Apprentissage adaptatif, répétition espacée et crowdsourcing

Comme d’autres, je pense qu’avec l’essor de l’apprentissage adaptatif, nous sommes à l’aube d’une évolution dont l’impact sera nettement plus profond que celui des MOOC. Avec un risque, celui d’une privatisation croissante de l’appareil de formation, notamment par des éditeurs comme Pearson ou Mac Graw Hill, qui ont récemment signé des accords avec Knewton. Les livres sont de l’information; avec l’apprentissage adaptatif, ces éditeurs cherchent désormais à se positionner sur le terrain de la formation. Cependant, je pense que les libristes et assimilés peuvent se positionner à leur tour… Google Chrome n’a pas fait disparaître Mozilla après tout. Nous continuons donc aujourd’hui l’histoire de la création d’un MOOC de langues, en Creative Commons, et sans budget, basé (entre autres) sur l’apprentissage adaptatif. Mais cette fois, en insistant davantage sur la création des ressources pédagogiques, et sur la pédagogie suivie.

Les éditeurs auront probablement une place bien plus importante dans la bataille de l’adaptatif, que celle qu’ils ont occupée dans la bataille des MOOC, simplement du fait de leur avance (c’est l’avantage au premier arrivant). Ils font leur job après tout, occuper le terrain, ne pas perdre leur position dominante. Et on ne saurait les en blâmer. Néanmoins, le service public et les communautés open source doivent aussi faire le leur dans ce domaine. A savoir, se battre pour l’accessibilité, la gratuité et les licences libres, et la qualité. Dans cette optique, j’avais fait pour le MOOC Enseigner et Former Avec le Numérique une petite vidéo quelque peu militante sur le crowdsourcing (problème que nous avons commencé à aborder dans l’article DIY education). Si je ne nomme pas explicitement l’apprentissage adaptatif, c’est clairement dans cette approche que j’avais rédigé ce texte. Voici la réflexion, avec la vidéo en prime.

Imaginons que vous vous lanciez dans un projet de numérique éducatif et que vous envisagiez produire des ressources pédagogiques. Avant de dépenser toute votre énergie dans la production de ces ressources, il faut se poser un certain nombre de questions … A commencer par la première: Est-ce qu’il est vraiment nécessaire de tout redévelopper soi-même ? Ne faut-il pas commencer par chercher à exploiter ce qui existe déjà ? A travers un exemple concret, je vous propose de discuter ensemble du potentiel et des limitations de l’externalisation ouverte, plus connue sous son appellation anglo-saxonne, le “crowdsourcing”.

Tout d’abord, qu’est-que le crowdsourcing? C’est le fait de faire appel pour la réalisation d’une tâche à l’intelligence, à la créativité et au savoir-faire d’un grand nombre de personnes. L’exemple le plus connu est sans doute Wikipedia, et les autres projets de la fondation Wikimedia, comme la Wikiversité, mais il existe de nombreuses autres communautés basées sur ce principe.

Le travail peut éventuellement être rémunéré, mais très souvent, les contributeurs sont bénévoles. Nous allons nous centrer ici sur le cas du crowdsourcing de ressources éducatives libres. Pour mémoire les ressources éducatives libres sont des ressources pédagogiques en licence libre, qui peuvent donc être utilisées gratuitement dans une logique d’autoformation, ou par des enseignants pour la conception de contenus pédagogiques.

Pour commencer, quelques mots sur notre cas d’étude, Skillwiki. C’est un  projet d’application dédiée à l’apprentissage des langues et basé entre autres sur l’ancrage mémoriel. Après avoir cherché à le développer pendant une année sabbatique entière, j’ai dû le reporter à plus tard pour pouvoir me consacrer à ma thèse. Cet exemple nous permettra d’aborder quelques concepts, comme l’ancrage mémoriel et les technologies associées, tout en illustrant le potentiel et les limites du crowdsourcing.

Tout d’abord, qu’est-ce que l’ancrage mémoriel ? L’ancrage mémoriel est un ensemble de techniques visant à améliorer le processus de mémorisation. Le principe n’est pas nouveau, mais le développement d’outils grand public n’a pris son essor que vers la fin des années 2000. La répétition espacée constitue l’une des approches les plus simples et donc les plus en vogue. Des exercices automatisés, comme des questions à choix multiples ou des textes à trous sont répétés, en général à intervalles croissants, jusqu’à ce que la réponse vienne sans réfléchir, l’information ayant été “ancrée” dans la mémoire à long terme. On se situe dans une logique d’évaluation formative, c’est à dire que l’évaluation sert d’entraînement, et c’est elle qui sert de base à l’apprentissage.

Les systèmes basés sur la Répétition Espacée, ou Spaced Repetition Systems en anglais se sont développés rapidement au cours des dernières années. L’un des premiers est Anki, un outil basé sur des flashcards, mais des logiciels plus récents comme Memrise, Lamachineareviser de Domoscio, Brainscape ou Iknow (de Cerego) ont fait leur apparition. Les sites qui fonctionnent sur ce principe sont de plus en plus nombreux (et on a des SRS intégrés dans les site d’apprentissage de langues comme Babbel). Les exercices développés dans le cadre du projet Skillwiki se basent essentiellement sur des phrases d’exemple. L’idée est de traduire ou de compléter des phrases, pour acquérir les bases de la grammaire, du vocabulaire ou de la syntaxe.

Par exemple, pour un francophone apprenant l’anglais, vous pouvez avoir un exercice où vous devez traduire la phrase “Comment allez-vous ?” en “How do you do?”, ou alors, pour des exercices de difficulté intermédiaire, compléter des phrases

et vous avez la phrase How do … .. ? et vous devez entrer … you do … Eventuellement sous la forme d’un QCM pour les exercices les plus simples. Il existe de nombreuses variantes possibles.

On peut également se servir de phrases d’exemple pour illustrer du vocabulaire ou des tournures de phrases. Où est le parapluie ? Where is … ……. . Nous avons donné ici des exemples très simples, mais on peut concevoir des exercices beaucoup plus complexes, avec des phrases alambiquées et un vocabulaire nettement plus avancé. On intègre ensuite les exercices dans une technologie basée sur la répétition espacée. Le problème est que dans les SRS comme Iknow ou Memrise, on dispose d’assez peu de liberté dans la création des tests. Je suis conscient des limites de cette approche inspirée de la méthode structuro-globale, mais l’objet de cet article n’est pas tant de discuter de didactique des langues que de mieux comprendre les avantages et les inconvénients du crowdsourcing.

Tout d’abord, pourquoi faire appel au crowdsourcing ? Il faut savoir que des sites pour apprendre des langues, il y en a un certain nombre. Busuu, Livemocha rassemblent déjà des dizaines de millions de personnes. Il y en a même comme Duolinguo, ou plus récemment, Lingvist (merci aux lecteurs du blog qui me l’ont recommandé), qui fonctionnent plus ou moins sur ce principe, avec des phrases d’exemple à traduire pour apprendre du vocabulaire et de la grammaire. Le problème, c’est que la plupart se contentent de quelques centaines de mots de vocabulaire et d’un nombre très limité de points de grammaire. C’est largement insuffisant pour maîtriser une langue. Nous on vise au bas mot 10.000 mots.

J’ai du mal à comprendre pourquoi des acteurs qui ont pourtant un intérêt économique certain à développer des contenus riches et conséquents n’ont pas approfondi la question. Certes, cela peut coûter cher. Mais les coûts peuvent être tout à fait raisonnables si on sait employer intelligemment le crowdsourcing. Ils auraient pu capitaliser sur leur communauté de participants en plus s’ils avaient été assez malins … Des dizaines de millions d’utilisateurs, cela a une valeur inestimable. A mes yeux, on voit encore trop les internautes comme des consommateurs, et pas assez comme des créateurs de valeur …

Je n’ai fait que poser le décor …  la prochaine fois on rentre dans les détails, promis.

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