De l’écologie au MOOC

Il y a des moments comme ça qui constituent des tournants dans la vie. Pour moi, ce fut un séjour en Inde en 2008, l’année où les normaliens sont censés préparer leur agrégation. Au lieu de préparer le concours comme tout normalien qui se respecte, je pris mes cliques et mes claques pour partir six mois à Bangalore faire de la recherche en écologie tropicale. C’est à partir de cet instant qu’Internet a commencé à prendre une place prépondérante dans mes études, et que l’idée d’un système éducatif basé sur le numérique a germé. Retour sur mes réflexions et convictions d’alors.

La raison de mon choix – partir faire de la recherche en lieu et place de l’agrégation – était à l’origine toute personnelle et ne relevait pas d’une quelconque position idéologique. Je n’étais pas alors un activiste notoire – ou seulement dans le domaine du développement durable, et encore, à petite échelle – et ce sont des questions de santé qui ont pesé dans la balance. La classe préparatoire a largement contribué à me rendre insomniaque. Et si j’ai apprécié la stimulation intellectuelle que m’ont procurée ces deux années de BCPST (prépa Bio) au lycée Henri IV, le prix à payer fut mon sommeil, comme pour beaucoup de mes camarades soit dit en passant. Peut-être est-ce une question trop personnelle, mais ce n’est pas hors-sujet loin de là. C’est l’une des raisons pour lesquelles mon engagement dans les questions d’éducation est aussi viscéral.

Dans ces conditions il m’était impossible de signer pour une prépa agreg ; et comme tout gamin de vingt ans, j’avais la bougeotte et voulais voir du pays. L’Inde était un mythe et un rite familial; mon père y avait passé du temps et y avait fait une partie de son doctorat d’ethnologie. Quasiment toute la famille avait vécu en Asie – pour enseigner les sciences en général – c’était donc un passage obligé. Et l’Inde ce fut. Mais quelle déception ! Un pays fascinant mais un choc culturel d’une violence inouïe. Une épreuve du feu qui a transformé mes idées en convictions et changé durablement ma vision du système éducatif.

Je m’engageai dans un stage en écologie tropicale à la Cellule Franco-Indienne de recherche sur l’eau à l’Indian Institute of Science (IISc, ou Tata Institute pour les intimes), en collaboration avec le Center for Ecological Sciences. Heureusement, cette voie centrée sur la recherche était de plus en plus explorée à Normale’Sup, et la notion d’année pleine de recherche en lieu et place de l’agreg venait d’être formalisée, ce qui facilitait les choses. Au compteur, une formation en biochimie, en biologie cellulaire et moléculaire, en écologie; mais les recherches portaient avant tout sur la géochimie des sols. Pas d’autre choix que de s’autoformer donc, mais le choix était mien, donc pas de quoi se plaindre. Aller prélever des sols en forêt tropicale, à la Bandipur Tiger Reserve, et les analyser ensuite en labo. Je n’avais jamais monté moi-même de plan expérimental, pas plus que je n’avais fait d’analyse de sols, même si j’avais suivi quelques cours sur la question.

Plusieurs prises de conscience s’ensuivirent. Tout d’abord, le fait que les connaissances que j’avais engrangées jusqu’alors ne m’étaient pas d’un grand secours, car beaucoup trop théoriques. Ensuite, je réalisai que je manquais cruellement de méthodologie en termes de planning expérimental, de statistique et de gestion de projet. Et comme mes encadrants comptaient sur le fait que j’étais censé être formé et débrouillard, j’ai tenté de m’autoformer en ligne. C’est là que j’ai pris conscience de l’absence sur le web de formations pour devenir un véritable scientifique. Alors oui, comme il se doit j’ai fait de la biblio, téléchargé sur des sites pirates des manuels pour apprendre à faire des plans expérimentaux (c’est mal je sais, mais gâcher l’argent public en faisant des expériences mal montées c’est mal aussi). Bien trop théorique et pas assez adapté à mes besoins, tout ça.  Des sites pour se « former véritablement » en sciences, de manière concrète et pratique, nada. Et ne me parlez pas de ce « coup de com » bon marché qu’est le MIT Open Courseware, avec ses vidéos interminables et imbuvables (quand elles existent). Que le MIT se targue d’avoir inventé en 2001 le partage des savoirs avec ce site devrait faire sourire plus qu’intimer le respect. Mais passons.

C’est également à ce moment que pour couronner le tout je découvris l’insuffisance d’Internet en termes d’autoformation aux langues (je cherchais à acquérir des bases de Tamoul pour communiquer autrement qu’avec les mains avec les tribaux qui m’aidaient sur le terrain). Pour ceux que ça intéresse, j’évoque rapidement ces quelques mois dans les premières minutes de mon TEDxPU (où j’explique la genèse du MOOC Gestion de Projet).

Au passage, cet épisode indien m’a fait prendre conscience de l’inéquité de notre système éducatif, qu’il était plus que temps d’élargir mon horizon et de sortir de la bulle qu’est le quartier latin. Je réalisai que les problèmes d’environnement étaient indissociables des problèmes sociétaux, et qu’il fallait s’attaquer avant tout à cet aspect de la question si l’on souhaitait obtenir des résultats. Bref, beaucoup de prises de conscience en peu de temps, qui ont produit un déclic, et à terme une réorientation vers les sciences de l’éducation.

La suite au prochain épisode, l’article commence à se faire un peu long. J’espère que vous ne m’en voudrez pas si je reviens aux origines de mon engagement. Et comme il n’est que le prolongement d’une tradition familiale qui s’étend sur plusieurs générations, vous aurez probablement droit d’ici peu à quelques histoires sur le « clan » Cisel, toujours centrées sur l’éducation et/ou la technologie bien sûr (vu que ce sont des thématiques familiales). Autant d’éléments qui permettront d’éclairer mes actions et prises de position sur le numérique, l’éducation et la formation. Histoire de limiter les quiproquos. C’est un peu personnel je l’admets, mais je commençais à percevoir une certaine lassitude vis-à-vis des billets un peu trop techniques, qui, s’ils sont probablement parmi les plus utiles en termes d’application, peuvent être ennuyeux pour ceux qui ne sont pas en phase de conception.

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2 Comments

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2 Responses to De l’écologie au MOOC

  1. Oui Mathieu, On t’en veut bougrement de ces digressions hors Mooc ! Non c’est une blague car je trouve cela passionnant les individus aux parcours atypiques.
    Etudiant les sciences politiques et le management aux H.E.C., j’ai parcouru le monde pendant un an après mes études (Inde, Chine, Japon). Je crois que c’est la partie qui me fascine des MOCCS c’est leur dimension « sans frontiére », mondial, global. Un Mooc de grande qualité touche 7.3 milliards d’individus en même temps en tout cas les branchés c’est-à-dire à moitié moins.
    Merci de me lire
    Philippe, le québécois tombé dans la soupe des Moocs

    • matthieu-cisel

      Les voyages forment la jeunesse, c’est bien connu. Après, le plus dur, c’est quand on rentre pour se réinsérer dans un cursus traditionnel. Un peu compliqué des fois le décalage entre le monde réel et le système éducatif. Ce côté globalisé me plaît beaucoup aussi, et ça va d’ailleurs être un des axes de recherche de ma thèse …

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