Une interview de Christine Vaufrey, pionnière des MOOC francophones

cvaufreyAfin de multiplier les points de vue et de mieux cerner l’objet MOOC, je suis actuellement en train de réaliser dans le cadre de ma thèse une série d’interviews avec des concepteurs de tous horizons. Les échanges sont passionnants, et au lieu de les garder pour moi, je me dis qu’il serait intéressant de faire d’une pierre deux coups en diffusant des extraits choisis de nos discussions. D’une part cela permet de mettre en valeur ce travail de recherche (et aussi de faire de la recherche le week-end au lieu de rédiger des billets de blog), et d’autre part cela vous donne l’opportunité d’entendre des points de vue un peu différents du mien (vous devez commencer à en avoir marre, je comprends). Je propose donc de commencer cette série d’entretiens par une interview de Christine Vaufrey, spécialiste des MOOC et co-fondatrice d’Itypa (Internet Tout y est Pour Apprendre), premier MOOC francophone lancé à l’octobre 2012, et qui en est déjà à sa troisième itération. Son point de vue de formatrice d’adultes tranche singulièrement avec celui des universitaires (dont je fais partie), qui souffrent parfois d’une certaine méconnaissance du public de la formation continue.

Matthieu : Est-ce que tu peux m’expliquer comment t’en es venue à créer des MOOC, et notamment le MOOC ITyPA ?

Alors il y a deux sources je dirais. La plus évidente, la plus visible, c’est que depuis quelques années je travaillais pour Thot Cursus (http://www.cursus.edu), un magazine en ligne qui fait de la veille sur l’éducation, la formation et ses relations avec la société numérique. Et dans ce cadre-là, depuis deux ans je suivais l’émergence du mouvement MOOC, d’abord au Canada. Il ne faut pas oublier que Thot Cursus c’est une société québécoise, donc on a un regard particulier sur le Canada, et sur le Québec en particulier.

Et j’ai vu arriver les MOOC de Downes et Siemens [Le MOOC Connectivism and Connective Knowledge], j’ai suivi l’édition de 2011, et j’ai trouvé que c’était extrêmement intéressant, extrêmement stimulant, que ça apportait des éléments de l’extérieur, du numérique, et de l’éducatif. C’était la première fois que je voyais ça, c’est-à-dire que les participants, les apprenants comme on dit, avaient une latitude, une marge de manœuvre, une autorisation à créer, à produire, que je n’avais pas vue ailleurs. Donc je chroniquais un petit peu l’évolution de ces MOOC-là, et puis j’ai vu arriver évidemment les MOOC américains, qui n’avaient strictement rien à voir.

Ça a été une interrogation en me disant quoi, qu’est-ce qui se passe, est-ce qu’il y a une fatalité dans le fait que dès que ça prend une plus grande ampleur, que ce n’est plus l’initiative de quelques-uns seulement, est-ce que c’est une fatalité que ça se standardise, qu’on arrive vers un modèles très descendant, alors même que dans ces universités-là, ces modèles descendants sont par certains très fortement remis en cause, et qu’il y a tout un tas de recherches qui sont menées sur les manières d’enseigner, les manières d’apprendre, être plus naturel dans l’apprentissage.

Donc voilà, ma question de départ c’était celle-ci. Par ailleurs, je fais de la formation d’adultes depuis longtemps et on n’est absolument pas, en formation d’adultes, dans un mode transmissif descendant de masse. Par exemple on n’a pas deux heures de cours avec un groupe, on a la journée, et sur la journée on fait pas évidemment que de la transmission de contenu, on tuerait les apprenants, les pauvres. Donc on fait de la transmission, et on fait aussi de l’appropriation, de l’exercice, on fait de l’évaluation, c’est un modèle qui est déjà beaucoup plus ouvert. Et dans tout le discours sur l’éducation et le numérique moi je ne me reconnaissais pas, dans la mesure où il était quand même majoritairement porté par le monde scolaire et universitaire, et après par le modèle entreprise, et entre les deux il y a quand même la formation professionnelle, qui est un secteur discret, qui fait peu parler de lui, mais qui mine de rien concerne énormément de gens. Ce sont des millions et des millions d’heures de formation chaque année, ce sont des budgets considérables en France, et on n’en dit pas grand-chose.

Pourtant il se passe beaucoup de choses, et en faisant partie des associations de parents d’élèves, quand mes enfants étaient à l’école, je me rendais compte qu’on n’avait pas du tout la même expérience de l’enseignement, de la transmission, et donc tout ça m’a amené à avoir envie de passer à l’acte moi aussi. Voyant ce qui se passait en Amérique du Nord, globalement, avec ces deux tendances de MOOC très très différentes, dont l’une était très clairement en train d’étouffer l’autre, je me suis dit « Et si j’essayais ». C’est bien beau de parler sur les choses, mais à moment il faut faire, et ça a été ma motivation profonde.

Et après, ça s’est fait étonnamment vite et simplement. Ca a été Twitter, j’ai posé la question « Qui veut faire un MOOC avec moi ? », et dans la journée on était quatre, et on s’est dit ça suffit. Il y avait Jean Marie Gilliot, Morgan Magnin, et il y avait donc Anne-Céline Grolleau. Morgan et Anne-Céline qui étaient à Centrale Nantes, et puis Jean Marie à Mines Télécom. Et on a décidé qu’on ferait ça entre nous, d’une manière volontaire, sur notre temps personnel. L’idée c’était vraiment le produit expérimental, 100% expérimental, sans aucune ambition de généralisation. Mais on voulait passer à l’acte, on voulait essayer, et on en tirerait ensuite des choses, parce qu’on était tous les quatre impliqués dans le numérique éducatif. D’abord faire et puis ensuite on verrait ce qu’on en fait. Voilà comment on en est arrivé là, et on a fait le choix du MOOC qui nous semblait le plus porteur de changements, c’est-à-dire le MOOC connectiviste.

Fin de l’extrait

Matthieu : Voilà pour ce premier billet. J’espère que vous aurez apprécié le format, car de nombreux autres arrivent. En attendant, je suis assez proche des points de vue de Christine sur de nombreux aspects, et j’adhère à cette démarche de franc-tireur. On se lance, et advienne que pourra. Des fois, si on veut que les choses bougent, il n’y a pas moyen de faire autrement. C’est ça aussi l’innovation, savoir prendre des risques et ne pas avoir peur de ne pas tout maîtriser. A bientôt pour de nouvelles interviews !

PS : Je continue ma série d’entretiens en ce moment. Si vous avez été à l’origine d’un  MOOC sur FUN, Unow ou Coursera, je suis vraiment intéressé par faire un entretien avec vous. Côté participants, je cherche surtout en ce moment des étudiants qui se seraient inscrits à plusieurs MOOC de leur propre initiative, sans y avoir été poussé ou contraint par une équipe pédagogique.

PPS : N’oubliez pas, lundi la troisième itération du MOOC « Monter un MOOC de A à Z » démarre ! C’est la dernière édition, ne la manquez pas.

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2 Comments

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2 Responses to Une interview de Christine Vaufrey, pionnière des MOOC francophones

  1. Pierre Monclos

    Très intéressant, j’adhère à 100% avec cette formulation : « On se lance, et advienne que pourra. Des fois, si on veut que les choses bougent, il n’y a pas moyen de faire autrement. C’est ça aussi l’innovation, savoir prendre des risques et ne pas avoir peur de ne pas tout maîtriser. « 

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