Le MOOC : une mission du service public ?

http://www.dreamstime.com/stock-photo-3d-small-people-complicated-question-image19385560Le 7 mai 2015, le Président de la République dévoilait un nouveau plan numérique pour l’Ecole, dernière réplique d’une série de projets débutée en 1985 avec le Plan Informatique pour Tous. Que ce soit au niveau du secondaire ou de l’enseignement supérieur, le débat sur la place du numérique dans l’Education est régulièrement alimenté par les annonces politiques et les poussées de fièvre médiatique qui les accompagnent. Les Massive Open Online Courses, ou MOOC, en sont une parfaite illustration. Ces cours en ligne gratuits et ouverts à tous ont pris leur essor en 2012 et mobilisent désormais des centaines d’universités à travers la planète (Daniel 2012). C’est au travers du prisme de ces MOOC que je me propose d’aborder ce débat le temps de quelques billets, car ils réunissent tous les ingrédients qui font du numérique pédagogique un sujet clivant. A la gratuité des cours, au prestige des établissements impliqués, on oppose régulièrement la déshumanisation (Engel 2013), ou la recherche d’économies au détriment de la qualité pédagogique (Compagnon 2012, Collectif anti-MOOC 2013).

Ce débat sur l’intégration de la technologie dans l’éducation revient de manière cyclique (Cuban, 1986). Avant même le début de la Grande Guerre, le célèbre inventeur Edison Bell ne prédisait-il pas déjà avec le succès que l’on sait le remplacement rapide de l’enseignant par le film animé ? Chaque innovation technologique, de la radio à la télévision en passant par l’enseignement programmé (Pocztar 1971), les ordinateurs personnels et bien évidemment, l’essor du Web, apporta depuis lors son lot de fantasmes et de désillusions.

Chaque résurgence de la polémique sur la place du numérique dans l’Education est accompagnée d’un florilège de superlatifs : démocratisation, innovation de rupture, révolution pédagogique. Nombreux sont ceux qui voient dans ce vocabulaire une nouvelle expression du positivisme technologique dans l’éducation et dénoncent une forme de « colonialisme numérique » (Casseti 2013). Tout en reconnaissant les excès de certains discours prosélytes, je défends les atouts potentiels du numérique pédagogique. Mon cheval de bataille est la démocratisation de l’accès à l’information et à la formation médiée par Internet, hors de tout cadre institutionnel ; c’est le champ de l’open education, l’éducation ouverte à tous, des apprentissages tout au long de la vie.

De mon point de vue, l’essor des cours en ligne sous toutes leurs formes remet sur le devant de la scène la question de la mission des institutions publiques à l’heure du numérique. Dans la mesure où notre système de formation est financé majoritairement par le contribuable – et seulement en partie par les étudiants – ne doit-on pas attendre de lui qu’il élargisse l’accessibilité à ses services dès qu’il en a l’opportunité? Voilà une problématique vieille comme la République. Condorcet n’avait-il pas décrit dès 1792 dans son Rapport et Projet de Décret sur l’Instruction Publique le rôle que les enseignants devraient jouer dans la formation tout au long de la vie (Condorcet, 1792) ? Ce débat n’est pas sans rappeler le débat de l’open access sur l’ouverture de l’accès aux articles de recherche et aux productions scientifiques. A bien des égards, le débat autour de l’open education, l’éducation ouverte à tous, s’inscrit dans la lignée de celui sur l’open science, la science ouverte.

Pendant des décennies, l’essentiel des droits patrimoniaux associés aux articles de recherche a été transféré aux éditeurs, conduisant l’Etat à payer deux fois ses productions scientifiques, une fois pour les produire, et une autre fois pour les lire. Cette situation est de plus en plus contestée dans le milieu universitaire, et certains Etats comme le Royaume-Uni ont déjà légiféré sur la question, imposant aux recherches financées par le contribuable d’être accessibles au grand public après un certain délai suivant leur parution. Et si la recherche finissait à terme par devenir un bien commun au plein sens du terme, pourquoi pas l’enseignement ? Dans ce cas, les MOOC ou le partage de ressources pédagogiques en général se devraient-ils d’être rentables, ou même d’avoir un modèle économique ?

Dans l’état actuel des choses, même les MOOC disposant d’un modèle économique, en général la vente de certificats, ont bien du mal à atteindre l’équilibre financier. La plus grande majorité ne saurait voir le jour ni devenir pérenne sans subventions, en particulier dans des disciplines qui n’intéressent pas directement le marché du travail. Est-ce dans les missions du service public que de subventionner de tels projets, et si oui, quelles sont les thématiques que l’on devrait financer en priorité ? A défaut d’avoir révolutionné l’enseignement supérieur, les MOOC auront au moins eu le mérite de reposer la question du rôle des institutions publiques dans la création et la diffusion de ressources pédagogiques sur Internet. L’avenir nous dira si la réflexion engagée portera ses fruits.

Références

Boullier, D., « MOOC : en attendant l’innovation », Distances et médiations des savoirs [En ligne], 6 | 2014, URL : http://dms.revues.org/685
Casetti, R., Contre le colonialisme numérique, éditions Albin Michel, 2013.
Cisel M. & Bruillard E., « Chronique des MOOC », rubrique de la revue STICEF, vol. 19, 2012. [En ligne] http://sticef.org
Cuban, L. Teachers and Machines : The Classroom Use of Technology since 1920, Teachers College Press,1986
Collectif anti-MOOC. MOOC : une étape vers la privatisation des cours. Libération, 26 décembre 2013.
Compagnon, A., La saison des Moocs. Huffington Post, 2 novembre 2012
Condorcet, J-A-N, Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique, 1792.
Daniel, J., « Making Sense of MOOCs: Musings in a Maze of Myth, Paradox and Possibility », in Journal of Interactive Media in Education (JIME), 2012. [En ligne] http:77jime.open.ac.uk/2012/18
Dumazedier, J. Vers une Civilisation du Loisir ?, Seuil, Paris, 1962
Dumazedier, J. Penser l’autoformation. Société d’aujourd’hui et pratiques d’autoformation. Chronique Sociale, 2002
Engel, P. Les MOOCS : Cours massifs ou armes de destruction massive ? Qualité de la Science Française. 24 mai 2013
Hollands, M., Tirthali, D. MOOCs : expectations and realities. Colombia University 2014
Ho et al., HarvardX and MITX, Two Years of Open Online Courses, 2015
Levin, T., Professors at San Jose State Criticize Online Courses, The New York Times, 2 mai 2013.
Papanno, L. The Boy Genius of Ulan Bator, The New York Times, 13 novembre 2013
Pocztar, J. Théories et pratiques de l’enseignement programmé, monographies de l’éducation, Unesco, 1971.
Renaud, M. Non au taylorisme pédagogique, Le Monde des lecteurs, 19 décembre 2014
Tough, A. The Adult Learning Projects, a Fresh Approach to Theory and Practive in Adult Learning, 1971.

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