MOOC : pour la révolution on repassera

Non, il n’y a pas encore eu de « révolution MOOC ». Voilà, c’est dit. A l’heure du bilan, peut-on dire l’enseignement supérieur a changé d’ère ? Je ne crois pas. Certes, une offre hétéroclite continue de se constituer sur la Toile, via la mutualisation de cours sur les plates-formes de MOOC. Certes, il y a bien quelques étudiants par-ci par-là qui en profitent d’une manière ou d’une autre. Mais dans le fond, à l’échelle de la planète, quelle proportion des enseignements dispensés cela représente-t-il ? Tant que ces MOOC ne concerneront qu’une communauté restreinte d’adultes autodidactes, tant que l’enseignement supérieur n’aura pas intégré le numérique en profondeur, pourra-t-on parler de révolution du supérieur ?

Matthieu, de quoi tu te plains ? L’offre en ligne grandit, de plus en plus d’établissements intègrent les MOOC dans leurs cursus d’une manière ou d’une autre, les choses semblent aller dans la bonne direction. Regarde, à l’EPFL, ils ont même passé le système à l’échelle via un système de classes inversées. Il y a même des entreprises, petites et grandes, qui ont incorporé les MOOC dans leur quotidien. Certains de mes collègues doctorants sont d’ailleurs en observation sur ces terrains. Non mais vraiment, de quoi tu te plains ? Certes c’est encore timide, mais ça ne peut que grandir. Bah, voilà, ce qui me gêne, c’est que dans le fond, l’intégration de MOOC dans le système éducatif n’a jamais été pour moi un objectif en soi. Je pense que c’est une très bonne chose, pas de doute là-dessus, mais il me faut rappeler ici l’esprit dans lequel je me suis lancé dans le numérique.

Premièrement, je milite pour un transfert de pouvoir de l’institution vers l’étudiant dans une logique d’émancipation, d’abord pour tout ce qui relève du pouvoir d’orientation (dans le vocabulaire des apprentissages auto-dirigés, on appelle ça l’auto-détermination), et ensuite quant au contrôle sur les modalités d’apprentissage (l’auto-régulation). J’ai en tête un idéal d’étudiant passionné, maître de son parcours et de son apprentissage, une forme « d’entrepreneur du savoir » comme on dit. Ce n’est pas exactement un « self-made man » dans le sens où cet étudiant repose en grande partie sur l’institution, même si les rôles de celle-ci seraient amenés à évoluer. Dans le fond, ne faudrait-il pas sérieusement plancher sur l’introduction de contrats d’apprentissage dans l’enseignement supérieur ?

Pour mémoire, les contrats d’apprentissage sont un concept introduit dans les années 60 par l’un des fondateurs de l’andragogie (la pédagogie, mais pour les adultes), Malcolm Knowles. Ces contrats, cela revient à une négociation entre l’étudiant et l’institution quant aux objectifs à atteindre et aux moyens d’y parvenir. Cela va beaucoup plus loin que simplement faire son choix au sein d’une liste de cours électifs. Ces contrats utilisés dans la formation des adultes depuis des décennies, ce que je souhaite, c’est qu’on traite davantage les étudiants comme des adultes en important cette façon de penser de la formation continue vers la formation initiale (voici un texte on on parle précisément de ça justement). A ce sujet, vous pouvez aussi relire cette interview de Michelle Weise dans Educpros : à l’avenir, chaque étudiant se construira son propre cursus.

Deuxième point, l’excellence académique. Ce n’est pas parce que l’apprentissage devient plus flexible, individualisé et adapté qu’il devient meilleur. Cela peut tout à fait aller dans le mauvais sens aussi. Là, y a pas de secret. Tout d’abord, il faut avoir une véritable expertise pédagogique de son domaine. On s’entend, cela va beaucoup plus loin que de savoir faire de bons cours magistraux. D’ailleurs, sans être pour la suppression pure et simple des cours magistraux, je suis favorable à ce qu’on les réduise à leur plus simple expression. Le cours magistral ne laisse que peu de place à la réflexion et à la remise en question des savoirs transmis. Allez, je vous cite Condorcet, c’est un peu pompeux, mais il illustre bien le propos : « Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commande seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé entre deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient. Celle des maîtres et celle des esclaves. »

Il faut laisser de l’espace pour les pédagogies constructivistes au détriment des logiques purement transmissives. Ce n’est certainement pas à coup de cours magistraux que vous développerez la créativité, les compétences en gestion de projet, la rigueur scientifique, l’autonomie. Je ne crache pas sur le behaviorisme et l’objectivisme loin de là. Oui il y a des savoirs qu’il faut ingérer sans discuter, mais on ne peut bâtir un cursus exclusivement sur ce principe.

L’excellence académique, cela passe par la formation, mais cela passe aussi et surtout par la validation d’acquis. Pour pousser les étudiants à se dépasser, il faut mettre la barre haut. Venant de moi, ça va peut-être vous surprendre, vu les propos que j’ai tenus hier sur la gestion du stress, mais bon. Diminuer le niveau de difficulté d’un diplôme, d’un examen, c’est en dévaluer la valeur, c’est une tautologie. Je ne veux pas entrer dans l’éternel débat de la sélection à l’entrée des Master, car c’est la sélection à la sortie qui m’intéresse. Concrètement, une fois entré en formation il faut vraiment le vouloir pour ne pas avoir son diplôme. Les écarts de niveau entre étudiants peuvent varier de plusieurs ordres de grandeur, et clairement on ne retrouve pas cette diversité et cette précision dans le système de mentions. A cet égard je trouve le modèle de l’agrégation et ses évolutions récentes fascinant, et nous pourrons y revenir dans les semaines qui viennent. Enfin, dernier point, le passage à l’échelle et l’accessibilité pour le plus grand nombre. Bref, comme d’habiture, sortir de la logique malthusienne qui est la nôtre, ouvrir autant que faire ce peut le système de formation et le système de validation d’acquis.

Voilà, ce sont les trois chantiers qui me tiennent à cœur : l’émancipation des étudiants, l’excellence académique (sur le plan de la formation comme celui de la validation des acquis), et le passage à l’échelle. Et c’est sans compter les questions de gouvernance, de transparence financière, etc etc. Dans cette perspective, est-ce que l’intégration ponctuelle de MOOC en marge des cursus est une bonne nouvelle ? Oui. Cela permet de relancer la réflexion dans plusieurs de ces domaines. Mais tant que cela sera fait à dose homéopathique, est-ce que les MOOC sont une révolution sur le plan de la formation initiale ? A mes yeux, on en est encore très loin.

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