La Khan Academy débarque en France (et non ce n’est pas un MOOC)

J’étais mardi à une conférence de presse organisée par Bibliothèques Sans Frontières (BSF) dans le cadre du lancement de la version française de la Khan Academy. Un des projets les plus emblématiques des évolutions en cours dans le domaine du numérique éducatif. Et à la réflexion, je me dis que la Khan Academy, ce modèle de l’académie en ligne, représente probablement l’un des avenirs possibles du mouvement MOOC (même si ce n’est pas un MOOC, on s’entend). Explications.

Pour ceux qui ne connaissent pas encore la Khan Academy, allez y jeter un œil, c’est un incontournable. Impulsée par Salman Khan il y a bientôt dix ans avec de simples vidéos de mathématiques (niveau école primaire et collège), elle s’étend maintenant à des domaines de plus en plus variés. A la chimie, la physique, la biologie et même maintenant à l’économie ou à l’histoire. Aux vidéos de cours se superposent maintenant un certain nombre d’exercices interactifs, la notion de parcours, des outils de suivi pour les enseignants et les tuteurs (500.000+ profs et tuteurs inscrits !), et même de la gamification avec des badges. La Khan Academy est donc bien plus qu’une bibliothèque de vidéos. Ce sont plus de dix millions d’utilisateurs uniques par mois, et de nombreuses écoles pilotes qui utilisent ces ressources dans une approche de pédagogie inversée.

Côté traduction, des efforts importants ont été déployés, et Bibliothèques Sans Frontières a achevé de traduire et d’adapter la Khan Academy, avec le soutien de la Fondation Orange (à hauteur de plus de 700.000 euros d’après ce que j’ai entendu à la conf). Ce n’était pas qu’un simple travail de traduction, il s’agissait de l’adapter au programme français (qui est couvert à 100% pour les maths), et à la manière d’enseigner française. Cette conférence m’a permis de rencontrer les concepteurs des vidéos et une partie de l’équipe de la Khan et de BSF. Très instructif. Au passage, BSF s’est désormais attaquée à la traduction de la Codecademy, une « académie en ligne » gratuite pour développer du code.

Ce format d’académie est pertinent à de nombreux égards. Tout d’abord, il y a la question du modèle éditorial et de cette notion de parcours qui est absolument indispensable si l’on souhaite faire du numérique un outil de formation à grande échelle. Une grande partie des MOOC sont des « Introduction à … ». On peut comprendre, vu que la plupart des MOOC visent le grand public. Quand des cours plus poussés sont proposés, peu de gens s’inscrivent, c’est normal. Il y a bien quelques établissements qui font des  « suites » de MOOC sur Coursera. Mais c’est davantage l’exception que la règle. Et les suites vraiment cohérentes avec 6, 7, 8 MOOC d’affilée correspondent sur Coursera à ce que l’on appelle les « Spécialisations », en général payantes (et il n’y en a pour le moment guère plus d’une dizaine). On peut certes se « bricoler » un parcours au sein de l’océan de MOOC, mais cela reste du bricolage. Il faudra à terme un système de MOOC coordonnés si on veut acquérir des compétences poussées.

Ensuite, il y a la question de l’asynchronicité. Les MOOC ont en général un début et une fin. Et sont fermés hors des sessions de cours, soit 75% de l’année. Certains maintiennent des « archives » ouvertes, avec les vidéos consultables H24, mais ce n’est pas la majorité. Or rien de plus frustrant que de louper une session d’un MOOC qu’on attendait depuis longtemps. Ce modèle synchrone est imposé par le fait qu’il faille piloter et animer la formation (en tout cas si on parle d’un MOOC véritablement interactif), ce qui est impossible à faire tout au long de l’année en absence d’une équipe dédiée (il paraîtrait qu’on doive aussi faire de la recherche, en tant qu’enseignant-chercheur).

Ensuite, il y a le système de gamification (les points et les badges), qui remplace le système de notes. Fini la note sanction. De mon point de vue, l’évaluation doit être permanente et bien plus utilisée qu’elle ne l’est actuellement dans nos systèmes éducatifs. Je n’en dirais pas de même de la note, qui est une donnée ponctuelle, une estimation bien imparfaite des compétences. Il suffit d’une mauvaise grippe pour rater un examen, et à l’inverse une bonne note ne signifie pas que la connaissance/compétence a été assimilée sur le long terme. Tout le monde sait bien qu’une semaine après les partiels, on a presque tout oublié. Par ailleurs, la note brise le lien de confiance avec l’enseignant et entretient une compétition à mes yeux malsaine entre étudiants, ou entre élèves. La gamification permet une forme d’émulation (ce que dans le fond, on cherche maladroitement à faire avec les notes), sans ce côté figé, sanctionnant ou discriminant de la note.

Enfin, dans une académie en ligne de cette nature, on n’aborde une notion qu’à partir du moment où l’on en maîtrise l’ensemble des pré-requis (le fameux Mastery Learning). La façon de faire la plus commune, à savoir « tu as raté, mais on ne va pas pouvoir te consacrer du temps pour que tu comprennes mieux parce qu’il faut qu’on avance si on veut finir le programme », est une abomination sur le plan pédagogique. Il va vraiment falloir adopter le concept d’autorégulation de l’apprentissage (je préfère ne pas utiliser le terme « personnalisation », qui implique à mes yeux l’utilisation d’algorithmes de recommandation non déterministes). Cette autorégulation est pour le moment incompatible avec le modèle actuel où l’enseignant impose un rythme unique à un groupe pourtant hétérogène.

Parcours pédagogiques, asynchroncicité, gamification, « mastery learning », autant de raisons pour lesquelles les nouvelles « académies en lignes » finiront je le pense par remplacer les MOOC à terme, et impacteront probablement nos systèmes éducatifs et de formation. Après, des académies, il peut y en avoir de plusieurs types. Je milite bien évidemment pour celles qui se basent sur des ressources en licence Creative Commons (comme la Khan). Pour une logique de mutualisation, de gratuité. Car n’oublions pas que dans le cas des ressources en licence propriétaire, rien n’empêche un retour en arrière, quand bien même elles seraient gratuites au temps t. Rien n’empêche les proprios de dire, « J’ai pas fait assez de cash avec ce projet, maintenant vous voulez voir mes ressources, vous raquez », même si ce n’est pas trop l’usage. Avec les Creative Commons, a priori, on s’affranchit de ce type de souci. Pas vraiment de retour en arrière possible (même si on peut toujours retirer les ressources et espérer que personne ne les ai stockées nulle part).

La véritable question, c’est « Qui a les épaules assez solides pour construire une telle académie ? » Pour le moment, le site qui se rapproche le plus d’une académie généraliste, c’est à mes yeux Lynda.com. Presque vingt ans d’existence, des tutos à l’origine centrés sur des logiciels (3D, Photoshop, etc), mais désormais ouvert aux statistiques, à la finance, etc (même s’ils ont toujours un fort tropisme techno). L’abonnement à l’ensemble de l’académie est à environ 30 euros par mois. Pour mémoire, ils ont réalisé la plus grosse levée de fonds de l’histoire des edtech, avec plus de cent millions de dollars, preuve s’il en fallait que ce modèle de l’académie avait de l’avenir devant elle. Je pense cependant que les académies auront à se spécialiser dans tel ou tel domaine si elles veulent percer dans leurs aires respectives. Typiquement, Open Classrooms (ex-Site du Zéro) avec ses tutoriels d’informatique (exclusivement en licence Creative Commons, ou CC), ou la Codecademy (avec ses exercices interactifs).

Pour conclure, j’apprécie vraiment cette volonté de la BSF de ne pas réinventer la roue en se basant sur l’existant. D’autant que l’une des spécificités de « la Khan » (pour les intimes), c’est que son contenu est en licence Creative Commons, et que cette organisation à but non lucratif est financée en grande partie par des dons (en particulier de la Bill & Melinda Gates Foundation). Ce lancement d’une version française de la Khan devrait impacter à terme le système éducatif français, du moins je l’espère. En tout cas, si votre enfant a besoin de réviser les maths et que vous n’avez pas de répétiteur à portée de main, vous savez où vous tourner maintenant. Idem si vous êtes enseignants et que vous voulez la tester en classe dans une logique de pédagogie inversée (on s’entend, la Khan Academy ne remplacera pas les enseignants !).

PS : Je n’ai d’ailleurs toujours pas complètement abandonné mon rêve d’académie en ligne et en open source pour les langues, et une autre pour la formation des scientifiques (le fameux projet Skillwiki). Mais pour le moment je vois mal comment je pourrais réaliser ce rêve avec mes dix petits doigts (c’est pas faute d’essayer toujours et encore). Cela fait plus de dix ans que le projet me trotte dans la tête, plus de trois ans que je suis dessus à plein temps. Mais seul, ce n’est pas possible. Je l’ai appris « the hard way » comme on dit. Peut-être un jour aurai-je suffisamment de temps/compétences/moyens/partenaire pour le réaliser. Peut-être les obstacles technologiques qui se dressent encore sur ma route auront-ils sauté. En tout cas, je n’ai pas (encore) l’intention d’abandonner. Emergera-t-il un jour ? Si ce n’est pas moi, ce sera donc un autre. En tout cas, l’espoir fait vivre, donc croisons les doigts. Qui vivra verra.

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6 Comments

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6 Responses to La Khan Academy débarque en France (et non ce n’est pas un MOOC)

  1. Bonjour,
    « La Khan Academy n’est pas un MOOC ».
    Selon vous, quelles caractéristiques faudrait-il à la Khan Academy (version 2014) pour prétendre à la qualification de MOOC ?

    • matthieu-cisel

      A mon sens, c’est avant tout la synchronicité, qui, si elle n’est pas inscrite dans le sigle MOOC, a été associée à l’idée. Mais la Khan est beaucoup plus qu’un MOOC en ce sens, c’est en quelque sorte son évolution ultime …

  2. Qu’entendez-vous par synchronicité dans un MOOC ?

  3. DURANCEAU

    Bonjour,

    Pouvez-vous me dire quand la KHAN ACADEMY sera intégralement en français ,
    Je vous remercie, ET BRAVO ! c’est formidable !

    Cordialement.

    • matthieu-cisel

      Bonjour, je crains de ne pouvoir vous répondre moi-même; Bibliothèques Sans Frontières est sûrement un meilleur interlocuteur que moi pour répondre à cette question.

      Cordialement

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