Quelques désaccords avec Daphne Koller (Coursera) sur les MOOC

Connaissez-vous Daphne Koller, la fondatrice de Coursera ? Eh bien si ce n’est pas le cas, vous devriez, car c’est sans doute l’une des personnes les plus influentes de l’univers MOOC. Comme vous le savez sans doute si vous avez suivi l’actualité, elle est passée à Paris il y a quelques semaines pour rendre visite aux établissements partenaires de l’entreprise, Polytechnique, Sciences Po, etc. Juste avant un dîner-débat qu’elle a animé dans les locaux de l’Etudiant, j’ai pu passer près d’une heure en sa compagnie, en présence de plusieurs journalistes. Tout au long d’une discussion à bâtons rompus, nous avons abordé de nombreuses questions, du développement de nouvelles fonctionnalités aux enjeux de démocratisation, en passant par l’avenir de l’enseignement supérieur et de la formation. Je vous propose de revenir sur les principaux éléments qui ont été abordés au cours de cette rencontre.

Pour commencer, si vous ne la connaissez pas, je vous conseiller de visionner ce TED de Daphné, qui vous donnera une idée du personnage.

Au cours de nos échanges, l’un des principaux points d’achoppement a été la question de la démocratisation, question sur laquelle j’ai rapidement essayé de la mettre face à ses contradictions. D’un côté elle tient un discours philanthropique, comme quoi il faut mettre à disposition la formation à tous ceux qui en ont besoin. Elle ne cesse de nous abreuver de ces histoires de telle personne, qui grâce à des MOOC avait réussi à monter un business et fonder une entreprise au Bangladesh, de tel autre qui a pu décrocher une bourse au MIT après avoir été détecté dans un MOOC. Ce storytelling me faisait effet au début, mais a fini par me lasser. Pourquoi ? Parce que Coursera ne sélectionne en pratique que les établissements les plus réputés d’un pays (mis à part aux USA); il n’y a par exemple qu’une dizaine d’établissements français sur leur shortlist.

Pour commencer, est-ce que le classement de Shangaï est un bon indicateur de la qualité de l’enseignement ? J’en doute fort. Ensuite, indépendamment de la qualité de l’enseignement, il y a le problème de la réputation. La plupart des établissements qui se lancent dans les MOOC sont de leur propre aveu davantage mus par des questions de valorisation de la marque que par un profond philanthropisme. Dans ces conditions, pour beaucoup l’intérêt réside davantage dans la production de cours d’excellence – une sorte d’échantillons des formations qu’ils dispensent en interne – que dans la production de MOOC qui permettront de changer le quotidien de Madame Michu. La notion d’empowerment n’est pas exactement au centre des préoccupations des établissements d’élite ; pas dans mon expérience personnelle en tout cas. Ce n’est ni bien, ni mal, c’est comme ça. En revanche, ce n’est pas l’idée que je me fais du MOOC, qui a vocation à mes yeux à s’adresser aussi à Madame Michu.

Daphne

Je lui ai reproché de ne pas vouloir ouvrir davantage Coursera à des établissements peut être moins reconnus, mais qui proposeraient des cours plus en adéquation avec les besoins des internautes. Car ce n’est pas avec une poignée de cours de métaphysique qu’elle partira à la « conquête » du marché africain de la formation continue (selon ses termes). Par ailleurs, il y a aussi le nombre de cours. Les partenaires de Coursera ont commencé à produire quelques MOOC certes, donc quelques gros succès, mais aucun n’a suivi la trajectoire de l’EPFL avec ses 60 MOOC. Or, plus d’établissements partenaires = plus de cours = plus de démocratisation. Pas très compliqué l’équation si ?

Daphne m’a répondu qu’elle était consciente du problème de la question du public cible, et il me semble qu’elle pousse ses établissements partenaires à éviter de faire uniquement des cours d’élite, et à proposer des cours grand public. En particulier ceux qui répondent à des préoccupations concrètes des gens, leur permettant de développer des business, etc (ce que m’ont confirmé certains des partenaires en question, soit dit en passant). Elle comptait sur les établissements français pour aller dans cette direction, direction que les établissements américains avaient commencé à emprunter. C’est oublier deux choses ; la première, c’est que les Grandes Ecoles recrutent à bac+2, donc ne savent pas nécessairement faire des cours niveau Bac+1, ou des cours « grand public »  et de vulgarisation. Deuxième point, elle se trompe à mon avis si elle pense que les établissements français vont suivre la trajectoire de l’EPFL. Quelques beaux cours probablement, mais des dizaines certainement pas. On n’a pas tous les financements des suisses.

Bref, c’est l’une des principales contradictions de Coursera. Ils jouent à la fois la carte de la marque, du prestige, et celle de la démocratisation de la formation. Il y a un moment où il faut choisir son camp, camarade, et que le discours philanthropique aille au-delà de petites anecdotes qu’on raconte pour épater la galerie. Mis à part ce petit désaccord, je l’ai trouvée très pertinente sur beaucoup de points. En particulier sur le fait qu’elle ne voulait pas se substituer aux universités (et pourtant dans cinq ans, elle pourrait avoir 5000 cours, soit l’offre de formation d’une grosse fac), mais au contraire leur ouvrir le marché de la formation continue. La fameuse stratégie Blue Ocean. Quant à l’impact sur les facs, il ne peut être que positif, en tirant la qualité pédagogique vers le haut (quand un prof est concurrencé par un bon MOOC sur son sujet d’enseignement, il a intérêt à être bon lui-même s’il veut garder de la légitimité). Mouais, à ça je répondrai que les MOOC sont loin d’être tous « bons », même s’il est vrai que l’enjeu pousse (en général) les équipes pédagogiques à travailler un peu la qualité de leurs formations. Mais dans le fond, j’aime bien l’idée que la transparence tire la qualité vers le haut. Ce à quoi s’ajouter le potentiel de la classe inversée, ou de manière générale celui de l’incorporation des MOOC dans les cursus. Il y a plein de choses à faire.

Bon, nous avons parlé de beaucoup d’autres choses, mais je dois m’arrêter là pour aujourd’hui. Je tiens à remercier l’équipe d’Educpros de m’avoir donné cette opportunité. Ce n’était pas la première fois que je rencontrais Daphné, mais c’était la première fois que je passais autant de temps à tête à tête avec elle.  N’hésitez pas à rebondir sur les thématiques que nous avons abordées aujourd’hui … je pense que les MOOC peuvent en effet conduire à une démocratisation de la formation, mais que c’est loin d’être automatique, il faut que tout le monde joue le jeu. Quant aux choix qui nous permettront d’aller dans cette direction, il faut les discuter ensemble ….

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