MOOC, vente de données, et privatisation des cours : retour sur quelques idées reçues

MIT 4Me voilà de retour après presque deux semaines sans publier un billet; c’est presque une première en deux ans de blog. Certains lecteurs se sont inquiétés et se sont enquis de mon état; je vous rassure je suis encore en vie. Outre le fait qu’il m’arrive de prendre des jours de repos, c’est vrai que j’ai eu un petit coup de mou, comme vous avez pu le constater dans le dernier billet. La raison de ce coup de mou n’est pas tant l’évolution actuelle du phénomène MOOC que ce que j’ai pu découvrir en approfondissant ma bibliographie. Plus je lis, plus je me rends compte qu’on tourne en rond dans les débats sur les questions d’éducation. Toutes les idées que je peux défendre corps et âme sur la liberté dans l’apprentissage, cela fait des décennies qu’elles ont été formalisées, notamment par des auteurs comme les chercheurs Allen Tough ou Malcolm Knowles. Et parfois je me dis « A quoi bon se fatiguer à répéter ce qui a déjà été dit et bien dit pendant parfois plus d’un siècle par les Anciens, sans grand succès ». Mais trêve de bavardages, on en rediscutera une autre fois. Aujourd’hui je vous propose de revenir sur la question de la sensibilité des données issues des MOOC. « Quid de la vente de données de MOOC ?» entend-t-on à presque chaque conférence, ou « Au secours, on privatise l’enseignement ». Au risque de m’attirer les foudres de certains de mes lecteurs, je veux aujourd’hui critiquer quelques préjugés sur ces questions hautement sensibles.

Le problème de la vente abusive de données de MOOC relève à mes yeux largement du fantasme et de l’incantation.  Des propos alimentés régulièrement par les slogans comme « les données, pétrole du 21ème siècle », qui ne s’appliquent vraiment, mais vraiment pas à tous les domaines. Outre les données à caractère personnel – qui sont protégées par la loi, y compris aux USA et malgré leur législation plus permissive – les seules données véritablement sensibles dans ce domaine sont à mon sens les données d’apprentissage ou les données psychométriques, i.e. qui permettent de mesurer ce que vous avez dans la tête. Or, les dispositifs qui en génèrent vraiment sont rarissimes. Pour les analyser à longueur de journée, je peux vous dire que les MOOC ne produisent guère plus que des données de fréquentation, ce qui n’a franchement pas grand chose à voir avec des données d’apprentissage. Et les données de fréquentation d’un MOOC sont d’une valeur marchande discutable. Si vraiment comme certains le disent cela correspond à plusieurs euros par utilisateur (je ne sais pas comment ils ont fait le calcul, c’est probablement une belle extrapolation d’un reportage sur Google j’imagine), et bien dites-moi qui est l’acheteur. Cela tombe bien, je voulais justement m’acheter une villa à Saint-Barth après ma thèse (je plaisante, hein).

Attention, je ne dis pas que le problème de la vente abusive de données n’existe pas – il y a d’ailleurs eu récemment des législations sur la question dans le domaine des edtech aux U.S. – je dis juste qu’il faut arrêter de tomber dans la caricature et qu’il faut raisonner au cas par cas. Une généralisation du type « toutes les données sont hyper sensibles », et « le secteur privé n’est qu’un vilain méchant qui ne cherche qu’à se faire de l’argent sur votre dos au prix de votre vie privée », c’est franchement exaspérant à la fin. Mettre sur le même plan des données médicales (hyper sensibles pour le coup) et des données issues de MOOC, cela révèle une ignorance de la nature et du rôle des données. Ces données sont en revanche vitales pour évaluer l’efficacité des actions entreprises, et avoir une idée approximative du retour sur investissement. S’il y a quelque chose de choquant à mes yeux, c’est justement la très faible utilisation de ces données.

Pour conclure sur la question du rôle des entreprises, la collaboration avec le secteur privé n’implique pas nécessairement la vente de données à caractère personnel; en absence de preuves tangibles, la critique relève plus de fantasmes alimentés par les reportages sur Google que d’une quelconque pratique avérée dans le secteur des technologies éducatives. Précisons que l’intermédiation entre des entreprises et des apprenants talentueux en recherche d’emploi n’a pas grand-chose à voir avec l’exploitation abusive de données à caractère personnel, puisque dans les rares cas où elle se fait, c’est à la demande expresse des seconds. J’ai eu l’occasion de voir comment Coursera gérait ses données, et bien au fil du temps je trouve qu’ils sont devenus vachement pros et respectueux vis-à-vis des questions de protection.

Et pareil sur la propriété intellectuelle. Qu’est-ce qu’on entend pas comme âneries parfois, je vous jure. L’utilisation de plates-formes issues du secteur privé n’implique en rien une privatisation de l’enseignement, contrairement à ce que suggèrent certains détracteurs (cf. cet article du Collectif anti-MOOC 2013 : les MOOC, une étape vers la privatisation des cours), pas plus que l’usage de vidéoprojecteurs ne conduit automatiquement à la privatisation d’un cours magistral. Tout est une question de propriété intellectuelle et de contrat. Tant que la puissance publique garde la maîtrise de ses productions – ce qui est d’ailleurs rarement le cas aujourd’hui quand on publie un article scientifique par exemple, même si peu s’en insurgent – il n’y a pas de souci à se faire. Ça me fait d’ailleurs marrer, en bon militant des licences Creative Commons que je suis, de me faire parfois attaquer sur les question de « privatisation du savoir » par des gens qui n’ont jamais partagé une ressource pédagogique de leur vie.

Bref, voilà, c’était juste un petit billet d’humeur pour rappeler que si la question des données est importante, il faut arrêter d’en faire le problème numéro 1 des MOOC. Ces questions sont à prendre en compte et on le fait (ce n’est pas pour rien qu’on a fait un cours sur la question dans le MOOC « Monter un MOOC de A à Z), mais il y a des sujets vraiment, mais vraiment plus urgents à débattre. Comment augmenter la qualité des MOOC qu’on produit, comment conquérir et fidéliser un public d’internautes le plus important possible, comment articuler l’écosystème numérique émergent et nos systèmes de formation, comment diffuser les licences CC. Voilà des questions que je débattrais avec plus de plaisir, en particulier celle de la propriété intellectuelle. Non on ne privatise pas nécessairement les cours en les mettant en ligne, même en travaillant avec des plates-formes privées. Plus on partagera nos ressources sur Internet, notamment via les MOOC, plus on diffusera les valeurs de partage qui sont en principe au cœur du fonctionnement de notre système d’enseignement. La plupart des cours sur FUN sont en licence Creative Commons au cas où vous ne l’auriez pas remarqué (la France est presque la seule à faire cela), et ça c’est un sacré message envoyé à la communauté universitaire. Voilà une problématique nettement plus passionnante que la question des données.

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5 Comments

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5 Responses to MOOC, vente de données, et privatisation des cours : retour sur quelques idées reçues

  1. Salut Matthieu,
    je suis d’accord avec toi sur l’ensemble du billet. On affole tout le monde sur les utilisation du big data, mais ce sont plus les données de fréquentation de site,de fréquentation de lieux ou de centres d’intérêt des recherches sur Google qui me semblent toucher la vie privée des internautes que celles liées aux Moocs. Là aussi le discernement devient une aptitude essentielle, comme dans la capacité à trouver l’info pertinente au sein de « l’infobésité »… Autre sujet : As-tu avancé avec la Ligue sur leurs interrogations concernant un environnement numérique d’apprentissage ?
    Bon courage
    Gilles

    • matthieu-cisel

      Salut Gilles, on a échangé un peu avec les gens de la Ligue il y a quelques mois sur les questions de stratégie MOOC, mais pas trop sur cette question d’environnement numérique d’apprentissage …

  2. Il est question de liberté là aussi et j’aime bien ton introduction. Quand on s’inscrit sur un MOOC, on est libre et on s’engage. Quand on développe un MOOC, on s’engage d’ailleurs aussi à accompagner les montées en compétences. Liberté, engagement et apprentissage, de belles perspectives pour l’éducation dans lesquelles les MOOC ont leur place.

  3. Le débat est intéressant je crois à mon avis que les ressources utilisées ou mis à disposition dans le cadre des mooc sont des objets d’apprentissage réutilisable et de ce fait on ne peut parler de privatisation mais de ressourcce libre d’utilisation. la question des données personnelles des adhérents aux mooc devant rester confidentiel reste justement un problème

  4. Lucas grimont

    Entre fantasmes et réalités, craintes et méconnaissances, j’ai adoré cet article.
    Les données personnelles de moocers valent de l’or mais chut, il ne faut pas le dire.
    Prends-la à Cannes ta villa :p

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