DIY Education : ou comment monter son système éducatif façon IKEA

D.I.Y. Trois lettres qui sont en train de changer le monde. Elles signifient Do It Yourself (‘Faites-le vous-même’). Cette logique de bricoleur dépasse largement le cadre des Fablabs pour s’étendre à des domaines où – a priori – on ne l’attendait pas : de la fusion nucléaire (avec sa communauté de Fusors) aux biotechnologies en passant par le sujet qui nous intéresse – l’éducation. Et alors quoi, on pourrait construire de mini-réacteurs nucléaires chez soi et on ne pourrait pas se bricoler son petit système éducatif ? Explications à travers un projet personnel.

L’avantage incommensurable des langues par rapport à d’autres disciplines comme la physique ou les mathématiques, c’est que tout peut être une occasion d’apprendre. Rien qu’en retournant un shampoing ou un paquet de céréales et en comparant les textes d’explication écrits en différentes langues, vous pouvez apprendre du vocabulaire en portugais ou en néerlandais. Oui mais voilà, vous n’irez pas bien loin à coups de Kellogg’s Corn Flakes ou de Chocopops.

Il faut de la méthode pour explorer tous les aspects d’une langue, et des techniques pour bien mémoriser ce que l’on apprend. De mon point de vue, il faut développer des batteries d’exercices si l’on veut progresser (j’ai un fort tropisme vers l’évaluation formative). Ce n’est pas en développant de nouvelles ressources types « cours de grammaire » que vous ferez avancer le Schmilblick. Vous serez d’ailleurs bien en peine de trouver des points grammaticaux d’une langue où il n’y a pas déjà une ou deux ressources sur le sujet (article Wikipedia ou autre). Des exercices interactifs et intelligents, en revanche, c’est nettement plus compliqué à trouver. Les acteurs traditionnels, comme Busuu, Duolinguo, Livemocha, LingQ ou Babbel, quoiqu’ils représentent des dizaines de millions d’apprenants, sont très limités de ce point de vue.

La question est donc simple : Comment se construire un système de formation complet dans une langue donnée pour atteindre un niveau C1 ? Concentrons-nous pour le moment sur les simples exerciseurs permettant d’acquérir le vocabulaire et la grammaire (l’apprentissage d’une langue ne se réduit pas à cela, on est d’accord). Il y a deux problèmes à régler : le contenu (le matériau pédagogique), et le contenant (la technologie d’apprentissage). Pour le contenu, je pense qu’avec de simples phrases d’exemple (comme on en trouve dans Tatoeba), on peut déjà aller assez loin. Par exemple, vous avez le couple de phrases. Brian is in the kitchen / Brian est dans la cuisine. Je cache un des mots et vous devez le retrouver à partir de la traduction : Brian .. in the kitchen pour le travail sur l’auxilliaire, ou Brian is in the …… pour le travail sur le vocabulaire. C’est un mix de méthode structuro-globale et de grammaire-traduction, grand classique. En jouant sur la diversité et la complexité des phrases, on peut couvrir l’essentiel de ce dont l’on a besoin pour le vocabulaire et la grammaire de tous les jours.

Oui mais voilà, où trouver un bon corpus de phrases d’exemple ? Car il faut remplir plusieurs conditions pour que ces phrases servent : (1) Qu’elles aient un intérêt sur le plan didactique (2) Qu’elles soient libres de droit. Après quelques recherches, je tombe sur Opus Corpus, une banque de Corpus Open Source parallèle. Le Saint-Graal. Des millions et des millions de phrases alignées (grâce à des logiciels spécialisés) dans des dizaines de langues, et libres d’usage. Cela va de traductions de livres tombées dans le domaine public (Apprendre l’anglais avec Mark Twain ça a de la classe), aux greffes du parlement européen, en passant par les documents de l’ONU, la documentation informatique (PHP, Ubuntu … ), Opensubtitles ou la communauté de traduction Tatoeba.  Wouaw.

Bien sûr, on se sert depuis longtemps de ces corpus dans des domaines de recherche comme le Machine learning. En particulier pour la mise au point d’outils de traduction automatisés (Google Translate a par exemple été « entraîné » sur ce type de corpus). Mais en fait, relativement peu pour l’apprentissage humain. Et pour cause. Peut-on se former à une langue avec de la documentation informatique, juridique ou technocratique ? Quelques problèmes en perspective.

Bon, il va falloir vraiment se creuser la tête pour trouver des corpus présentant un intérêt pédagogique. Et je crains qu’il ne faille en développer soi-même pour couvrir des notions « de base » ou des langues rares (que des langues européennes dans le corpus du Parlement Européen, logique). Il faudra ensuite structurer, et séquencer les exercices pour identifier les plus appropriés. Que ceux qui sont avancés aient des exercices de niveau avancé, et que les débutants aient des exercices de niveau débutant. C’est la logique d’individualisation de l’apprentissage recherchée par les technos éducatives depuis plus d’un demi-siècle.

Et c’est là que le problème du choix de la technologie se pose. Développer et structurer du contenu pédagogique, et la technologie d’apprentissage qui va avec; c’est le défi que nous nous sommes lancés avec un doctorant en informatique de mon laboratoire, Jill-Jênn Vie, spécialisé dans le domaine. Je m’occupe du contenu (j’ai commencé il y a des années sur ces questions de corpus), et lui de la techno.  Le projet s’appelle Lapsang, et il est né il y a quelques semaines (après des mois de discussion). Espérons qu’il verra le jour (ma thèse m’empêche pour le coup de m’y consacrer trop en profondeur). Notre logique est celle du test adaptatif, ou Computerized Adaptive Testing (CAT), de la théorie de la réponse à l’item, ou  Item Response Theory (IRT)  (vieilles disciplines s’il en est), et de l’open source bien sûr. Nous reviendrons sur ces questions.

Je pense que cette approche DIY peut s’appliquer à de nombreux domaines. Mathématiques, physique, chimie, informatique et j’en passe. En nous basant sur des ressources tombées dans le domaine public (comme les annales de concours, d’examen, etc), les ressources open source et des enseignants motivés, je suis persuadé qu’on peut se constituer des banques d’exercices intéressantes, et ce, dans de nombreux domaines. Mais il faudra faire feu de tout bois. Si vous devez vous lancer dans des projets technopédagogiques ambitieux, je vous recommande de vous lancer dans la mise en place de ce type d’académie numériques basées sur des banques d’exercices.

L’essor de plates-formes comme Coursera ou la Khan Academy montre que l’idée « d’académies numériques planétaires » n’est pas une utopie. Mais les MOOC, s’ils sont révolutionnaires sur le plan de l’accessibilité, ne le sont que rarement sur le plan de la pédagogie. Dans le domaine de l’innovation pédagogique, l’apprentissage adaptatif a un potentiel énorme. Battons-nous pour voir émerger des acteurs puissants, de préférence open source et en Creative Commons. Ne laissons pas le domaine se faire monopoliser par Knewton et consort, aussi innovantes ces entreprises soient-elles. Halte aux prototypes de laboratoire dysfonctionnels, au manque de vision, au nanisme. Place aux projets publics et open source de qualité et centrés sur l’expérience utilisateur.

Nous devons porter des projets ayant un impact fort, réel, mesurable, et cesser de nous auto-congratuler pour nos rares succès en demi-teinte. C’est le prix à payer si l’on veut que la technologie joue à plein son rôle de démocratisation. Distribuer plus de tablettes dans les écoles ne sert à rien ou presque tant que les contenus n’existent pas, c’est même potentiellement contre-productif. C’est sur le plan du software que la bataille doit se jouer. A bon entendeur salut !

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6 Comments

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6 Responses to DIY Education : ou comment monter son système éducatif façon IKEA

  1. Bonjour

    Enseignant d’économie gestion je parcours votre blog depuis quelque temps et je trouve cet article vraiment intéressant. La série d’exercices me semble une porte d’entrée à un contenu académique bien plus accessible qu’un cours magistral qu’il soit en présentiel ou sous forme de Mooc.
    Afin de mettre en pratique le concept j’ai réalisé 2 sites internet :
    Le premier C2i-revision.fr permet de réviser le certificat Internet et informatique à l’aide d’une série de qcm auto corrigé. En cas d’erreur, un complément de cours est affiché. Ce site qui contient 450 questions à déjà attiré 190 000 visiteurs hors rebond en 3 ans. La durée moyenne de visite est de 22 minutes. Il est utilisé dans de nombreuses universités en France mais aussi à l’étranger.

    Enfin le second est le site exo.education qui est un exerciseur d’écritures comptables. Le site permet de créer des exercices d’écritures comptables auto corrigés. Il suffit de saisir un énoncé et le corrigé. Les étudiants peuvent répondre aux exercices et le site leur corrige. Les enseignants peuvent créer des classes virtuelles dans lesquelles ils insèrent des exercices et d’éventuels compléments de cours. Ils ont ensuite accès aux résultats des étudiants qu’ils ont acceptés dans leur classe. Ce site attire bien moins de visiteurs pour plusieurs raisons. D’une part la cible est bien plus réduite. D’autre part le nombre d’exercice n’est pas encore assez important. Bref j’ai du boulot…

    Je souhaite vous faire un retour sur ces 2 expériences :
    Le contenu est le plus important. Le site c2i-revision.fr n’est pas beau, il n’est pas très fonctionnel et pourtant il attire parfois plus de mille personnes par jour. Pourquoi ? Car il y a des exercices et surtout des explications. C’est ces explications qui permettent au site de se démarquer de la concurrence et donc d’attirer du monde.
    L’exercice auto corrigé est un fabuleux outil de motivation. Si j’avais juste mis en ligne des cours, personne ne serait venu sur C2i-revision. Le coté « ludique » pousse les étudiants à passer du temps sur le site.
    L’exercice auto corrigé couplé à un complément de cours en cas d’erreur permet de faire progresser l’étudiant très rapidement. Au lieu de donner une masse de cours à l’étudiant ce qui le découragerait, on lui fournit uniquement les extraits du cours dont il a besoin pour progresser.
    Il faut découper les notions à apprendre en différents thèmes puis prévoir des séries de questions par thème. Cela permet de proposer à l’étudiant des séquences de travail d’environ 20 minutes ce qui correspond grosso modo à sa capacité de concentration. Mais surtout cela permet de construire des compléments de cours qui seront réutilisables pour plusieurs questions
    Les compétences à maitriser pour ce type de projet sont très (trop) nombreuses. Il faut maitriser le contenu disciplinaire, les langages de programmation, le web design et l’ergonomie. Il existe des outils pour créer des exercices en ligne mais ils ont plusieurs défauts. Généralement ces outils ne permettent pas de récolter les résultats des étudiants pour en faire des statistiques. Ensuite les types d’exercices sont trop limités : QCM, exercice à trou, assemblage. Ces types d’exercices ne permettent pas d’évaluer toutes les matières. Il faut donc développer des outils spécifiques. C’est ce que j’ai fait avec les écritures comptables et je peux vous dire que j’y ai passé du temps.
    Il est extrémement difficile de trouver des collègues prêt à donner un coup de main. Il est encore plus difficile de recevoir de l’aide de la part de notre ministère. N’espérez pas un merci officiel. Eh oui, je suis un peu aigris 🙂

    Pour conclure, je voudrais dire que j’en veux un peu au MOOC qui attirent beaucoup de financement et d’énergie pour au final juste mettre en ligne des cours magistraux filmés depuis le fond d’un amphi. A mon avis, la création d’exercices auto corrigés couplés à des explications ciblées seraient bien plus efficace. On pourrait imaginer un découpage des mooc existants en petites séquences qui serait présenté en cas d’erreur à un qcm auto corrigés. Cela nécessite plus de travail, mais le jeu n’en vaut il pas la chandelle ?

  2. Gwendal

    Bonjour,
    très intéressant. On peut imaginer que le professeur d’anglais par exemple demande à ses élèves de traduire des phrases déjà présentes dans le système.
    Le professeur en corrigeant la « copie électronique » valide ou non la traduction et l’introduit dans le système dans la langue de l’élève.
    On créerait ainsi une immense base de données en utilisant le travail des élèves 😉

  3. Intéressante aussi la notion de la créativité, de faire soi-même et le travail d’Antoine.
    Actuellement, le travail de l’apprentissage qui utilise l’algorithme me passionne car il fait entrer en ligne de compte un bon nombre de notions d’apprentissage et pourrait-être un outil complémentaire à utilisations multiples.
    Une jeune start-up a attiré mon attention: Lingvist https://lingvist.io/
    Je vous laisse le soin de la découvrir pour pouvoir partager nos réflexions. Merci.

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