MOOC Blues

http://www.dreamstime.com/stock-photo-3d-small-people-complicated-question-image19385560Compte tenu de la crise budgétaire que traversent nombre d’établissements d’enseignement supérieur, on ne peut pas décemment justifier d’investir dans des MOOC parfois coûteux simplement sur l’argument « Il faut prendre le train en marche ». Certains jurent avec le zèle des convertis que la démocratisation de l’accès au savoir justifie tous les sacrifices. Des propos qui peuvent faire sourire quand l’on connaît la tradition d’élitisme séculaire dont se revendiquent nombre de ces établissements. D’autres ne cachent pas le caractère promotionnel de la chose, ni la recherche de retombées symboliques ou économiques, et les derniers invoqueront la nécessaire rénovation de la pédagogie universitaire. Je ne discute pas ici le bien-fondé de ces motivations, qui ne sont d’ailleurs pas mutuellement exclusives. Là seule chose sur laquelle j’insiste, c’est la nécessité de clarifier les intentions sous-jacentes. Et sur le fait qu’il faille a minima réfléchir à la définition des critères de succès en amont du lancement de toute formation en ligne, quelles que soient ces motivations.

A vrai dire, ce que je redoute le plus c’est qu’en absence d’objectifs clairs, atteignables et partagés, le phénomène MOOC ne survive pas à l’inévitable déclin (qui est d’ailleurs déjà bien avancé) de l’emballement médiatique. Ça y est, on a fait notre petit MOOC (ce qui compte c’est souvent de pouvoir dire qu’on a fait un MOOC, pas de l’avoir réussi …). Bon maintenant c’est bien gentil tout ça mais là on a des restrictions budgétaires alors on va pas pousser plus loin. Alors certes il y a quelques établissements comme le CNAM qui ont une stratégie long terme et qui enregistrent des beaux succès. Mais des comme ça il n’y en a pas tant que ça…  Je semble peut-être un peu pessimiste mais c’est mon sentiment en ce moment. Peut-être suis-je en train de noircir le trait.

Donc commençons par définir des objectifs clairs et raisonnables, couchons-les par écrit – et ce n’est déjà pas aussi simple qu’il n’y paraît – et ensuite tâchons de les atteindre. Rien d’évident. La bonne volonté ne garantit pas la réussite dans la jungle d’Internet, Terra incognita par excellence. L’intuition et l’expérience ne sont souvent pas suffisants; il arrive fréquemment que des projets excellents en apparence essuient des échecs cuisants. Modérez vos attentes quand vous vous lancez dans la conception de MOOC, de formations en ligne, ou de tout ce qui touche à Internet, vous vous épargnerez de cruelles déceptions.

On se laisse souvent bercer par ces discours qui prêtent au numérique toutes les vertus. Vous serez mondialement célèbres, vous révolutionnerez la pédagogie, l’argent va couler à flots dès que les bons modèles économiques seront trouvés. Les succès spectaculaires existent bel et bien, pas de doute là-dessus, mais ils sont plutôt rares et représentent davantage l’exception que la règle. Attendez-vous plutôt à du sang de la sueur et des larmes. Beaucoup de larmes. Versées sur ces maudites technologies qui vous tiennent tête en toutes circonstances. Car un ordinateur, un programme, un LMS, ce sont des choses nettement plus bêtes et têtues que vous, croyez-moi. Et des résultats pour le moins mitigés. Des auditoires souvent plus restreints qu’on ne l’espérait. Quelques satisfaits, et aussi quelques mécontents, sans quoi le tableau serait incomplet. Pas mal de choses qui n’auront pas bien marché comme prévu.

Le risque est que l’on finisse par jeter le bébé avec l’eau du bain faute de résultats spectaculaires, ou face à ces petites contrariétés qui font le quotidien des professionnels du numérique. Et j’en ai bien peur, s’ils ne s’intègrent pas dans les cursus de formation, les MOOC termineront au Panthéon des technologies qui devaient révolutionner à tout jamais l’éducation. Oh, ils ne disparaîtront pas, ils s’intégreront dans le paysage, mais ils resteront néanmoins à la marge. Avec bien sûr une hégémonie américaine.

Les MOOC ne représentent pour le moment ni une révolution technologique ni une révolution pédagogique. On est d’accord là-dessus.  Mais quoi qu’en disent leurs détracteurs, ils ont déjà joué un rôle certain dans la prise de conscience des potentialités du numérique éducatif. C’est déjà ça. Ils nous ont permis d’entrer de plein pied dans une nouvelle ère de la formation, celle de l’open education, l’éducation ouverte à tous. Ils nous ont permis de reposer la question de la la mission des établissements de service public à l’ère du numérique.

Certaines interrogations restent en suspens. Par exemple, le fait qu’il soit possible de former à des coûts raisonnables (voire relativement bas) une audience de taille conséquente signifie-t-il qu’on doive le faire ? Voilà une question philosophique qui mériterait quelques développements. Je ne pense pas que la réponse coule de source. La démocratisation de l’éducation et la question de l’égalité des chances sont en principe des valeurs phare de notre service public. Certes. Mais oeuvre-t-on réellement pour ces valeurs quand on propose des formations en ligne gratuites, telle est la question.

En attendant, il y a une réelle réflexion à mener sur l’intégration des MOOC existants dans les cursus de formation, car c’est la meilleure manière de leur rendre hommage. Certains sont excellents bien qu’il n’aient pas conquis la planète ; et il serait bien dommage qu’ils ne soient réservés qu’à un public d’internautes alors qu’ils pourraient aisément bénéficier à un public d’étudiants. En échangeant avec des responsables de formation de tous horizons, je constate que la réflexion existe et que certaines expérimentations ont débuté. Mais pour le moment tout cela reste à une dose homéopathique. Il serait peut-être temps de passer à la vitesse supérieure et de donner à ces questions l’importance qu’elles méritent.

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3 Comments

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3 Responses to MOOC Blues

  1. Merci Mathieu pour cet article.

    Des objectifs mal définis, une cible mal identifiée… On retrouve là le syndrome universitaire, à l’origine de belles innovations mais pas vraiment doué pour le développer. Et comme bien souvent, ce sont les entreprises qui vont s’en emparer pour le meilleur et pour le pire… Reste qu’on aborde enfin avec les MOOCs, un cheminement par les compétences.

    J’invite les lecteurs à suivre la conversation que tu as lancé sur LinkedIn : https://www.linkedin.com/groups/MOOC-doitil-%C3%AAtre-%C3%A9ternel-Combien-5044954.S.5972135155320528896?trk=groups_items_see_more-0-b-ttl

  2. Antoine Amiel

    L’avenir des Moocs passe par leur intégration à toutes les autres modalités et formats pédagogiques de l’enseignement supérieur et de la formation. Pour l’instant, il sont des ovnis, tous seuls dans leurs coins, ce qui les isole. Un Mooc intégré à la scolarité lui redonne tout son sens.

  3. Yves Epelboin

    Il n’y a aucun objectif manqué ! Nous savons depuis le début que les MOOC sont à la recherche d’un business modèle. Daphne Koller et Coursera suivent leur voie avec de gros investissements. Son interview, il y a quelques semaines (voir également mes commentaires sur mon blog) l’expliquent bien.
    En ce qui nous concerne les modèles possibles ne sont pas encore trouvés et les universités (et autres) font ce qu’elles peuvent sans avoir d’investisseurs. Là est le problème !

    Courage Matthieu ! On continue avec nos petits moyens.

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