Game of MOOCs

La bataille des MOOC continue à faire rage au royaume de l’académie. Alors que les dynasties Princeton, Stanford et consort dominent la Toile depuis près de deux ans, les maisons françaises se lancent tant bien que mal dans la bataille, dans l’espoir de récupérer le terrain de la francophonie. L’enjeu est de taille car il s’agit ni plus ni moins de devenir la référence mondiale dans les disciplines enseignées, du moins au yeux du grand public. Un trône virtuel qui fait plus d’un envieux.  Retour sur quelques MOOC français qui viennent challenger les mastodontes américains  …

Tout d’abord, le MOOC Introduction à la statistique avec R, de Bruno Falissard. Je l’ai rencontré début 2013, une semaine après avoir fait la connaissance de Rémi Bachelet (du MOOC Gestion de Projet). Bruno réfléchissait à faire un MOOC depuis quelques temps déjà et disposait d’un open courseware depuis presque dix ans. Il était donc largement en avance par rapport à la plupart des enseignants sur la question du numérique. L’idée de lancer un MOOC de statistiques m’a tout de suite séduit. Cette discipline était devenue un de mes chevaux de bataille au cours de mes études de biologie et d’écologie. J’étais et je reste persuadé qu’un bon scientifique quantitatif se doit de maîtriser parfaitement la statistique. J’ai moi-même trop souffert de carences dans le domaine au cours de mes années de stages en écologie, que ce soit dans la jungle indienne à jouer à cache-cache avec les éléphants ou en forêt de Fontainebleau à compter des fleurs (menacées, on s’entend).

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De la forêt tropicale indienne au MOOC, tout ça pour une histoire de stats …

Sans maîtriser les stats, difficile de mettre au point des expériences rigoureuses. Et à force d’approximations, on finit par faire un peu n’importe quoi sur le plan scientifique. Même en étant très motivé comme je l’étais alors, même en lisant des dizaines de publis, même en se formant sur les forums comme Stackoverflow, il y a un moment où vient le besoin d’une formation structurée et structurante. Et de ce que j’ai vu autour de moi, j’étais très loin d’être un cas isolé. Honnêtement, même mes encadrants auraient eu besoin d’une bonne remise à niveau. Je rigole bien maintenant quand on me dit que c’est au cours des stages que l’on se forme, et que tout s’apprend sur le tas. Oui, certes, mais bon, l’apprentissage par essai/erreur, quand chaque erreur coûte des milliers d’euros (en perte de temps et gaspillage de matériel), c’est vachement discutable dans l’ensemble comme process. J’espère que ce n’est pas comme cela que l’on forme les chirurgiens et les pilotes de ligne. A force de se bricoler une formation on se forge des mauvaises habitudes et des conceptions erronées. Pire, on finit souvent par copier des gens qui au fond n’en savent pas plus que vous et moi …

Quand je me suis lancé en 2011, juste après mon Master, dans le pharaonique (et stupidement irréaliste) projet d’académie numérique Skillwiki, la statistique était en deuxième position après les langues vivantes. Le but de ces académies numériques était de permettre à qui voulait de se former gratuitement à la discipline souhaitée, un peu sur le modèle de codecademy pour la programmation. L’idée était d’appliquer le concept aux sciences et aux langues, pour commencer. Du coup, il fallait bien débuter quelque part pour les sciences, et une introduction à la statistique me semblait un bon point de départ. Mais impossible de me lancer seul dans cette discipline, n’ayant ni la compétence ni la légitimité.

R MOOCAprès avoir démarché d’anciens enseignants sans succès et pendant des mois, j’avais laissé tomber, jusqu’à la rencontre avec Bruno. Le projet a mis plus de temps à émerger que le MOOC Gestion de Projet, avec près d’un an de décalage, mais la raison en était simple : l’Université Paris Sud ne pouvait se permettre de reposer sur un travail de bénévoles comme nous l’avions fait dans le MOOC GdP, et une véritable dream team de doctorants en statistiques a été mise en place pour épauler Bruno et Christophe Lalane, statisticien et collaborateur : Pauline Scherdel, Mélina Gallopin, Emmanuel Wiernik et Fabienne Khoury. Cela a très bien fonctionné. Dans ce MOOC, j’ai essentiellement travaillé à la mise en place de l’équipe, et donné un peu mon point de vue sur la méthodologie ; mais rendons à César ce qui appartient à César, car très rapidement j’ai dû me désengager pour me concentrer sur mon propre MOOC. Le lancement de cette formation a été rendu possible par le dynamisme de l’équipe, et en particulier des doctorants.

C’est un beau projet qui émerge. Je vous laisse en juger par le teaser, un œuvre d’Eric Pivert, graphiste et animateur 3D à l’Université Paris-Sud. Le cours aborde les fondamentaux de la statistique, du modèle linéaire à la régression logistique en passant par les données de survie. Et pas de formules mathématiques, que du concret, avec notamment une prise en main du logiciel R (la référence open source du domaine) et de R studio. De quoi se faire plaisir pour tous ceux qui veulent se former aux bases de la statistique. Au vu de la façon dont s’est déroulé le projet, je suis persuadé que les doctorants – quand ils sont motivés – représentent des ressources très précieuses pour le lancement d’un MOOC. Ils sont (en général) motivés et (le plus souvent) à l’aise avec les outils numériques. J’encourage vivement les établissements à procéder de la sorte. Un ou deux profs motivés, deux missions doctorales, un peu de soutien institutionnel tout de même pour la conception du teaser et la gestion de la plate-forme, et c’est parti !

ericSans transition, je passe au deuxième MOOC : Enseigner et Former Avec le Numérique (EFAN). Ce MOOC est piloté par mon directeur de thèse, Eric Bruillard, et réunit une bonne dizaine d’enseignants-chercheurs de tous horizons, pour ce qui est du tronc commun (D’autres MOOC seront proposés par la suite). Outre les contenus, l’objectif de ce MOOC, c’est aussi de servir de lieu de rencontre pour tous ceux qui s’intéressent à la question du numérique éducatif. Dans ce domaine, personne ne peut prétendre tout connaître, tout comprendre. Une grande partie de l’expertise doit par conséquent être apportée par les participants eux-mêmes. J’encourage donc tous les geeks, les techno-pedago et autres fadas du numérique à venir s’inscrire et à contribuer au succès de la formation par leurs apports personnels.

Troisième cas, le MOOC « Pensée Design » de Fabrice Mauléon. Ce qui me plaît le plus dans cette formation, c’est le fait que la conception des activités se soit justement inspirée des principes du Design Thinking, avec par exemple les étapes d’idéation et de prototypage. Le processus d’évaluation par les pairs, bien connu de tous les concepteurs de MOOC, correspond ainsi parfaitement à l’une des étapes clef du processus du design. Il est très intéressant de voir comment le background et la personnalité des uns et des autres influe sur leur conception de ce qu’est le MOOC. Il faut s’inspirer de ce type d’idée !

MOOCMOOCLast but not least : « Monter son MOOC de A à Z », une formation que j’ai conçue avec quelques collègues bien connus dans la communauté mooquifiante. Les inscriptions sont désormais ouvertes sur France Université Numérique, et j’invite tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin au phénomène à venir s’inscrire. Finalement, j’ai drastiquement réduit le nombre d’activités proposées (par rapport à ce que j’annonçais dans un billet il y a quelques temps). Plus que cinq livrables à produire en tout, c’est déjà pas mal de boulot. Si vous envisagez de vous lancer dans l’aventure, ce MOOC est fait pour vous.  Ciel, plus que quelques semaines; désormais, il n’est plus possible de reculer.

Malgré le nombre relativement restreint de MOOC qui se lancent en France, il est amusant de voir que certains sujets reviennent sur la scène de manière récurrente. En statistiques, il y avait déjà Fondamentaux en statistique de Avner Bar Hen, et Courlis. Ce type de situation risque d’être de plus en plus fréquente. Mais je ne crois pas que l’on puisse encore parler de concurrence. S’il y a bien sûr quelques redondances, les sujets abordés ne sont jamais strictement les mêmes. Quand bien même ce serait le cas, la pédagogie et les activités proposées diffèrent la plupart du temps. Par ailleurs, tant qu’ils ne sont pas organisés au même moment, on ne peut pas vraiment parler de concurrence. Enfin, le public général des MOOC, souvent composé de boulimiques du savoir, est bien du genre à s’inscrire à toutes les formations proposées. Pour le moment, pour ce qui est des initiatives françaises, nous sommes davantage dans une période d’évangélisation que de compétition. Je dirais même qu’une synergie est en train de se mettre en place de par la visibilité commune que s’apportent mutuellement les projets. Après, il n’est pas dit que cette situation perdure éternellement; un jour pas si lointain, il est possible que les MOOC français entrent en compétition et rivalisent de dépenses pour pouvoir s’asseoir sur le trône de fer. Mais je pense qu’il est préférable de raisonner en termes de coopération et de complémentarité. Car quand on joue au jeu des trônes, ou l’on gagne, ou …

Section petites annonces : Sense School (ceux qui avaient organisé le MOOC Camp) recrute une équipe de choc (de préférence des étudiants) dans le cadre du projet TransiMOOC. L’objectif est de faire un MOOC pour le passage du brevet, et à destination des décrocheurs … une initiative très intéressante que je soutiens de tout mon coeur. Si vous voulez participer à la création de la communauté de participants et initier une dynamique, c’est ici que ça se passe.

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3 Comments

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3 Responses to Game of MOOCs

  1. Très bien de se concentrer sur 5 MOOCS livrables et parfaitement d’accord pour préférer la coopération et la complémentarité à la compétition à outrance mais j’espère que la période d’évangélisation ne va pas s’éterniser.
    C’est bien les missionnaires mais devenons des acteurs incontournables de la scène internationale. Il faudra passer tôt ou tard à une lutte d’influence avec des moyens adéquats.
    Tous mes encouragements aux créateurs et promoteurs de MOOCS

    • matthieu-cisel

      Je pensais également que la période d’évangélisation serait plus courte, un an maximum, comme aux Etats-Unis, mais force est de constater que la plupart des étudiants français ne savent pas encore ce qu’est un MOOC. Pour devenir une alternative crédible face aux MOOC américains, je pense qu’il faudra malheureusement changer de stratégie, car notre posture manque encore d’ambition …

  2. Bonjour,
    Dans le cadre des MOOCs, l’Université de Strasbourg a créé un programme le UOH (Université Ouverte aux Humanités) ils ont lancé un panel de projet très intéressant autour de la transmission des savoirs généraux dans tous les domaines de l’histoire à la musique en passant par les sciences humaines, etc. L’association ESPACES avec qui je travaille a créé un programme en anthropologie sur le thème de la transmission participative. C’est un début mais le projet est selon moi très intéressant. N’hésitez pas à y jeter un œil et à nous faire des commentaires au regard de votre formation et de vos compétences.
    Merci
    Bien cordialement
    ESPACES (European Society for Promotion and Action in Culture, Education and Science)
    http://www.uoh.fr/front/notice?id=02572e20-ee61-4c80-a37e-cea062801a1a
    https://dun.unistra.fr/ipm/uoh/anthropologie/intro.html?01

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