms peut se le permettre car ils ont des community managers payés pour cela, mais quid d’une équipe d’universitaires qui peinent déjà à faire leur recherche à cause des charges administratives ? Cela implique nécessairement un changement de modèle, et je ne sais pas si le système français est prêt pour cela …

  5. Utilisation de la Nouvelle Technologie de l’Information et la Communication (NTC) comme le seul moyen pour promouvoir l’Enseignement Supérieur au Mali.

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