Pourquoi l’essor du numérique éducatif n’a pas encore menacé le métier d’enseignant

Plus de deux semaines que je n’ai pas écrit un billet, c’est proprement scandaleux. Mais entre la conférence eMOOCs, ma recherche et les ponts qui s’enchaînent, dur dur de trouver le temps pour écrire des billets, d’autant que je n’ai plus grand chose à recycler et qu’il me faut absolument produire des billets « frais ». Aujourd’hui je vous propose un petit article court sur les questions d’automatisation en éducation, et notamment sur quelques raisons pour lesquelles l’intelligence artificielle et l’enseignement programmé n’ont jamais percé dans l’institution scolaire (et ce bien qu’il y ait plus d’un demi-siècle de recherche sur la question). Revenons quelques instants sur l’histoire des fameuses « Machines à Apprendre ».

L’usage de l’automatisation en éducation remonte au moins aux années 60, âge d’or de l’enseignement programmé et du behaviorisme. On se souviendra par exemple de la machine de Skinner, qui permettait de construire mécaniquement des parcours  individualisés au sein de banques d’exercices. A ce stade, il n’y avait aucune intelligence artificielle en jeu, simplement des parcours préprogrammés. Ce n’est que vers la fin des années 80, après plusieurs décennies de recherches éparses, que la communauté académique s’organise enfin à l’échelle internationale autour des questions d’intelligence artificielle en éducation. Mais force est de constater que malgré d’innombrables prototypes et plusieurs décennies de développements théoriques, les concepts développés sont encore loin d’avoir atteint le grand public ou de s’être fait une place au sein des institutions éducatives. Il y a plusieurs raisons à cela, et la question de l’efficacité pédagogique de l’intelligence artificielle n’a probablement pas grand-chose à voir avec cette situation.

Tout d’abord, il convient de souligner que dans ce domaine, les investissements humains et matériels nécessaires pour mettre au point des produits fonctionnels, ergonomiques et pérennes sont en général hors de portée de la puissance publique. Tous les outils utilisés à large échelle ont par conséquent été développés par des entreprises, dont les fondateurs viennent souvent de la recherche académique. Or il ne faut pas négliger le problème de la confiance que les institutions éducatives placent – ou en l’occurrence refusent de placer – dans les solutions développées. La communication entre les startups technologiques et les institutions publiques ne va pas de soi tant la différence culturelle entre ces deux univers est flagrante. L’éducation ne fait pas exception sur ce point. Or, en l’absence d’intérêt de la puissance publique, incontournable sur le terrain de l’éducation, ces startups doivent composer avec des organismes privés pour continuer à se développer – éditeurs, organismes de formation, etc. – ou tenter leur chance sur le terrain volatil qu’est la Toile. Certaines entreprises se développent ainsi depuis plusieurs années sur ces différents terrains. Dans le domaine de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage adaptatif, Knewton est l’une des startups les plus médiatisées du moment, mais Carnegie Learning est sans doute l’entreprise la plus ancienne et la mieux implantée aux Etats-Unis ; de nombreuses écoles utilisent cette solution notamment pour l’apprentissage des mathématiques. En France, les premières pousses commencent à émerger et à se faire une place ; espérons qu’elles continueront à se développer dans les années à venir.

L’histoire de l’enseignement programmé est éclairante pour comprendre les démêlés des technologies éducatives. Skinner avait clairement délimité les limites de la démarche et souligné le fait qu’il ne s’agissait pas de « désintermédier » les enseignants, il ne s’agissait pas de les remplacer par des « machines à apprendre ». L’idée était de les soulager des tâches répétitives, comme la correction de fautes d’orthographe,  pour leur permettre de se concentrer sur des sujets plus complexes. Rien n’y a fait ; les levées de boucliers successives ont fini par avoir raison du concept (même si la médiocrité des programmes réalisés y est sans doute pour quelque chose). Il a fallu attendre la fin des années 2000 pour voir l’enseignement programmé renaître de ses cendres à travers un nouvel essor de startups du numérique. Que de temps perdu. Il est évident que le champ d’application de ce type d’approche est restreint, et que les généralisations à outrance sont dommageables. Le concept aurait néanmoins pu apporter beaucoup à notre système éducatif, et il nous a fallu attendre près d’un demi-siècle pour réaliser à nouveau son intérêt potentiel. Encore une fois, que de temps perdu. De manière générale, il est évident que le domaine d’application de ces technologies est réduit. Mais il n’est nul besoin de s’inquiéter des frontières de la Terra incognita que représente le numérique pédagogique tant que les territoires qu’elle englobe resteront à ce point inexplorés.

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1 Comment

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One Response to Pourquoi l’essor du numérique éducatif n’a pas encore menacé le métier d’enseignant

  1. JULIENNE

    Suite à la lecture de ce billet me viens en mémoire les « boites enseignantes Freinet » munies de leurs « bandes enseignantes ». J’ai vu fonctionner cela dans quelques classes et avec un certain succès. Pour en savoir plus : http://www.icem-pedagogie-freinet.org/node/18356#BOITE ENSEIGNANTE FREINET
    Cordialement.

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